OBSERVATION XV
Dix ans; douleur lombaire qui se propage dans les cuisses; céphalalgie intense; délire; convulsions des deux extrémités supérieures; toux; nausées; région épigastre-abdominale presque insensible; constipation; tendance à l’assoupissement; coma
profond; insensibilité générale; vomissemens bilieux; selles en dévoiement ; ventre tendu , très-douloureux. — Cet appareil effrayant de symptômes disparaît à l’aide d’an traitement dirigé vers la cavité abdominale ; guérison complète le 27e jour.
Paul Durand, âgé de dix ans, d’un tempérament lymphatico-sanguin, eut, pendant l’hiver de 1820, les ganglions lymphatiques du cou engorgés ; ils s’ouvrirent un mois après et suppurèrent long- temps. Depuis cette époque , la santé de cet enfant avait été assez bonne , lorsque, le 3 août dernier, à la suite de quelques travaux pénibles de la campagne, il éprouva subitement un frisson qui dura environ une demi-heure , avec un tremblement assez fort ; a cet état succéda un sentiment de chaleur vive, sans sueur.
Le lendemain, D.*** se plaint d’une douleur qui, des lombes, se propage dans les cuisses; inappétence ; soif vive ; céphalalgie , peau sèche; fhaieur modérée ; pouls naturel.
(Boissons délayantes, légèrement diaphorétiques. )
Cet état persista jusqu’au 8 août. On prescrivit alors un vomitif qui fit rendre beaucoup de matières bilieuses , mais le malade n’en éprouva aucun soulagement ; son mal s’aggrava même à dater de ce moment.
Appelé le 9 août , a huit heures du matin , je le trouvai dans l’état suivant :
Décubitus en supination ; délire ; rire involontaire ; convulsions des deux extrémités supérieures ; face animée ; yeux renversés en haut; rougeur des conjonctives ; resserrement des mâchoires; grincera en s de dents ; pouls serré, petit,; irrégulier ; difficulté de respirer ; toux à secousses isolées, accompagnée d’une expectoration muqueuse ; chaleur interne très-élevée , inégalement répandue sur la surface de la peau, dont la sécheresse est extrême ; la région épigastro-abdominale paraît insensible , cependant une pression un peu forte nous avertit qu’elle est douloureuse ; constipation ; urines rares , rouges , chaudes.
(Dix sangsues sur l’épigastre, fomentations émollientes , pédiluve très-chaud , eau de gomme acidulée avec le suc de citron pour toute bois* son , diète absolue. )
Le soir, l’état est à peu près le même.
10 Août. Légère rémission dans les sympd tomes ; le malade reconnaît tout le monde , mais il répond vaguement aux questions qu on lui adresse ; tendance a l’assoupissement.
Quatre heures. Coma profond, insensibilité générale ; face pâle ; extrémités froides ; pouls faible , irrégulier.
(Eau vineuse sucrée , quelques cuillerées de bouillon. )
11 Août. Vomissemens bilieux; nuit trèsagitée ; délire jusqu’à deux heures après minuit ; selles en dévoiement ; pouls fréquent ; chaleur âcre ; figure un peu animée ; trait naso-buccal ; yeux larmoya ns ; céphalalgie intense ; respiration suspirieuse ; lèvres sèches ; langue chaude , rouge sur les bords ! ventre tendu , douloureux à la pression ; rougeur de la muqueuse de l’anus.
(Huit sangsues sur l’abdomen , lavement émollient, fomentations tièdes sur les piqûres, applications froides sur la tète , pédiiuve chaud avec une décoction de fleurs de mauve, eau de gomme acidulée pour boisson. )
Le soir , le sang a coulé abondamment; 3e pouls s’est relevé ; la langue a pâli ; la peau est plus souple, moins sèche ; la céphalalgie a considérablement diminué : soif inextinguible ; deux selles.
( Meme prescription , sauf l’application des sangsues. )
12. Le malade a passé la nuit dans cette légère amélioration; le pouls est plus développé, la tète plus libre , mais l’épigastre est très-douloureux.
