ARTICLE I HISTORIQUE
L’éther fit le premier son entrée dans le domaine de la chirurgie; mais le chloroforme lui disputa bientôt les préférences des praticiens et parvint même, à un certain moment, à le faire tomber dans le discrédit.
A la suite d’une série d’accidents survenus pendant ’emploi du chloroforme, une réaction se manifesta dans plusieurs villes, en France et à l’étranger. A Lyon, à Strasbourg, à Boston, à Naples, l’éther reprit la haute situation qu’il occupait aux débuts de l’anesthésie.
Plusieurs chirurgiens lyonnais proclamèrent la supé-
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riorité relative d > l’éther sans restriction. M. Boaisson lit. une distinction. Dès 1850, « il proposait de recourir au chloroforme chez les adultes bien constitués, exempts de maladies organiques, et pour les opérations doulou-
reuses, mais de courte durée ; il réservait l’éther poulies vieillards, les enfants , les femmes nerveuses, pour les sujets épuisés, pour les opérations longues et graves1 2 ».
Bouisson préférait donc l’éther au chloroforme pour les enfants.
Sans se prononcer nettement sur la question d’un choix à faire entre l’éther et le chloroforme, suivant l'âge des sujets, Giraldès insistait pour démontrer que le chloroforme n'est nullement dangereux chez les enfants. « Maintes fois, dit-il dans une de ses leçons de clinique, vous m’avez vu donner le chloroforme à des enfants nouveau- nés , atteints de bec de lièvre, d’ophtalmies purulentes, etc., et il vous a été loisible de constater combien l’usage du chloroforme aidait à formuler un diagnostic précis. Et d’un autre côté, le chloroforme chez les enfants occasionne proportionnellement un nombre très restreint d'accidents. »
On aurait tort d’inférer des passages précédents que Giraldès avait une préférence motivée pour le chloroforme dans la chirurgie des enfants, car il termine cette leçon clinique par les paroles suivantes : « Pour nous résumer, Messieurs, nous dirons que l’anesthésie soit avec le chloroforme , soit avec T éther, est un moyen précieux,
1 Traité théorique et pratique de /' anesthésie , etc.. Paris. 1850.
2 Histoire de la chirurgie, par Rochard, 1875.
différencias sur ;.es jeunes sujets 1,)j
indispensable, dans la pratique de la chirurgie chez les enfants, etc.1 ».
M. Léon Tripier lit ressortir, le premier, en 1876, les inconvénients de l’éther dans la chirurgie des enfants. 11 lut, devant l’Association française pour 1 avancement des sciences, réunie au congrès de Nantes, la relation de trois cas d’anesthésie par l’éther, sur des sujets âgés de 5 à 10 ans, qui furent accompagnés d’accidents très
alarmants2.
Nous rapportons, avec détails, ces trois observations :
Observation I. — Enfant de 8 ans, très susceptible et très ir ritable. État général bon. Rien de particulier soit du côté des poumons, soit du côté du cœur. Phimosis avec adhérences du prépuce à la partie postéro- supérieure du gland.
Opération le 10 avril 1875. On commence par endormir le petit malade doucement et en tenant le bonnet à distance ; comme la respiration se fait très-naturellement, on le rapproche insensiblement; alors se produit la période d’excitation, et au bout de deux minutes environ, le petit malade se met à dormir très tranquillement. Cependant surviennent des efforts de vomissements; on lui relève la tête; il rend un peu de liquide glaireux et se remet ensuite à dormir aussi tranquillement qu’auparavant. On en profite pour rompre les adhérences, couper le prépuce, exciser un lambeau de muqueuse de façon à déplacer les parties adhérentes et faire la suture. Tout cela est fait en dix minutes ; après quoi on dit d’enlever le sac à éther. L’enfant respirait très-bien. Cependant avant de le faire transporter dans son lit, je crois devoir placer encore deux points de suture, ce qui demande trois à quatre minutes environ. À ce moment je m’aperçois que le petit malade ne respire pas; son cœur bat toujours. Immédiatement je m’efforce d’ouvrir la bouche et j’attire la langue au dehors avec des pinces à pansement. En même temps, pressions méthodiques sur
1 I eçons cliniques sur les maladies chirurgicales ('es enhuils. Paris, 1ÎC9
• Yoy. aussi Gazette hebd. Octobre 1876.
