REVUE HISTORIQUE ET CRITIQUE SUR LE MODE D’ACTIÔN
Tout le monde connaît l’histoire de l’introduction du chloral en physiologie et en thérapeutique.
O. Liebreieh, sachant que le chloral se décompose au contact des alcalis en formiates et en chloroforme, d’après la formule
C4 H C l3 O2 -f- NaO, HO = C2HCI3 + G2 HO3, NaO,
supposa a priori que les alcalis du sang produiraient une réaction identique, et que le chloral, introduit dans
les vaisseaux d’un animal, amènerait le sommeil par le chloroforme qu’il abandonnerait peu à peu en circulant avec le sang-. L’expérimentation réalisa les prévisions de Liebreich : les animaux auxquels il administra de l’hydrate de chloral s’endormirent; aussi s’empressa-t-il d’annoncer à la Société de médecine de Berlin (juin 1869) et à l’Institut de France (août 1869) le magnifique résultat de ses expériences. On pressent l’émotion que causa la découverte d’un nouvel agent anesthésique. On répéta de toutes parts les expériences de Liebreich ; on obtint les mêmes résultats, mais partout on ne les expliqua pas de la même façon.
Sur le mode d’action du chloral , il se forma d’abord deux camps bien tranchés.
Dans l’un , on se déclara pour le dédoublement du chloral en chloroforme et acide formique, et cette opinion était basée sur des arguments d’ordre chimique et d’ordre physiologique.
Richardson1 perçoit l’odeur du chloroforme dans l’haleine des animaux chloralisés et croit constater que les effets obtenus par l’introduction du chloral et du chloroforme sous la peau sont identiques.
Personne2 démontre, le premier, que les gaz et les vapeurs qui se dégagent du sang d’un animal chloralisé et traversent un tube chauffé au rouge renferment du chlore et précipitent le nitrate d argent.
Il paraît impossible à M. Roussin 3 que le chloial ingé-
1 On hydrat of chloral, mecl. Times and Gaz., 1869 et American Journal, 1869, 1870.
2 Sur la transformation du chloral en chloroforme dans 1 économie animale, Comptes rendus de l'Acad. des sciences de Paris, 1869.
3 Journal de thérapeutique et pharmacie militaires, 1870.
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ré ou absorbé par l’économie d’une manière quelconque, ne se transforme pas dans un temps assez court en formiate alcalin et en chloroforme.
MM. Horand et Peuch1 obtiennent les mêmes résultats que M. Personne et constatent de plus que les vapeurs de chloral qui se dégagent d’un sang auquel on a ajouté une certaine quantité de cette substance et traversent un tube chauffé au rouge, ne précipitent pas le nitrate d’argent.
M. Byasson, puis MM. Byasson et Follet 2 trouvent les vapeurs de chloroforme même dans l’air expiré par les animaux chloralisés et, allant plus loin encore, décèlent la présence de l’autre composé, le formiate, dans les urines.
Porta 3 considère l’action du chloral comme due prin cipalement au développement du chloroforme.
Offret 4 perçoit l’odeur du chloroforme dansl’haleine des malades à qui il a administré du chloral.
Enfin Lissonde0 observe le même fait sur les animaux et, reprenant les expériences de Personne, Byasson et Follet, conclut que « l’hydrate de chloral, introduit dans l’organisme , fournit du chloroforme , dont une partie s’échappe par le poumon, l’autre par l’urine, à l’état de chlorure. »
J’omets encore assurément quelques partisans de la décomposition du chloral en chloroforme et formiate.
1 Du chloral, recherches sur ses antidotes, Société de méd. de Lyon,i§T2.
2 Hydrate de chloral, trichloracétate de soude, 187i ; note sur lether forinique, Acad, des sciences , 1872 ; dédoublement de l’hydrate de chloral sous l’influence combinée de la glycérine et de la chaleur, Acad, des sciences ,
3 Cité par Cantani, Manuale di materia medica . etc..,, p. 3'd).
These ue raris, 1874.
e, é.ude chimique, physiologique et thé apeutique.
Dans Le camp opposé, formé surtout de médecins, on voulut conserver au chloral son individualité propre ; on se refusa à le regarder comme un chloroforme déguisé qui se dépouillerait de son travestissement au contact du sang, en s’appuyant aussi sur des considérations chimiques et physiologiques.
