‹ Recherches d'anatomie et de physiologie pathologiquesChapitre 2 sur 66 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

LE CERVEAU N’EST POINT DANS L’ENFANCE l’organe PRÉDOMINANT.

Frappés du grand développement de la tête chez l’enfant , comparativement à celui de toutes les autres parties ; de l’excessive mobilité du système nerveux ; de la rapidité avec laquelle les sensations se succèdent, mais principalement de l’apparition des symptômes encéphaliques qu’on observe dans le plus grand nombre des maladie^

qui viennent l’assaillir; Stahl et les siens , et avec eux tous les physiologistes , qui se sont occupés de déterminer la prédominance de tel ou tel organe dans les différens âges , ont admis celle du cerveau dans la première période de la vie. Cette idée, qui a été si bien développée par Bichat, et qui est si généralement adoptée , repose-t-elle sur des données bien exactes, sur des faits bien positifs ? Ce qui prouve que les auteurs que nous venons de citer se sont écartés de la vérité, c’est qu’à cet âge , le cerveau est extrêmement mou , se rapproche beaucoup de l’état qu’il présentait chez le fœtus , et que, considéré comme organe de la pensée , il n’est pas encore développé. Aussi les faibles Hiouvernens musculaires, qu’on observe dans les premières années, peuvent être regardés comme instinctifs , automatiques ou dépendans de la sensibilité propre de chaque organe. Mais , de ce que l’encéphale est inhabile aux combinaisons profondes du jugement ; de ce qu’il est nul pour l’intelligence , qui me se manifeste qu’à furet oa mesure que l’etifant avance en âge et par des efforts successifs , doit-On le regarder comme purement passif, tant7 dans la réception des impressions et dans la perception de ces impressions , que dans sa réaction sur les autres appareils ? Peut-on enfin admettre ? avec quel-

ques écrivains , qu’il est dans un état complet de collapsus ou d’inertie ? Non ; bien plus , c’est qu’en regardant ces propositions comme vraies, nous tomberions dans un excès non moins funeste que celui que nous reprochons aux nombreux disciples de Stahl et de Bichat.

Sous le rapport de la pensée , le cerveau ne jouit donc point de cette prééminence d’action qu’on lui a assignée ; mais , si nous examinons les efforts que fait l’enfant pour exercer ses organes (i), pour acquérir des connaissances, nous verrons que ce viscère est doué de beaucoup d’activité. Ce désir d’apprendre , cette curiosité si naturelle, si nécessaire meme à l’enfance , n’en sont-ils pas une preuve irréfragable?

Si les auteurs , qui ont admis la prédominance du cerveau dans le premier âge, eussent voulu dire seulement que cet organe , qui doit jouer , dans la suite, un rôle si important, est fort souvent affecté , une pareille assertion fie pourrait point raisonnablement être contestée ; car les phénomènes pathologiques, dont il est si fréquemment le siège, ne peuvent nullement, ce me semble , faire supposer qu’il exerce un cra-

(i) Regarder , e'coutcr, palper , flairer tous les objets qui sont à sa portée, voila ce que fait tous les jours le jeune individu pour, ton éducation.

pire réel sur toute l’économie animale , avec un but déterminé et une similitude d’effets qui en proviennent: pour moi , je ne vois là qu’un excès de susceptibilité.

Mais si , par prédominance , ils ont supposé à l’encéphale une énergie d’action supérieure à celle de tous les autres organes ( et c’est là la véritable étymologie du mot ) , il est constant que le cerveau de l’enfant, loin de prédominer (i) sur les autres parties et de les influencer, est, au contraire, essentiellement influencé par les organes digestifs, ainsi que nous aurons Toccasion de nous en convaincre plusieurs fois dans la suite de ce travail.

Ce serait peu , sans doute , d’avoir signalé Terreur que Stahl et son Ecole, Bichat et tous les physiologistes modernes les plus célèbres, ont émise sur la prédominance du cerveau ; il faut, dans cette question d’autant plus importante que de sa solution seule doivent découler les principes thérapeutiques les plus avantageux ; il faut, dis-je , fournir à l’appui des preuves bien évidentes. Ces preuves, nous irons les puiser dans

(i) Nous ferons cependant observer que c’est l’organe dont la prédominance est la plus prononcée après celle des organesdi-» gestifs; et, par organes digestifs, je n’entends désigner ici quft l’estomac et l’intestin grêle, parce que c’est spécialement en eu* que s’opèrent les grands phénomènes sympathiques et digestifs*

fencéphale lui-même , qui est regarde comme l’instrument matériel des phénomènes de l’intelligence. Car, de même qu’il nous est permis d’affirmer qu’il existe une énergie momentanément plus grande dans le système cutané , dans le foie, etc., lorsque la transpiration , la sécrétion de la bile sont sensiblement augmentées ; de même nous sommes en droit d'assurer que , les facultés intellectuelles étant momentanément exaltées, le cerveau, qui sert à les former et à les perfectionner , doit aussi jouir momentanément d’une énergie plus grande. Il s’agit donc d’examiner jusqu’à quel degré les idées, l’imagination, le jugement, le raisonnement sont prononcés dans cette première période de la vie.

