II
Ck)ntact avec les substances stupéfiantes.
Tous les observateurs depuis les anciens jusque aux modernes ont remarqué que par le contact avec certaines
substances, soit volatiles, soit liquides, la peau devenait
insensible. Sans remonter à Pline (1), ni aux Chinois (2), ni aux sorciers du moyen âge (3), nous allons énumérerrapidement les principales de ces substances.
L’acide carbonique paraît jouir incontestablement de la propriété d^anesthésier la peau. Ingenhdusz, qui en fait mention pour la' première fois (4) rapporte cette découverte à un médecin français dont il ne dit pas le nom. Berroës dit que sur son doigt privé d’épiderme par un vésicatoire, le contact de l’air oxygéné déterminait de vives douleurs, et que ces douleurs cessaient aussitôt, s’il plongeait le doigt dans l’acide carbonique (S). John Eward (6), et Mojon (7), le célèbre médecin de G-ênes, l’employèrent à deux époques très-différentes pour calmer les douleurs des organes ulcérés. Plus tard, Hardy, Simpson, d’Edim-
(1) Historia mundi, lib. XXXVI, cap. XI. —, H s’agit de l’acide carbo-
*(2) Stanislas Julien. Recueil de médecine ancienne et ■tmdenm^ 1849. — Il s’agit psTobabtenent du ■Cmumahis, indica .{Hacbich),
(3) Bodin. Démonomanie, 1598, p. 247. — Il s’agit de breovages "et de décofitians ïiaroeüiaes, ©il la mandragore, la jusquiame et Topium jouent le principal iüôle.
(4) Miscellanea phy^ico-mediea, 1794, p. 8.
(5) Considérations, cm the .n^dical Mseicrnd <m the production of facticiaus airs bÿ Th. Ber,mes cmd James Watt,.Sristo,b, 1795, p. 43.
(6) The hispjry of tv» cases of ulcerated cancer of the mamma ; m.e P mhich has heen cured, the other much relieved by a new method of applyiny earbonic .acid air. Londres, .1794.
(7) Bull. gén. de thérap., 1834, t. VII, p. 350.
gg ACTION DE l’acide CARBONIQUE.
bourg (1), FolliD (2), Broca (3), Verneuil (4) s’en servirent pour le même objet, et obtinrent quelques succès, tout au moins une sédation manifeste des douleurs.
Ces faits ne sont guère difficiles à interpréter. En elîet, il y a dans l’application de l’acide carbonique deux choses dont il faut tenir compte: présence d’un gaz prétendu anesthésique, et absence d’oxygène. L’action de l’oxygene sur les tissus nerveux a été bien mise en lumière par Brown Séquard(6). Après l’ouverture du canal rachidien, il a trouvé une hypéresthésie notable des parties du corps situées derrière l’ouverture, et recevant leurs nerfs de la région de la moelle mise à nu. Cette hypéresthésie cessait si on empêchait ie contact de la moelle avec l’oxygène, et si on remplaçait ce gaz par un gaz inerte, tel que l’hydrogène. C’est ainsi qu’il explique comment, chezles oiseaux, la simple mise à nu du renflement lombaire, dans lequd la substance grise est ouverte àl’extérieur (sinus rhomboidal) produit des convulsions et de la paraplégie, après quelques minutes d’exposition à l’air.
Il) Gaz. des hôp., l'856. -u a
(2) Note sur Vanesthêsie locale par le gaz carbonique {Arch. gén. de
méd.). Paris, nov. 1856. , . . , ,
(3) Broca. Monit. des hôp., 4 août 1857. - Blaize. De Vanesthesie locale.
Th. inaug. Paris, 1857. . . . „ ..i, ,
(4) Le Play De Vanesthêsie locale par la pulvérisation de l ether et dLription d’un nouveau pulvérisateur par le gaz acide carbonique. Th, inaug. Paris, 1866, p. 12. - Lejuge. Traitement des ulcérations du col de l'utérus par Vacide carbonique. Th. inaug. Paris, 1858.