Demarquay1 s’élève le premier, en France, contre les idées de Liebreich; il indique que le chloral s’exhale en nature par les poumons, et que le sommeil chloralique est léger et ne ressemble en rien à celui du chloroforme.
L. Labbé et Goujon2 ne trouvent l’odeur du chloroforme ni dans le sang ni dans l’haleine, et regardent comme un fait à prouver l’identité des effets physiologiques du chloral et du chloroforme, identité qui devrait pourtant exister si le chloral se transformait en chloroforme. M. Labbé ne comprend pas non plus que la proportion de chloroforme qui se dégage d’un gramme de chloral (72,20 pour 100) soit capable de produire les effets de cette dernière substance, c’est-à-dire le sommeil.
M. Gubler3 est un des médecins qui se sont le plus énergiquement élevés contre la théorie de Liebreich. Chimiquement, il refuse aux bicarbonates alcalins le pouvoir d’opérer la transformation moléculaire du chloral, et a fortiori aux carbonates alcalins du sang qui sont associés à l’albumine, car cette dernière substance, d’après
1 Action physiologique du chloral sur l’homme et les animaux, Acad, des
sc. de Paris y 1869
U6 JT LU là. HJVV. , , . , 0 y 7
2 Gaz. des hôpitaux, 1869 et article Chloral du Dict. encycloped. de
3 Cours à la Faculté de r chloral, etc., Journ. de pli M. John Faure. Paris, 187 Ü.
REVUE CRITIQUE M. Gubler, invisque le chloral et le préserve de l’action des alcalis. En outre, il croit le sang incapable de décomposer le chloral à cause de sa faible alcalinité, qui est plutôt latente que réelle. Physiologiquement, le professeur de thérapeutique de la Faculté de Paris distingue nettement les effets du chloral de ceux du chloroforme ; les premiers seraient hypnotiques, les seconds, anesthésiques. Sans discuter ici l’opinion de M. Gubler, nous dirons que M. Lissonde n’a pas vu que l’albumine mît obstacle au dédoublement du chloral, en présence des alcalis.
Liégeois et Giraud-Teulon n’ont pas remarqué que les effets anesthésiques du chloroforme vinssent s’ajouter aux effets du chloral ; ainsi l’inhalation du chloroforme par un malade chloralisé, au lieu d’augmenter le sommeil, produit une vive excitation.
Hermann 1 ne doute pas de l’élimination du chloral en nature par les reins. Mlle Tomascewicha entrepris sous sa direction des recherches qui ont démontré, en même temps, l’absence du chloroforme dans les urines.
Cl. Bernard2 s’inscrit aussi contre la décomposition. Dans ses leçons sur les anesthésiques, il dit : « Nous sommes porté à penser que le chloral agit par lui-même et non en se dédoublant et en donnant naissance à du chloroforme. L’haleine des animaux chloralisés 11e sent jamais le chloroforme; elle exhale au contraire très nettement l’odeur de melon si caractéristique du chloral. » Et plus loin : « Nous ne saurions admettre physiologiquement la théorie qui ne veut voir dans l’action du chlo-
1 Lehrbucli dcr cxparimentdlcn Toxicologie , 1874.
2 Leçons sur les anesthésiques et l’asphyxie, p. 310, 311. Paris, 1873.
ral que le résultat du chloroforme produit par dédoublement au sein de l’économie ; les symptômes produits par l’action soit du chloral simple, soit du chloral combiné aux anesthésiques ou aux hypnotiques, ne permettent pas d’établir cette assimilation. »
Cl. Bernard ajoute même que les recherches chimiques n’ont donné que des résultats négatifs, et que les réactions obtenues par M. Personne pouvaient aussi bien être mises sur le compte du chloral que sur celui du chloroforme.