(Fomentations huileuses légèrement opiacées sur toute la cavité abdominale , demi-bain tiède, riz au lait. )
Le soir, diminution de tous les symptômes.1
(Meme prescription à l’exception du bain.)
1 3. Rêvasseries ; nuit d’ailleurs assez calme ; la figure commence à prendre une meilleure expression. Une selle ; urines abondantes , un peu sédimenteuses ; ventre tendu.
( Demi-bain tiède ( le malade y reste une heure et demie); bouillon de poulet.)
A six heures , le mieux va toujours en augmentant. Je conseille quelques pruneaux et un peu de groseille ; eau vineuse sucrée.
4. Nuit agitée ; suhdelirium; nausées, coliques violentes ; pouls fébrile ; céphalalgie.
( Quatre sangsues à l’anus, demi-lavement avec une décoction de graine de lin , mêmes fomentations. )
Le soir, le malade n’accuse aucune douleur.
i5. Sommeil de quelques heures; bien-être remarquable.
(Crèmes de riz, bouillons d’herbes, décoction d’orge. )
Cinq heures. Amélioration progressive.
16. Le malade a passé une très-bonne nuit ; il témoigne le désir de manger. L’exaspération de l’irritation gastrique , qui avait eu déjà lieu deux fois , par l’ingestion de quelques pruneaux et d’un peu de bouillon , me faisant craindre le même danger , je ne permis l’usage des alimens que le lendemain, avec recommandation expresse de commencer par les plus légers et de n’en prendre que peu à la fois.
Le 25 , D.*** va toujours de mieux en mieux, et son teint annonce une guérison entière trèsprochaine.
Le 3 o , les forces sont revenues la santé paraît bien rétablie ; il n’y a plus eu, en effet, la moindre rechute.
Réflexions. On voit dans cette observation, remarquable sous tous les rapports , une gastroentérite exaspérée à son début par l’emploi d’un vomitif. Ainsi activée, cette phlegmasie ne tarda pas à associer le cerveau à ses souffrances ; on aurait dit une méningite aiguë bien développée. H est digne de remarque que les symptômes cérébraux n’arrivèrent que progressivement à ce haut degré d’intensité: il n’y avait d’abord , dans i’irk
yasion, qu’une céphalalgie légère. Le délire, les convulsions, le renversement des yeux en haut, la rougeur des conjonctives , le resserrement des mâchoires, le grincement de dents ne se manifestèrent que le 5e jour de la maladie. Ces phénomènes, le délire sur-tout , étaient bien de nature , ce me semble , à faire supposer qu’ils étaient l’expression fidèle d’une phlegraasie des méninges, d’autant que la douleur , un des caractères les plus cous ta ns de l’inflammation de l’estomac et des intestins (i), était pour ainsi dire nulle lorsque nous fûmes consulté. Nous
(i) Je dis des plus constans, parce qu’on tomberait dans une erreur très-grave, si l’on pensait que la douleur soit une compa gne inséparable de la gastro-entérite. Pour prouver cette exception les faits se présentent en foule ; M. Broussais pourrait nous en fournir plusieurs : Morgagni en cite deux sur-tout trèsremarquables: en voici un. Cet auteur ( Epist, 35, art. 2) parle d’une femme , âgée de 5o ans, qui, après une chute assez légère 9 fut prise de vomissemens de matières stercorales; comme il Y avait constipation , on lui donna deux doses de mercure de deux drachmes chacune, qui produisirent quelques selles. La malade succomba vers le 5e jour, à dater de l’invasion de la maladie, sans que, pendant tout ce temps, il eut existé la moindre apparence de convulsions, de douleur ou de fièvre ; et cependant l’autopsie cadavérique démontra que Pinflarmnation avait été portée au point de déterminer la gangrène des intestins grêles.