(5) Consulter à ce sujet Demarquay, Essai de pneumatologie médicale, et Dechamhre, art. Acide carbonique {Dict. encyclopéd., t. XII, p. 331.
(6) Proceedings of the Royal Society, 1857, p. 598, et Journal de physiologie, t. I, p. 617. Influence de l'oxygène sur les propriétés vitales de la moelle épinière et des nerfs.
ACTION DES GAZ. oU
Que l’on se reporte maintenant à l’expérience si claire et si précise de Beddoës, reproduite plus récemment par Salva (1) et on verra que c’est bien à l’influence^de l’oxygène qu’est due la douleur du derme dénudé. L’oxygène au contact des .tissus est un oxydant qui les irrite, et ces phénomènes de combustion chimique produisent un changement d’état dans les nerfs qui se traduit par une douleur très-vive. Follinet Verneuil font remarquer que l’acide carbonique échoue pour calmer les douleurs de l’arthrite etdu phlegmon, tandis qu’il réussit dans les douleurs atroces qui accompagnent les cancers ulcérés et d’autres affections où les expansions nerveuses sont mises à nu. L’oxyde de carbone aurait les mêmes propriétés (2). Je ne sache pas que l’emploi de l’azote ou de l'hydrogène ait été tenté mais ces deux gaz produiraient probablement les mêmes effets. Les essais de Demarquay et Leconte ne sont guère que pour chercher l’influence de ces gaz sur la cicatrisation des plaies (3).
La question de l’analgésie périphérique, au point de vue chirurgical, est trop importante pour que nous n’insistions pas sur les rapports intimes qu’il y a entre le contact de l’air et la douleur.
Chacun sait qu’après une coupure de la peau, il y a une douleur au point coupé, douleur qui ne survient pas immédiatement. Tant que le sang coule, elle est très-modérée, mais une fois que le sang s’est arrêté, il y a une sensation de cuisson, de brûlure qui va s exaspérant pen-
(1) Th. inaug. Paria, 1860.
(2) Coze. Effets locaux de Voxyde de carbone (Comptes rendus de l’A-cad. des sciences, 2 mars 1857).
(3) Arch, gén. de méd.. 1859, 1862.
Richet,
90 ACTION DE l’oxygène
dant trois ou quatre heures après la blessure. Il est facile de montrer que cette douleur est due en grande partie à l’action de l’oxygène sur les nerfs coupés.
En effet, si on réunit immédiatement les deux bords de la plaie de manière à les accoller étroitement l’un à l’autre, il n’y a aucune douleur ; tout au plus un sentiment obscur et vague de pression, de contusion; tandis que la douleur lancinante causée par la blessure irait en s’exaspérant si la plaie était laissée à jour.
Je suis sujet en hiver, à avoir des sortes de crevasses aux mains. Ces crevasses étant exposées à l’air sont extrêmement douloureuses. Mais si je les recouvre d’une bandelette de diachylum, au bout de quelques minutes la douleur a complètement disparu: si au contraire j’enlève le diachylum, il suffît de quelques minutes d’exposition à l’air pour faire revenir la douleur.
C’est aussi ce que tous les chirurgiens ont observé dans le traitement des brûlures. La principale, pour ne pas dire la seule indication, est de mettre les plaies à l’abri du contact de l’air. Le baume oléo-calcaire (Hunter), l’huile d’olive (auteurs anciens), le collodion (Valette), la gomme arabique (Rhind), le diachylum (Velpeau), le taffetas ciré (Bretonneau), l’ouate (Anderson, Alph. Guérin), n’ont pas d’autre effet que de soustraire le derme dénudé à l’action irritante de l’oxygène. L’acide carbonique ou l’hydrogène auraient probablement le même résultat.
Je ne sais s’il faut accepter les conclusions de Ranke (1) et d’Ewald (2). Ces deux auteurs prétendent que le nerf,
(t) Lehensbedingungen der nerven, 1868, p. 97.
(2) Unabhângîgkeit der thâtigen nerven vom Sauerstoff (Archives de Pflügej,t. n,p,U2).