M. Vulpian1 accepte le dédoublement du chloral en chloroforme et acide formique, et se déclare partisan delà théorie chimique de Liebreich; mais il n’admet pas la théorie physiologique du rénovateur du chloral. « Autre chose, dit M. Vulpian, est de démontrer que ce dédoublement se produit et de prouver que c’est par ce mécanisme que se produit l’anesthésie. » Il n’a jamais considéré la théorie allemande comme exacte. <s Si le dédoublement a lieu, ajoute -t- il, il se fait bien certainement avec une assez grande lenteur. Or, comment expliquer, à l’aide de cette théorie, l’anesthésie pour ainsi dire foudroyante que l’on détermine par les injections intraveineuses de chloral ? Admettra-t-on que, dans ce cas, le dédoublement s’effectue très rapidement? Mais s’il en était ainsi, il devrait s’échapper par la respiration des bouffées de chloroforme. »
Nous reviendrons plus loin sur l’opinion de M. Vulpian ; pour le moment, nous nous bornerons à faiie îemarquer qu’elle porte a trois le nombre des théoiies sur le mode d’action du chloral.
1 Cours fait à la Faculté de Paris, 1871, publié en 1S7J.
REVUE CRITIQUE Jusqu’à présent, nous avons signalé les auteurs qui ont, au point de vue chimique, admis le dédoublement du chloral en chloroforme et en acide formique et ceux qui l’ont repoussé. 11 faut parler maintenant des expérimentateurs qui admettent le passage d’une partie du chloral en nature dans l'urine (von Mering et Musculus1 2), tandis que l’autre partie se combinerait avec un composé organique et s’éliminerait sous la forme d’acide urochloralique. Falck ne trouve que l’acide urochloralique dans l’urine des chiens qui ont reçu du chloral dans les veines, et il nie la possibilité du dédoublement du chloral par le sang, attendu qu’une solution de potasse au centième est incapable de produire ce résultat.
Enfin, sur la question de savoir si le chloral agit comme le chloroforme, à la liste des partisans du dédoublement nous ajouterons Ranke1 qui, ayant obtenu à la suite de l’injection d’une solution de chloral (10/100) dans l’artère fémorale de la contracture des muscles correspondants, comme après les injections de chloroforme, conclut à l’identité d’action des deux substances.
M. Byasson pense que le chloral possède une action propre que l’on peut regarder comme la résultante des actions du chloroforme et de l’acide formique créés lentement au sein de l’organisme.
Lawrence, Turnbull et Lissonde se rangent à cette opinion et admettent, avec M. Byasson, que l’acide formique participe peut-être à l’anesthésie. Mais M. Per-
1 Bericlite der deutscli chemischen Gesellschaft, 1875
2 Analyse du Centralblatt , 1877,
MODE D'ACTION DU Cil COR AL
sonne a vu que cet acide était inactif même à la dose de 5 grammes.
En résumé, on est loin de s’entendre sur le mode d’action du chloral.
Sur la question chimique, les uns admettent le dédoublement en chloroforme et acide formique, d’autres le repoussent purement et simplement, et enfin quelques auteurs croient à une véritable combinaison du chloral avec un composé organique.
Sur le terrain physiologique, nous trouvons également trois interprétations différentes. Le chloral produirait le sommeil comme chloral, ou bien par le chloroforme qu’il fournit au contact du sang, ou encore par le chloroforme et l’acide formique qui apparaissent simultanément dans les mêmes conditions.
11 en résulte une grande incertitude sur la solution à donner aux questions suivantes :
1° Le chloral se dédouble-t-il dans le torrent circulatoire ?
2° Dans la négative, se combine-t-il avec un composé organique avant son élimination?
3° Dans l’affirmative, produit-il l’anesthésie par le chloroforme qu’il fournit ?
4° Ses effets anesthésiques sont-ils spéciaux ou bien expriment-ils la résultante des effets propres au chloroforme et à l’acide formique?
Malgré les nombreux travaux qui furent entrepris a ce sujet, et malgré les noms considérables qui s y trouvent associés, nous croyons qu’il y a place pour des recherches faites avec des procédés nouveaux.
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Un fait nous a frappé, c’est la divergence des résultats obtenus par les expérimentateurs qui ont voulu résoudre ces questions à l’aide de la chimie.
Puisque les réactifs chimiques donnent des résultats aussi incertains, pourquoi ne pas recourir aux réactifs physiologiques, les animaux et les plantes ?
On a bien songé avant nous à se servir des réactifs physiologiques animaux ; mais il est étonnant de voir que les expérimentateurs qui ont parlé pour ou contre le dédoublement du chloral ne se soient pas enquis expérimentalement de l’action de l’un et de l’autre des corps qui résultent ou résulteraient du dédoublement.
