DEUXIÈME PARTIE
Détermination des dates absolues qui correspondent aux dates vagues de phénomènes naturels, découvertes sur des inscriptions égyptiennes par M. de Rougé.
Je considère d’abord les apparitions de Sothis ou Sirius. Des trois que M. de Rougé a trouvées mentionnées, sur des monuments égyptiens situés à des latitudes peu différentes, il y en a une qui le place au 28® jour du mois épiphi, l’avantdernier de l’année vague , une autre au jour du mois thot, une autre au i 5 ® de ce même mois. Comme l’apparition ne revient à un jour vague de même dénomination qu’après 1460 ans juliens, dans un même lieu, et que la critique historique ne permet pas, à beaucoup près , de mettre des intervalles de cet ordre entre les règnes auxquels ces trois dates appartiennent, il faut qu’elles tombent dans des évolutions du thot immédiatement consécutives. Ainsi la date du 28 épiphi est la plus ancienne; celle du i®® thot la plus proche ensuite; celle du i 5 la plus récente. Je m’attacherai d’abord à celle-ci.
Elle est comprise dans un tableau astronomique ou astrologique, tracé sur le plafond du tombeau de Ramsès VI, dans la vallée de Biban-el-Molouk, près de Thèbes. Champollion, qui a découvert ce curieux monument , l’a sommairement décrit et interprété, dans ses Lettres d’Égypte, avec cette sorte d’instinct divinatoire qui lui était propre. Même, pour en spécifier nettement le caractère, il donna la traduction complète des treize légendes hiéroglyphiques, contenues dans
une de ses 24 colonnes, celle qui est relative à la a® quinzaine du mois toby. Un autre tableau, pareil à celui-là pour l’ensemble de sa composition, et reproduisant un grand nombre des mêmes légendes, rangées dans le même ordre, fut aussi découvert par Champollion dans un tombeau voisin, appartenant à un roi postérieur, que l’on classe sous la dénomination de Ramsès IX, sans pouvoir assigner au juste la relation de temps, de filiation, ou de parenté, qui le rattache à Ramsès VI. M. Lenormant ayant bien voulu m’accorder le précieux avantaged’explorer avec lui, sous sa direction intelligente, les manuscrits de Champollion, conservés à la Bibliothèque impériale, j’ai pu m’assurer, grâce à sa longue pratique de ces documents, qu’ils contiennent tous les éléments constitutifs du tableau de Ramsès VI, transcrits avec le plus grand soin, mis en regard avec ceux du tableau de Ramsès IX, quand il existe entre eux des lacunes qui se suppléent mutuellement ou des variantes que Champollion mentionne, en même temps qu’il signale et corrige les erreurs évidentes de rédaction qui se rencontrent occasionnellement dans l’un ou dans l’autre ; tous deux paraissant avoir été la transcription d’un même texte manuscrit, dont l’original n’a pas été retrouvé. Champollion avait mis une persévérance inouïe à transcrire de sa main tous ces anciens documents, demeurant confiné pendant trois mois dans les tombeaux, sans prendre aucun exercice extérieur, sans vouloir sortir pour un seul jour de ces souterrains où l’on ne respire qu’un air vicié. N ul doute que ce long excès d’un travail si pénible, dans des conditions si malsaines, n’ait été une des principales causes de sa mort prématurée. Mais, du moins, il laissait après lui à sa patrie, et à la science dont il était le créateur, ces trésors qui lui
avaient tant coûté à recueillir. Hélas ! le dévouement a manqué à sa mémoire. Ces documents, si respectables à tant de titres, ont été publiés sans discernement, sans fidélité. On les a mêlés et confondus comme provenant d’un même tombeau, celui de Ramsès V, en supprimant les indications, les remarques, les variantes que Champollion y avait soigneusement inscrites de sa main, pour marquer partout leurs rapports, leurs dissemblances et la perpétuelle distinction qu’il fallait faire entre les monuments d’où il les avait extraits. De sorte que, au cruel détriment de la science et de sa gloire, cette publication déplorable a présenté à l’étranger et à la France une œuvre admirable, si chèrement achetée, comme un chaos informe dont on ne pouvait faire aucun usage, et où l’on ne devait voir qu’un tissu d’incohérences, par l’impossibilité où l’on était d’imaginer qu’elle fût parfaite et complète dans les manuscrits originaux de Champollion (i).
Heureusement pour les études égyptiennes, auxquelles une mutilation si peu supposable rendait ce sujet pour longtemps inaccessible, M. Lepsius a transcrit de nouveau, sur les lieux, le tableau de Ramsès VI, avec l’habileté consommée que sa profonde connaissance de l’écriture hiéroglyphique lui a fait acquérir. Il en a recomposé ainsi une copie
(i) On trouvera à la suite de mon Mémoire une note relative à ce sujet, que M. Lenormant m’a remise , et qui aura beaucoup d’utilité. Elle contient l’exposé détaillé des indications que le manuscrit de Champollion fournit, pour faire distinguer les portions de sa copie qui proviennent du tombeau de Ramsès VI, ou du tombeau de Ramsès IX. En appliquant ces indications aux planches imprimées, on pourra réparer, au moins en partie, l’apparence de désordre qui y règne, et les rendre compréhensibles. (/^ 9 )-. à la suite du Mémoire la note i.)
38 RECHERCHES DE CHEONOLOGIE I^GYPTIENNE.
séparée, encore inédite, dont il a bien voulu remettreaM.de Rougé un exemplaire pour moi. Conférée avec les manuscrits de Champollion, d’abord par M. Lenormant, puia par moi, aidé de son secours, nous avons reconnu qu’elle s’y accorde exactement, dans toutes les parties, dans tous les détails, qui sont communs aux deux transcriptions. En outre, à la page i iode son Introduction a la chronologie égyptienne, M. Lepsius a donné la traduction d’une des colonnes qui composent le tableau de Ramsès VI, et M. de Rougé a effectué celle de toutes les autres, qu’il a mise dans mes mains. Sur la réunion de ces documents, éclaircis et commentés au besoin pour moi par M. de Rougé, avec une infatigable patience, j’ai cherché, non pas à définir le but intentionnel de cette représentation, ceci m’a paru bientôt trop problématique ; mais seulement à en bien reconnaître la contexture , pour extraire des nombres et des indications qu’elle contient les éléments de calcul qu’elle peut nous fournir. A cet effet il ne sera pas inutile d’avoir sous les yeux la liste suivante des douze mois égyptiens, avec l’indication du rang ordinal du jour qui commence chacun d’eux , ce qui facilitera l’interprétation des dates courantes que nous aurons à considérer.
Noms des mois
égyptiens.
Rang ordinal du i®*”jour de ce mois.
iVoms des mois
égyptiens.
Rang ordinal du !**■ jour de ce mois.