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lo thorax , injection cl eau lroitle sur la face et particulièrement sur 1 orifice antérieur des losses nasales; je mets le sujet la tête en bas. Pas de changement. La face est plutôt colorée que pâle ; toutefois pas de cyanose. On lait de la percussion ; on passe aussi à différentes reprises le doigt dans l’arrière-gorge, de façon à titiller l’orifice supérieur du larynx. Aucune amélioration. Au bout de vingt- cinq à trente minutes la cyanose apparaît, et l’on s’apprête à pratiquer la trachéotomie. Sur ces entrefaites surviennent deux ou trois inspirations. Durant fout ce temps, on n’avait pas cessé les pressions sur le thorax, on ne s’arrêtait que de temps en temps et quelques secondes seulement pour voir si la respiration se faisait spontanément. Aussitôt on fait sentir des sels anglais, de l’ammoniaque; en outre, comme le corps est froid, on fait des frictions sèches, on applique tour à tour des linges chauds, delà flanelle. Cependant la respiration n’est pas absolument passive, at • tendu que les mouvements du thorax continuent lorsqu’on suspend les pressions avec les mains; il est vrai qu’au bout de quelques secondes ils diminuent pour s’arrêter complètement. Enfin, après trois quarts d’heure d’angoisses nous avons, avec mes deux confrères MM. Vinay et Poncet, la satisfaction d’entendre un cri bientôt suivi d’une forte inspiration, puis ce sont des gémissements entrecoupés. On continue néanmoins les mêmes moyens jusqu’à ce que le petit malade ait repris complètement connaissance. A dater de ce moment rien de particulier à noter. Phénomène très important, le cœur n’a jamais absolument cessé de battre; la fréquence puis la force sont allées en diminuant progressivement, mais, nous le répétons, les battements n’ont jamais disparu.
Observation II. — Enfant de 5 ans et demi. Mal de Pott au
niveau de la région lombo-sacrée. Pas d’abcès appréciable. Pas
de phénomène de paralysie, mais douleurs vagues dans les mem- »
bres inférieurs. Etat général relativement bon. Rien du côté des poumons ou du cœur. Comme on veut appliquer des pointes de feu et que les parents demandent à ce que leur enfant soit endormi, on procède à l’anesthésie par l’éther (10 août 1876).
On commence en observant la même réserve que précédemment; mais au bout de quelques minutes le thorax, qui venait de se soulever à plusieurs reprises différentes d’une façon tumultueuse, s’arrête brusquement. Toutefois le cœur continue débattre
différences sur les jeunes sujets
régulièrement. Aussitôt on retire le bonnet et l’on imprime des mouvements méthodiques aux parois thoraciques. Après quelques secondes, la respiration reprend, et quand elle est tout à fait normale on approche de nouveau le bonnet. Le sommeil ne tarde pas à arriver, et lorsqu’il est suffisant, on procède à la cautérisation en ayant soin de soutenir le petit malade de manière à ne pas gêner les mouvements du thorax.