Si, pour résoudre cette question de psycoîogie , nous consultons l’histoire naturelle de Buffon , l’essai philosophique concernant l’entendement humain de Locke, et les ouvrages des métaphysiciens les plus distingués, nous y verrons que , dans l’enfance , les sensations sont peutêtre plus vives et plus rapides que dans le moyen âge, et cependant elles ne laissent que peu au point de traces, parce qu’alors la puissance de réfléchir , qui contribue tant à acquérir de nouvelles idées, et qui seule peut les, graver dans l’esprit d’une manière durable*, est dans une inaction presque totale, et que , fcns les moment

ôu elle agit, elle ne compare que des superficies. Eh bien ! cette force d’esprit , cette profondeur de méditation, cette imagination créatrice , apanage exclusif des âges qui suivent l’enfance, ne sont-elles p«s le cachet auquel on reconnaît l’énergie du cerveau? INous dirons donc, avec M. Virev (i), que c’est l’expression des organes, que c’est la voix du corps qui crie dans les entrailles de l’enfant, qui lui fait chercher la ïnamelle et qui la lui fait sucer ; qui apprend à l’agneau naissant â reconnaître sa propre mère dans un vaste troupeau ; c’est l’instinct de sa conformation qui enseigne le jeune chevreau à heurter de la tête , comme s’il avait déjà des cornes, et pour ainsi dire des idées innées de ses cornes ; c’est le même instinct qui porte l’animal à distinguer, parmi les herbes, les plus salufaires pour sa nourriture. On a apporté d’Afrique et d’Asie, des œufs d’oiseaux chanteurs, appelés veuves {emberiza paradisea , regia, principalis , Lath. , et autres espèces), et de Bengalis ( fringilla Bengalus et cimcmdava, Lath.), Ces œufs , couvés par des serins , ont produit des oiseaux qui n’avaient donc jamais reçu d’instruc* tion de leurs parens ; cependant ils ont chanté,'

(0 "Vo y. Dict. des scienc. mcd, , t, XII , p. 244.

ils ont construit des nids , ils ont montre, comme leurs parens , les mêmes habitudes (i).

Enfin , aux diverses preuves que nous venons de donner pour faire voir que le cerveau n’ est point l’organe prédominant dans l’enfance, vient encore s’en ajouter une autre et plus authentique et plus péremptoire : elle va nous être fournie par l’expérience de tous les temps et de tous les lieux. Ainsi , les anciens et les mo^ dernes , les Grecs et les Fiomains , les Arabes et les Français , toutes les nations enfin qui cultivent les belles-lettres et les sciences, nous, apprennent que , dans les cas où les facultés intellectuelles sont extrêmement développées avant l’époque consacrée par la nature , il en résulte aussitôt mille désordres plus ou moins funestes , et ils vivent , pour me servir d’une belle expression de Malherbe:

« Ce que vivent les roses, l’espace d’un matin. »

L’on peut citer Quintilien le fils qui, à peine entré dans la dixième année de sa vie, avait

acquis , ainsi que nous l’apprend son père (2) ç

(1) On peut voir aussi, à ce sujet, des expériences trcs-conduantes, faites par M. Blackwall, dans la Revue britannique, t. VI } no 12, juin 1826, p. 3:33. Il est impossible, après en a;voir pris connaissance , de partager les idées émises par Buffon.

(•2) Lisez le prologue que ce célébré rhéteur a mis à la tète du 6e livre de ses Institutions,

«ne connaissance parfaite des langues grecque et latine , etc. Il mourut fort jeune. L’on peut citer aussi le fameux Pic de la Mirandole qui , à 18 ans, savait et parlait vingt-deux langues ,< comme le prouve la thèse De omni re scïbih j qu’il soutint à Rome en présence du Pape , du sacré Collège , et d’une foule de spectateurs, accourus de toutes les parties de l’Italie pour voir ce prodige d’érudition. Il n’avait pas 32 ans lorsqu’il mourut.

