DU GRAND SYMPATHIQUE
générale est presque anéantie et que tout effort de volonté ou de courage est impossible. L’individu est dans ung dépression profonde dont rien ne peut le tirer. Toutes les excitations douloureuses des viscères innervés par le grand sympathique ou le pneumogastrique, qui, à certains égards, ressemble au grand sympathique, amènent le même résultat : une anxiété extrême suivie d’une dépression plus ou moins complète des forces morales et physiques.
D’ailleurs la douleur venant du grand sympathique a aussi le caractère d’intermittence très-nettement accentué, plus nettement peut-être que pour les douleurs venant de l’excitabilité des autres nerfs. (1).
La douleur qui a son point de départ dans l’irritation des nerfs de la sensibilité générale a des caractères que nous avons étudiés plus haut, et n’a rien de spécial. Les inflammations, les névralgies, les traumatismes, soit accidentels, soit opératoires, en sont la cause la plus ordinaire. Ainsi que M. Verneuil le fait remarquer avec raison (2), la douleur traumatique est un phénomène des plus importants, et qui devrait être étudié tout comme l’hémorrhagie traumatique. Il distingue la douleur traumatique primitive, c’est-à-dire celle qui suit immédiatement la blessure, et la douleur traumatique secondaire qui peut être regardée comme une véritable névralgie. C’était une question qu’il m’avait conseillé d’étudier avec détail. Mais malheureusement je me suis laissé entraîner à essayer de remplir un cadre beaucoup trop vaste, et je ne pourrai
(1) Durget. Th. inaug., 1846, p. 6 et suiv.
(2) Des névralgies traumatiques secondaires précoces (Arch. gén. de méd., nov. 1874).
Richet. /(()
LA DOULEUR
traiter la douleur traumatique avec tous les développements qu’elle comporte.
Un premier point qui frappe tout d’abord dans les phénomènes primitifs du traumatisme, c’est que la douleur n’est pas en rapport avec l’étendue et la gravité delà blessure. Une légère brûlure avec de l’eau un peu .chaude fait plus souffrir au début qu’une fracture de cuisse par une balle. La balle peut détruire de gros troncs nerveux, c’est à peine si le blessé ressent autre chose qu’un coup de bâton. Weir Mitchell qui insiste sur ce fait (1), dit que les soldats inactifs blessés ressentent plus de douleur que les soldats engagés dans la mêlée. Il dit même que sur 56 cas de blessure de nerfs qu’il a observés, dans deux cas seulement il y a eu douleur aiguë. Il cite plusieurs observations (2), et entre autres celle de ce charpentier (3), qui à la bataille de Bull-Run, pendant qu’il chargeait son fusil, reçut une balle qui lui déchira au niveau du coude le médian et le cubital. Il pensa qu’un camarade venait de le frapper par manière de plaisanterie. En même temps les doigts de la main se fléchirent avec force et serrèrent le fusil et la baguette. Les douleurs ne commencèrent que le second jour.
Larrey raconte qu’un soldat ayant la cuisse emportée par un boulet tomba parterre et s’imagina qu’il avait mis la pied dans un trou.
Les broiements et dilacérations de membres par des machines et des engrenages passent aussi quelquefois presque
(1) Loc. cit., p, 153.
(2) Obs. XXXVIII, p. 237, obs. XXXV, p. 207.
traumatique.
inaperçus. J’ai vu un garçon de seize ans dont le pouce avait été pris dans une machine et qui ne fut averti de sa blessure que parce qu’il se sentait le bras attiré ce n’est qu’un quart d’heure après qu’il commença à souffrir. Mon père a eu récemment à l’Hôtel-Dieu un employé de la pharmacie centrale, qui eut aussi la main attirée dans un engrenage. Il se sentit le bras tiré en avant et, comme il ne souffrait pas, il s’arcbouta sur la machine et retira avec force sa main à moitié broyée.
Récemment j’ai vu àlaPitié un cas assez rare, je pense, dans nos climats, de blessure par un tigre. Un audacieux, en se promenant au Jardin des Plantes devant la cage du tigre royal, eut l’imprudence de lui caresser la patte qui dépassait les barreaux. En un clin d’œil l’animal avait saisi entre ses deux griffes la main de l’homme; celui-ci fut pris d’une vive terreur, mais n’éprouva pas de souffrances : il fit un violent effort et retira sa main lacérée et ensanglantée. Il ne commença à souffrir qu’une demi-heure après, quand il eut lavé sa plaie. Un autre malade eut la main broyée par un pilon de forge : mais ce violent traumatisme fut à peine douloureux, c’était me dit-il, comme s’il avait été un peu pincé. .
On a cherché à expliquer ces faits, et on a écrit en anglais le mot français de choc (shock), comme si cette transformation était une explication péremptoire. En somme, dire qu’un choc violent suspend l’action nerveuse au heu de la mettre en jeu, c’est dire qu’on n’a aucune explication plausible à donner. Il n’en est pas moins vrai que le fait subsiste et qu’il est nécessaire de le connaître.
Il faut rapprocher aussi de ces faits ces brûlures intenses.
DE LA DOULEUR
qui ne déterminent pas de douleur immédiate. Les auteurs du Compendium citent le fait d’un homnre qui mettant le pied dans un ruisseau de fonte en fusion, ne sentit rien du tout, et retira sans aucune douleur son pied complètement calciné.
Dans la plupart des cas de plaie, la douleur est trèsvive, et elle va en croissant pendant quelques minutes, puis quand elle a atteint son maximum d’intensité, elle va en décroissant régufièrement pendant plusieurs heures, et quoiqu il y ait, selon la constitution des malades, de nombreuses exceptions, elle a à peu près complètement disparu au bout de quatre à six heures ; il ne reste plus qu’un vague sentiment de tension et de pesanteur.
■S’il ne survient pas de complications, c’en est fait de la douleur, et elle ne revient plus. De même qu’une hémoi>rhagie primitive, lorsqu’elle a été une fois arrêtée, n’est pas suivie d’une autre hémorrhagie, de même la douleur primitive n’est généralement pas suivie d’une douleur secondaire. Cependant dans un grand nombre de cas la douleur secondaire apparaît, soit le deuxième, soit le troisième jour, soit même quelques jours plus tard (1). J’ai vu dans un cas le retour des règles, dans un autre cas la perturbation de l’état atmosphérique par un violent orage être la cause directe de cette douleur secondaire. Quelquefois c’est une émotion morale, la fatigue, une imprudence qui permet l’impression du froid sur la plaie, un effort musculaire exagéré : cependant bien souvent il est impossible de lui assigner une autre cause qu’un état diathésique du malade, état encore inconnu et que nous ne pou-
(1) Voy. le Mémoire de Verneuil (Arch. gén. de méd., aov. 1874).