PEAU
d’autres expérimentateurs l’ont suffisamment démontrée (1). Les gaz et les substances volatiles introduites ainsi dans la circulation générale peuvent être retrouvées dans le sang et les excrétions ; mais, au moins chez l’homme, cette pénétration de la peau par des gaz est extrêmement faible, et je ne sais si elle a jamais été suffisante pour amener une intoxication générale.
Cependant l'absorption locale paraît dans certaines circonstances se faire avec une remarquable énergie. Ainsi nous avons tous remarqué qu’après une autopsie, si nos plains avaient plongé dans l’abdomen, et touché pendant quelque temps les intestins et les viscères, elles gardaient pendant plusieurs heures l’odeur infecte de la décomposition cadavérique. Malgré des lavages répétés,rien ne peut enlever cette odeur qui persiste malgré tout. Il en est de même pour l’acide phénique et certaines substances odorantes et volatiles. Ce sont là, en vérité, des expériences toutes faites qui méritent d’être interprétées physiologiquement.
Remarquons d’abord que malgré la toxicité de ces substances, on n’observe aucun effet général, et que, par conséquent, quoiqu’elles se trouvent absorbées par la peau, elles y restent fixées sans passer dans la circulation. Tout au moins la quantité de substance qui y passe est très-mi-
(1) Chaussier. Précis d’expériences faites sur les animaux avec le gaz hydrogène sulfuré iSiblioth. méd., t. I, p. 108). — Collard de Maytigny. Action du gaz acide carbonique sur Véconomie animale {Mêm. de VAcad. des sciences, juin 1826). — Chatin. Recherches expérimentales sur quelques principes de toxicologie. Th, inaug. Paris, 1844. — Bluff. Dissertatio de absorptione cutis. — Rahuteau. Bull, de la Soc. de biologie, 1870, p, 136; 1868, p. 189, et Elém. de thérapeutique, 2« édit., p. 6.
Richet. ’
^0g de l’absorption locale
nime, si minime qu’elle doit être détruite par les oxydations interstitielles à mesure qu’elle est portée dans le sang. C’est ce que semble indiquer la persistance de l’odeur. En effet cette odeur met un très-long temps, huit OU dix heures environ, à disparaître, ce qui prouve que l’absorption de la substance fixée dans la peau est insignifiante.
Il y a donc là une distinction importante à faire entre l’absorption ordinaire, telle que nous la connaissons pour le poumon et pour le tissu Cellulaire, et l’absorption par la peau. Celle-ci est plutôt une imbibîtion des éléments du derme et de l’épiderme, qu’une pénétration dans la circulation générale. Il èst probable que la substance volatile
se combine avec les tissus quelle touche, et que, par les
progrès de la rénovation interstitielle, cette combinaison se détruit peu à peu, et la substance étrangère finit ainsi
par disparaître. .
De cette manière on peut expliquer facilement 1 action locale des anesthésiques, action locale qui ne dépasse pas la peau et qui ne produit jamais de phénomène general sur l’organisme. D’ailleurs tous les chirurgiens ont constaté que l’anesthésie locale, excellente pour empêcher la douleur des incisions superficielles, n’avait aucun effet sur les tissus profonds, et que, si on peut mettre par ce moyen à Fahri de la douleur l’excision d’un furoncle, on ne le peut pas pour l’amputation d un doigt.
Le mécanisme de cette anesthésie est assez différent du mécanisme de l’anesthésie centrale. En effet, dans l’anesthésie locale, les terminaisons nerveuses du derme et de la couche de Malpighi sont directement en contact avec un liquide caustique, qui, lorsqu’il est appliqué sur le nerf,
ou IMBJBÏTION
détruit son excitabilité (i) ; il n’y a donc rien de surprenant à ce qu’en traversant la couche cornée de l'épiderme, ces gaz finissent par détruire l’excitabilité nerveuse. En somme, s’il faut s’en rapporter à l’étymologie et à la définition du mot, c’est une anesthésie, mais une anesthésie chimique, pour ainsi dire, différente de l’anesthésie physiol^ogique qu’amènent des traces de chloroforme porté par le sang jusque aux centres nerveux.
Ce que nous venons de dire de l’absorption cutanée ne s’applique évidemment qu’à l’homme. En effet, chezla grenouille, par exemple, l’absorption cutanée est très-intense, et on les empoisonne presque aussi bien en mettant une solution toxique sur la peau qu’en l’injectant dans le tissu cellulaire. J’ai essayé différentes substances, au point de vue de leur action locale sur la sensibilité, et je n’ai pas rencontré de substance volatile qui n’agît pas comme anesthésique. Ainsi j’ai mis des grenouilles préparées comme je l’ai indiqué plus haut dans le chloroforme, l’éther, le sulfure de carbone, la benzine, la térébenthine, l’alcool, l’acide phénique, et j’ai toujours constaté l’anesthésie des parties immergées après un temps très-court, cinq à dix minutes environ.
Avec l’éther et la benzine, corps moins denses que l’eau, on peut disposer l’expérience d’une manière un peu différente. Une légère couche d’éther surnage l’eau, et on trempe les pattes de la grenouille, de manière qu’elles plongent dans l’eau presque totalement, et qu’une mince section transversale de la patte soit en contact avec l’éther. Dans ces conditions la sensibilité est abolie dans toute la
(1) Yoy. Longet. Bull, de VAcad. de méd., février 1847.