Hermolaiis Barbarus, sénateur de Yenise, et ambassadeur de la république à Rome , était regardé , dès son jeune âge , comme l'homme le plus savant de son temps , sans excepter même Pic de la Mirandole , son ami particulier, ïi fournissait à toutes sortes d’entretiens, et discourait si à propos sur toutes les matières qui se présentaient , qu’on était convaincu qu’il n’y avait rien de superficiel, ni rien de trop borné dans ses connaissances. Il ne vécut pas 3g ans.

Pierre de Lamoignon, qui était également un enfant très-instruit , mourut à 24 ans.

Janus Douza , ou Jean Yander Doez , était j) dans son enfance , excellent philologue , bon poète , grand philosophe et habile mathématicien. Il avait de plus une connaissance exquise de toute la jurisprudence et de l’his- Jioire. Outre les poésies diverses qu’il fit dan£

Ion bas âge , nous avons des commentaires de lui sur différens poètes latins , qui font voir que l’opinion qu’on avait de son savoir , n’était pas fausse. Ceux qu’il fit sur les comédies de Plaute, sont les fruits de la 16e année de sa vie , et il n’avait que ig ans lorsqu’il publia son livre des Choses celestes et sa dissertation sur l’Ombre. Ses commentaires sur Catulle, Tibulle et Properce , sont de la même année. 11 mourut à la Haye, l’an i5gy, âgé de 25 ans, n mois et 4 jours.

Edouard VI , roi d’Angleterre , écrivait au roi son père et à l’archevêque de Cantorbéry / son parrain , des lettres en latin , avant l’âge de 8 ans. Jérome Cardan assure qu’il possédait parfaitement , à l’âge de i5 ans , les langues latine , française , grecque , italienne et espagnole. Il ajoute que ce jeune prince était capable de tout dès ce temps-là ; qu’il avait appris la logique , la musique , la physique , etc. Il mourut âgé de iGans , avec la réputation d’un prince savant dans les langues, les arts libéraux, la philosophie , les mathématiques , et sur-tout dans la politique.

Enfin , car il faut se borner dans cette nomenclature qui pourrait être fort longue , Jean-Philippe Baratier est le plus prodigieux de tous les enfans pélèbres. A six ans , il savait le latin et le fran-

îÇais; à huit, le grec f à dix, l’hébreu ; il n’avait même que 9 ans lorsqu’il donna, en 17^0 , dans le 26e tome de la Bibliothèque germanique, une notice de la grande Bible rabbinique ; il n’en avait que 12 , lorsqu’il publia , à Amsterdam , en 1 733 , deux volumes sur l’ilinéraire du rabbin Benjamin , qu’il accompagna de dissertations savantes : histoire , critique , théologie , philosophie , mathématiques, astronomie, il embrassa tout. Il mourut âgé de 19 ans 8 mois et 7 jours. Deux jeunes gens , presque contemporains de Baratier , Alexandre de Chambériot et Thomas Lebœuf , neveu du savant Abbé du même nom , périrent aussi , comme lui , victimes d’un trop grand développement des facultés intellectuelles ; le premier , à l’âge de 16 ans ; le second , à celui de i5.

D’après ce court exposé sur la physiologie et la pathologie de l’entendement humain , il est évident que la forte contention d esprit est trèsnuisible à la santé , parce qu’en général tout excès suppose des efforts auxquels l’enfant ne peut se livrer sans danger. Les nerfs , principale partie de la machine humaine , placés entre Famé et le corps , ministres de leurs facultés respectives , portent eux-mêmes , en transmettant à l’un le mal de l’autre , la peine de leurs excès et de leurs erreurs.

D’au 1res fois on a vu certains enfans dont vaste mémoire ou l’intelligence extraordinaire étaient regardées comme un vrai prodige , ne pas conserver ce génie ou cette intelligence supérieure dans un âge plus avancé. Ainsi , Philippe Béroaldc avait plus de jugement dans son enfance que dans le reste de sa vie. Bu mal dus rapporte , d’après Buttius , qu’il était encore extrêmement jeune, lorsqu’il fit une critique des commentaires de Servius sur Virgile , et qu’il censura tr ^^-judicieusement les fautes de cet auteur, après en avoir fait un recueil qui c ompose un petit volume. Il vécut une cinquantaine d’années. Hermogène de Tarse, qui vivait à la fin du 2e siècle de l’Église , nous offre un exemple analogue. Après s’être fait distinguer dans son jeune âge par le brillant de son esprit ; après avoir enseigné la rhétorique à quinze ans avec beaucoup de réputation ; après avoir enfin composé à dix-huit les livres que nous avons de lui, il oublia, à vingt-quatre , tout ce qu’il savait. Aussi a-t-on dit , avec quelque sorte de justice, que ce rhéteur, qui avait été une des lumières de l’antiquité, fut condamné à faire l’enfant dans sa vieillesse , pour avoir voulu contrefaire le vieillard dans son enfance.

