DES CARACTÈRES
sibilité à la douleur, il nous reste à étudier cette sensibilité elle-même, envisagée comme un phénomène normal. Autrement dit, quels sont les caractères de la douleur perçue par les centres, en dehors de toute transformation des impressions par l’anesthésie ou l’hypéresthésie ? Je crois pouvoir affirmer que cette question n’a été traitée méthodiquement nulle part : aussi comprendra-t-on facilement que mes observations sur ce sujet ne sont qpe des faits épars, propres seulement à être utilisés un jour par celui qui voudrait faire sur cette intéressante question un travail d’ensemble.
Tout d’abord, nous ferons remarquer qu’entre une perception sensitive-et une perception douloureuse, il y a une série de gradations insensibles, en sorte qu’il n’est pas possible de distinguer une perception sensitive forte d’une perception douloureuse faible.
Prenons quelques exemples ; si on met la main dans de l’eau à 40 degrés, c’est une perception sensitive; quelques degrés de plus, la perception commence à devenir désagréable, et à 60 degrés, elle est nettement douloureuse.
Si on presse légèrement la peau, on aune sensation qui n’a rien de pénible; pour peu qu’on augmente la pression, ja sensation ira en augmentant d’intensité et finira par être atrocement douloureuse.
Des courants d’induction interrompus, s’ils sont trèsfaibles, donnent des secousses qui n’ontrien de désagréable, mais si l’on repousse la bobine, les secousses seront tellement fortes, qu’on ne pourra les supporter sans ressentir une véritable douleur.
Aussi faut-il regarder comme certain que la douleur est le l’ésultat d’une excitation très-forte d’un nerf. Les lois
qui régissent la douleur sont donc probablement les mêmes que celles qui régissent la sensibilité.
Il y a cependant, dans la douleur, un fait de plus : c est la part considérable que les centres nerveux y prennent nécessairement. La douleur est l’ébranlement que donne aux centres une excitation sensitive très-forte, et ce sont les conditions de cet ébranlement qu’il importe de bien préciser.
D’abord c’est un acte cérébral, et à ce titre, il s’accomplit avec lenteur. En effet, dans le cerveau, plus encore peut-être que dans la moelle, le travail se fait lentement et graduellement, comparativement à la rapidité du passage du courant nerveux dans les nerfs.
Rien ne peut mieux montrer cette ilenteur extrême des actes cérébraux que l’histoire des syncopes consécutives à une excitation extérieure. Une syncope ne survient pas brusquement; il faut, pour quelle se produise, un espace de temps appréciable, qui mesure la durée du travail cérébral.
J’ai vu, dans le service de M. Verneuil, un malheureux qui est mort en trois jours des suites d’une blessure du péritoine. Il étaittombé sur une tige de fer acérée, servant à tarauder les cannes à pêche, et si malheureusement que la lame entra dans le bassin et coupa l’uretère. Au moment de Taccident, il ressentit cependant un choc terrible, il fit plusieurs pas dans la cour qu’il traversa presque tout entière, alla trouver le concierge, et lui dit : «Je suis blessé, » puis il perdit connaissance. A ce propos, M. Verneuil nous racontait l’histoire de ce jeune homme qui, étant légèrement blessé au flanc par une balle partie d’un révolver qu’il essayait d’armer, ne ressentit aucune douleur, et Richet- 31'
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chercha où pouvait (être la balle, puis, s’apercevant que sa blouse était trouée, pensa qu’il était peut-être blessé, et seulement alors perdit connaissance.
Quelqu’un passant dans une rue, fut arrêté par la chute d’une énorme pierre qui tomba à ses pieds. Néanmoins, il continua sa route sans éprouver aucune frayeur. A quelques mètres de là, il chancela et fut pris des vertiges et des éblouissements qui précèdent la S 3 &ncope (1).
Il arrive souvent, que chez les femmes hystériques une contrariété, une offense plus ou moins imaginaire détermine une attaque convulsive. Or cette attaque ne survient pas brusquement ; il faut quelquefois dix à douze minutes d’intervalle entre l’excitation qui est la cause directe de l’accès, et l’accès lui-même.
La lenteur est aussi bien le fait des actions propres de la moelle que de celles dru cerveau. Ainsi récemment Rosenthal a montré que le temps de la réflexion dans la moelle était parfois très-considérable, et qu’en tout cas, c’était un espace de temps parfaitement appréciable, pendant que le temps de la conduction nerveuse est en somme plus ou moins négligeable. (2)
Ainsi, pour la perception douloureuse, il faut plus de temps que pour la perception sensitive, c’est une loi générale qu’il est facile de démontrer.
En voici quelques preuves :
1° Beau avait déjà remarqué, il y a près de trente ans, qu’un coup violent au pied détermine d’abord une sensation de contact, et, plus tard seulement, quelques dixièmes
(1) Yoy. Yerneuil, art. Commotion du Dict. encyclop.
(2) Sitzungsber, der phys. med. Societ. zu Erlangen. 1874 et 1875.