Observation III, — Enfant de 5 ans et demi présentant tous les signes de la coxalgie en tant que déformation ; seule la douleur a son siège au niveau de l'articulation sacro-iliaque, au dessous de l’épine iliaque postérieure et supérieure du même côté, etc. Pour trancher la question et aussi rétablir la position, on endort le petit malade avec de l’éther (9 mai 1876). On s’était assuré qu’il n’y avait rien d’anormal tant du côté des poumons que du côté du cœur. Mêmes précautions que dans les deux observations précédentes. Au bout de quelques instants, l’enfant crie, se débat; puis tout à coup plus rien, la respiration s’est arrêtée; le cœur, il est vrai, continue de battre. Naturellement on enlève l’éther; cependant, comme après quelques secondes on entend de petits sons gutturaux, que la face se cyanose et que le pouls devient de plus en plus faible, on croit que l’enfant va vomir et on lui relève la tête ; mais les dents sont serrées et je suis obligé d’employer un écarteur spécial que j’ai fait construire chez Mathieu pour agir rapidement. La langue est saisie avec une pince à pansement et attirée au dehors; en même temps je fais titiller l’arrière-gorge au moyen du doigt; enfin on imprime des mouvements méthodiques au thorax. Tout à coup l’enfant fait un effort d’expiration, et je ramène quelques mucosités filantes ; bientôt après la respiration se fait naturellement. Il n’y avait pas eu vomissement ; cependant avant de recommencer, je crois devoir demander aux parents si l’enfant n’a rien pris comme aliments. Gomme on me répond qu’il n’a rien pris et qu’il a été surveillé tout le temps, je n’hésite pas à approcher de nouveau le sac à éther; mais au bout de deux ou trois minutes, mêmes efforts pour se soustraire et de nouveau arrêt de la respiration. Je me comporte de la même façon et les accidents disparaissent. En dépit du père de l’enfant, j’essaye une troisième fois : phénomènes identiques, avec cette différence toutefois que la respiration arrêtée, puis rétablie, le petit malade se trouve
Ir,! KTHER ET CHLOROFORME
endormi suffisamment pour que je puisse procéder au redressement et m’assurer qu’il n’existe pas d’altération de l’articulation coxofémorale. J’étais assisté dans ces deux dernières circonstances par MM. les docteurs Giraud et Poucet.
L’année suivante, M. Mai-duel chargeait M. L. Tripier de communiquer au congrès du Havre un fait analogue que nous allons rapporter textuellement.
Observation IV. — Enfant de 10 ans, nerveux et impressionnable, affecté d’un phimosis avec adhérences étendues à presque toute la surface du gland. Rien d’anormal du côté des poumons ni du côté du cœur. Opération le G mars 1877 avec le concours de M. Bianchi. Le malade, qui n’a pris le matin aucun aliment, est endormi doucement; le sac à éther, tenu d’abord à distance, est .rapproché peu à peu et appliqué exactement sur la face; après une courte période d'excitation, l’anesthésie se produit au bout de cinq à six minutes. Le sommeil est tranquille; M. Bianchi conduit l'anesthésie et surveille le pouls et la respiration. Je procède à 1 opération, qui fut longue; le prépuce coupé, on constate que les adhérences sont générales, et 1 on doit disséquer complètement le prépuce d’avec la surface du gland. L’enfant continuait à doiunir tranquillement. On excise une portion de la muqueuse, et l’on place des serre-fines. A ce moment, le sac à éther est enlevé vingt minutes après le début de l'anesthésie. On donne un dernier coup d’œil au résultat opératoire, on lave soigneusement. Enfin, cinq minutes après l’écartement complet du sac à éther, après la cessation de l'anesthésie, nous nous apercevons tout à coup que l’enfant, qui jusque-là avait dormi paisiblement avec une respiration égale et un pouls régulier, ne respire plus. Il est pâle, les lèvres décolorées; M. Bianchi et moi prenons chacun un avant-bras et ne trouvons pas de pouls à la radiale. Les paupières soulevées montrent les yeux absolument fixes et les pupilles dilatées. Immédiatement nous ouvrons la fenêtre, nous pratiquons des pressions méthodiques sur le thorax, nous jetons de l’eau à la figure, et frappons le visage et la partie supérieure du thorax avec un linge chargé d’eau fraîche. Pendant cinq minutes qui nous parurent horriblement longues, la respiration ne se rétablissait pas, les Mtements du cœur étaient à peine perceptibles. Enfin, une ou