Quant aux phénomènes morbides qui se manifestent si souvent au cerveau , et que des

tnédecîns dont le talent d’observaKon ne saurait d’ailleurs être contesté, regardent comme l’expression d’une affection cérébrale primitive , en ne peut les attribuer qu’à la délicatesse et à la susceptibilité dont jouit cet organe ; ce qui tend toujours à prouver qu’on a regardé comme prédominance ce qui n’est réellement que susceptibilité. Mais en admettant meme , avec Boérbaave , qu’aucune maladie des enfans n’est exempte de symptômes nerveux , ce qui semble prouvé par cette perpétuelle mobilité qui les fait passer soudain des pleurs au rire , d’une affection à une autre , est-ce une raison suffisante pour conclure que c’est le système nerveux cérébral qui prédomine ? Pour nous , nous pensons que la partie du système nerveux , dont l’énergie est la plus puissante dans cette première période de la vie, est , sans contredit, celle du grand sympathique , trisplanchnique de Chaussier , ou de ses diverses ramifications.

Quelques auteurs ont cependant avancé que ce nerf ne possédait point la faculté de transmettre le principe de la sensibilité ; mais M, Lobslein a démontré le contraire d’une manière péremptoire ; et l’argument tiré de la parfaite insensibilité de ce nerf, lorsqu’on le traite par des moyens mécaniques, chimiques et autres, pe prouve autre chose sinon que cette propriété

n’y est point aussi manifeste que dans les nerfs de la vie de relation. Le grand sympathique, avec ses innombrables rameaux , est donc , ajoute le professeur de Strasbourg, un système nerveux très-étendu ( l’inspection anatomique fait voir qu’il tient par une soixantaine de filets à celui du cerveau et de la moelle épinière), et qui a une sphère d’action particulière dans l’organisme animal. Telle est aussi l’opinion de Scarpa. "Voilà sans doute ce qui dut porter Bichat , à l’exemple de Winston , à dire que les ganglions dont est pourvu le trisplanchnique, devaient être considérés comme de petits cerveaux , chargés de présider à touLes les fonctions organiques. Tout ce qu’on a émis en différens temps sur l’archée , sur les centres phrénique et épigastrique, sur le cerveau abdominal^ découle de la meme idée , et tend toujours à prouver que le système nerveux de la vie de nutrition a aussi un centre qui réside au creux de 1’ estomac , et qui consiste dans le plexus cœliaque ou solaire , ainsi nommé , parce que de nombreux rameaux se dirigent en divers sens vers différentes régions du bas-ventre. Ce système nerveux est donc aux organes qui composent l’appareil nutritif, ce qu’est le cerveau à dous ceux qui composent l’appareil de relation. f)n ne peut même méconnaître 9 en cette cii>

constance, la prévoyance ordinaire de la nature,' qui a établi un cerveau intérieur ou abdominal, chargé de veiller aux fonctions qui ont pour but la nutrition de notre corps, parce que , absorbé par les méditations de F esprit ou les passions qui l’égarent , l’encéphale aurait à chaque instant négligé les fonctions organiques , et la vie n’aurait pu se conserver avec des intermittences d’action. Mais ces deux systèmes nerveux, quoique séparés et distincts, et quoique ayant chacun une sphère d’activité particulière , n’en sont pas moins dans une dépendance mutuelle. Ce n’est même que par les communications diverses du système nerveux ganglionnaire avec celui de la vie de relation , que les impressions douloureuses des organes digestifs sont transmises à l’encéphale ou à ses dépendances.

A l’aide de ces considérations, on se rend facilement raison de la fréquence des phénomènes pathologiques qui , dans le plus grand nombre de cas, font croire à l’existence d’une affection cérébrale , ainsi que le prouvent, les observations que nous rapportons dans la troisième partie de ce Mémoire, et qui ont pourtant leur source dans la cavité abdominale. L’ouverture des cadavres , en effet , nous a fait voir tantôt Je cerveau et ses annexes parfaitement sains , tantôt seulement des désordres bien évidemr

ment consecutifs à une gastro-entérite , à une affection vermineuse , etc. , etc. Enfin , dans d’autres cas , le traitement que nous avons mis en usage est venu confirmer ce point de doctrine , et achever de dissiper tous les doute# qu’on pourrait élever à cet égard. 5

Page 1