Ainsi M. Lissonde dit à la page 65 de sa thèse : « Il est très-probable que l’acide formique, se produisant en même temps que le chloroforme, dans les mêmes conditions, au sein de l’organisme, ne doit pas rester sans exercer aussi une certaine action. Quelle est son influence, quelle part a-t-il dans les phénomènes qui suivent l’absorption du chloral ? j’e ne saurais le dire ; mais il se peut fort bien que son action, se joignant à celle du chloroforme, vienne donner à l’ensemble des effets produits une physionomie toute particulière. » M. Lissonde a donc pressenti l’utilité de connaître expérimentalement rinfluence de l’acide formique, mais il n’a pas cherché cette influence.
M. Byasson, qui a reconnu plus que personne jusqu’à Ce jour la nécessité d’étudier l’action des formiates, n a pas fait avec ce corps des expériences décisives et exemptes de reproches. Dans une note insérée aux Comptes rendus de l’Académie des sciences, du 29 avril 1872, M. Byasson dit, après avoir affirmé le dédoublement du
chloral : « Voyant que les foriniatxs alcalins n’ont pas d’action bien caractérisée sur l’organisme, nous avons cherché si un corps qui produirait par dédoublement de l’acide formique n’exercerait pas une action marquée. L’éther formique, qui se décompose facilement en présence des alcalins en alcool et formiate, a été choisi ». Il a administré l'éther formique en inhalations ou en injections sous-cutanées, et il a constaté que ses effets n’étaient pas comparables à ceux du chloroforme. Or, il est évident que M. Byasson n’a pas observé dans ses expériences les effets des formiates dégagés de toute action étrangère, puisqu’il a introduit dans l’économie un corps qui, théoriquement, s’est dédoublé en alcool et en formiate.
Nous ajouterons que si M. Byasson, dans les essais antérieurs auxquels il fait allusion dans cette note, « a vu que les formiates alcalins n'ont pas d'action bien caractérisée sur l'organisme », cela tient à ce que cet observateur a interrogé des fonctions qui sont peu modifiées par ces agents. Nous espérons fournir plus loin la preuve que le formiate de soude exerce une action bien marquée sur quelques fonctions extrêmement importantes, notamment la circulation.
Les dernières phrases de cette revue historique établissent assez nettement la direction que nous avons imprimée à nos recherches.
Celles-ci se diviseront en deux groupes comprenant chacun les expériences que nous avons faites avec nos deux réactifs physiologiques, les animaux et lesvégétaux.
Mais avant de rechercher si le chloral anesthésie les . animaux par le chloroforme qu’il fournit, il importe de savoir s’il est véritablement anesthésique. Demarquay,
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Gubler, Cl. Bernard, Dieulafoy et Krishaber, Ranvier, Byasson, etc., croient que le chloral est surtout hypnoti que; il ne serait anesthésique qu’à doses fort élevées et, dans ce cas, entraînerait fatalement la mort. Personne, Labbé et Goujon, Carville, Oré, Lissonde, le regardent comme anesthésique. Carville a montré que, chez le chien chloralé, le cœur ne réagissait plus sous l’influence de l’excitation d’un nerf sensitif. M. Oré a pu, on le sait, pratiquer sur l’homme, endormi par le chloral, des opérations graves sans produire de douleur.
Pour nous, les propriétés anesthésiques du chloral ne font plus doute. Nous avons plongé dans une insensibilité complète des chiens, des ânes et des chevaux. 11 nous est arrivé de pratiquer sur quelques-uns de ces animaux de longues vivisections sans la moindre réaction. Nous les entretenions pour cela, pendant plusieurs heures, sous l’influence du chloral; un certain nombre de ces animaux se sont réveillés et ont pu servir plusieurs fois, à quelques jours d’intervalle, à des expériences de physiologie. Quand les sujets sont morts, ils nous ont présenté dans les bronches et la trachée une grande quantité de mucosités roussâtres, spumeuses, lésion que nous avons notée plusieurs fois sur les chiens qui succombaient à l’injection intraveineuse du chloroforme.
Dans la circonstance, ce fait a sa valeur, et on peut l’invoquer en faveur d’une analogie, sinon d’une identité d’action entre le chloral et le chloroforme.