DU CHLOROFORME
Quelquefois, sans qu^on puisse en savoir la cause, l’action du chloroforme est singulièrement prolongée. Il agit à distance, pour ainsi dire, et son action anesthésique dure très-longtemps. On observerait ce phénomène peut-être plus souvent, si on prenait soin de le rechercher. Je 1 ai noté deux fois, une première fois chez cette femme citée plus haut, et chloroformée pour une fistule à l'anus; une autrefois, chez un homme assez âgé, venu de la campagne pour se faire opérer d’un sarcome du maxillaire supérieur* On le chloroforma pour lui faire la résection de cet os, et il respira environ 10 grammes de chloroforme ; puis il sembla se réveiller, mais l’opération qui dura près de trois quarts> d’heure, sans qu’il fût nécessaire de lui redonner du chloroforme, ne lui parut pas douloureuse, quoiqu’il eût l’esprit très-présent et qu’il assistât, comme patient et comme spectateur, â tous ses détails.
Un fait très-intéressant et que simultanément Cl. Bernard enFrance et Nüssbaum enAllemagne(2) ont mis en lumière, c’est qu’il suffit d’une petite dose de morphine, avant ou après la chloroformisation,pour obtenir des effets analgésiques remarquables. Si on commence par le chloroforme, l’insensibilité produite se prolonge fort longtemps par suite de l’influence de la morphine, tandis qu’en donnant d’abord de la morphine, à peine l’inhalation du chloroforme est elle interrompue, que la sensibilité reparaît très-vite, mais en revanche, elle disparaît dès les premières bouffées de chloroforme,
(1) Leçons orales de 1863, reproduites par Rabuteau {Bull, de thêrap., 1864, t. LXVI, p. 233); Leçons sur les anesthésiques (Revue des cours scienti^gues, mars-avril 1869).
(2) Jntelligenblatt fur Bayer. Aerz., oct, 1863.
EFFETS
Ce procédé a été employé souvent pour les opérations chirurgicales, et il a donné des résultats excellents selon Guibert (1) : quelques bouffées de chloroforme chez un malade ayant subi une injection de morphine suffiraient pour émousser la sensibilité et permettre de petites opérations sans que le malade perde lavolonté ou la^conseienee. Labbé et Goujon (2) ont eu des résultats analogues, quoique moins nets ; d’autres auteurs nient complètement cette analgésie (3). Ils ont simplement constaté que par l’association de la morphine et du chloroforme, la période d’excitation faisait défaut, et la résolution survenait trèsvite. Cest donc un sujet méritant encore de nouvelles recherches.
Les autres agents anesthésiques généraux paraissent agir comme le chloroforme. Il semble que l’intelligence et la conscience disparaissent toujours après la mémoire, et que toutes les fois que la mémoire disparaît, la douleur est presque négligeable. Ce rapport intime entre la douleur et la mémoire mériterait d’être étudié avec soin Voici un fait qui montre à quel point ces deux fonctions sont liées l’une à l’autre, même quand il ne s’agit plus du chloroforme.
X... âgé de 15 ans, ayant par mégarde avalé une gorgée de potasse caustique est atteint trois mois après cet accident de rétrécissement de l’œsophage tel qu’il lui est impossible d’avaler la moindre cuillerée de liquide. M. Verneuil
(1) Comptes-rendus de VAcad. des sciences, mars 1872.
(2) Comptes-rendus de VAcad. des sciences, févr, 1872,
(3) Piétri. Th. inaug. Paris, 1875.
Demarquay. Gaz. des hôp., 1872.
Koch. Sammlung Klinischer vortrâge de Volkmann, 1874, a» 80.