Quelle peut être la cause d’un phénomène si singulier? On pourrait en donner plusieurs raisons; mais, comme il n’y en a aucune qui puisse s’appliquer à tous les cas, je me bornerai à «noncer simplement le fait, sans chercher à expliquer le comment , le pourquoi , — L’autre exemple, cité par Morgagni, se trouve dans la même lettre, art, jq.
ferons observer que le déliré dépend le plus ordinairement de la méningite (je ne citerai point des faits, iis sont trop connus) ; mais nous ferons observer aussi qu’il n’est pas nécessaire que celte inflammation existe pour que le délire survienne ; il suffit, pour cela, que les méninges se trouvent dans un état de sur-excitation : l’anatomie pathologique le prouve tous les jours. Nous disons les méninges , parce que M. Lallemand (i) s’est assuré , comme Willis (2) l’avait déjà lui-même observé avant notre illustre professeur, que lorsque la surface du cerveau est attaquée , sans que ces membranes le soient, il y a assoupissement sans délire. Mais , comme cette sur-excitation , dont nous parlions tout-àl’heure, peut devenir dans quelques mornens une phlogose réelle, il faut, pour F empêcher de s’établir, pour s’opposer à cette sympathie morbide , attaquer vigoureusement et de prime abord la gastro-entérite. Il y a plus de talent a prévenir les maladies qu’à les prédire.
Si la douleur épigastre-abdominale de notre malade était mille, lorsque nous le vîmes pour la première fois, c’est que son cerveau était alors dans cet état de sur-excitation ; et voilà ce qui
(t) Conférez ses belles lettres sur l’encéphale^ ^rai modèle d’observation.
(2) Fid. t. //, cap. 2£': p. 160 et 161.
arrive précisément tou les les fois que ses fonctions sont altérées. En effet, cet organe n’ayant plus la faculté de percevoir, on conçoit que la douleur , produite par la gastro-entérite , doit considérablement diminuer , et disparaître meme entièrement. Or , cette absence de la douleur , si Ton n’explore pas attentivement tous les autres signes que lui ont assignés les observateurs (i) , a dû et doit encore , sans contredit,! faire méconnaître , dans beaucoup de cas, l’organe primitivement affecté , le véritable siège de la maladie, et déterminer , par une conséquence rigoureuse , une thérapeutique funeste. Cette observation vient à l’appui de ce raisonnement. Tant que le cerveau fut fortement excité , la douleur épigastrique ne fut point sentie ; elle devint, au contraire, très-vive après l’application réitérée des sangsues sur l’abdomen. Ce fait nous avertit , en même temps , de
(i) ïl faut alors , dit M. Lallemand, interroger avec d’autant plus de soin les autres phénomènes , qu’étant indépendans de la sensibilité et de la volonté, ils ne varient pas....... Ainsi ,
quoiqu’un malade ait l’abdomen souple et ne manifeste aucune douleur, quand on comprime les régions épigastrique , ombilicale, illinques droite et gauche, si la peau est brûlante et sèche, si la langue est rouge, le pouls fréquent, etc., vous reconnaîtrez, malgré l’absence de la sensibilité et de la contraction des parois abdominales, une inflammation delà membrane muqueuse gastro-intestinale.
l’opiniâtreté qu’il faut quelquefois apporter dan$ le traitement de la gastro-entérite. Si , plus timide , nous ne fussions pas revenu à l’emploi des sangsues , et que nous n’eussions pas fait observer un régime austère , nul doute que la sur-excitation cérébrale ne se fût transformée en une véritable phlegmasie, qui serait devenue aussi grave que si elle eut été primitive. L’amélioration bien sensible , qui survint après la seconde évacuation sanguine , en est une preuve évidente. On voit enfin , dans cet exemple , la disposition , ou pour mieux dire la facilité qu’a l’inflammation de l’estomac et des intestins, à récidiver sous l’influence de la cause la plus légère , puisqu’il a suffi de quelques pruneaux , d’un peu d’eau vineuse et de bouillon , pour donner lieu deux fois a la réapparition de cet appareil effrayant de symptômes cérébraux que nous avions noté au début de la maladie. Le même traitement, dirigé vers la cavité abdominale et vers cette cavité exclusivement , a fini par rétablir l’état normal par excellence.