‹ Recherches expérimentales et cliniques sur la sensibilitéChapitre 6 sur 132 · DE LA PAIRE NERVEUSE ET DE LA SENSIBILITÉ RÉCURRENTE · texte numérisé non relu

DE LA PAIRE NERVEUSE ET DE LA SENSIBILITÉ RÉCURRENTE

C’est au commencement de ce siècle qu’on a découvert que parmi les nerfs, les uns étaient destinés au mouvement, les autres au sentiment. Galien qui avait fait sur la moelle épinière une série d’expériences si curieuses et si bien conduites, avait presenti cette double fonction des troncs nerveux (1), mais au point de vue d’une démonstration expérimentale, il n’avait rien fait pour déterminer quels étaient les uns, et quels étaient les autres. Il en était de même d’Alex. Walker (2) qui, en 1809, supposa, sans preuves à l’appui, que les racines antérieures et les cordons antérieurs de la moelle épinière avaient une fonction différente de celle des cordons postérieurs et des racines postérieures. Ce n’était qu’un pressentiment de la vérité plutôt que la vérité elle-même, car, n’ayant pas expérimenté,

(1) Galien^ De anatome administr., liv. viii, chap. Set suiv,

(2) Archives of universal science, juillet 1809, t. III, p. 172.

Walker supposa que les racines antérieures étaient destinées au sentiment.

L’hypothèse de Walker fut reprise deux ans après par Charles Bell (1) et définitivement démontrée en 1822 par Magendie. Grâce à Claude Bernard, Vulpian et Flint, il est aujourd’hui bien démontré (2) que l’honneur de cette découverte fondamentale revient surtout à Magendie. En effet le livre de Bell ne fut tiré qu’à une centaine d’exemplaires, pour être distribué à ses amis. D’ailleurs, tout en renfermant des vues ingénieuses, et relatant quelques expériences remarquables, il est loin de démontrer avec précision le rôle de chacune des racines nerveuses. Bell est préoccupé avant tout des fonctions du cerveau et du cervelet. Le cerveau est l’organe de la vie, «Into it ail the nerves from the external organs of the senses enter, and from it ail the nerves which are agents of the will pass out », c’est-à-dire qu’il est le point de départ des nerfs

(1) An îdea of a new anatomy of the Brain, suhmitted for the observations of his Friends, London. 1811.

(2) Voici les sources où on trouvera des renseignements suffisants sur rhistorique de la question :

Alex. Sùa-w. Narrative of the discoveries of Ch. Bell on the nervous System, 1839. — ChurcMll. Documents and dates of modem discoveries,

Vulpian. Leçons sur la physiologie générale et comparée du système nerveux. Paris, 1866.

Flint. Considérations historiques sur les propriétés des racines des nerfs rachidiens (Journal de T anatomie, 1868, t. V, p. 520).

M. Bernard. Leçons sur les propriétés du système nerveux, 1858, t. 1, p. 11 ; Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France, 1867, p. 12 et 154.

Milne Edwards. Leçons sur la physiologie et Vanatomie comparées, t. XI, p. 362.

HISUOBIQÜE.,

moteurs et le point d’arrivée des nerfs sensitifs. Ces nerfs sensitivo-moteurs sont justement les racines antérieures rachidiennes. Quant aux racines postérieures, Bell leur assignait des fonctions qui, nous paraissent aujourd’hui plus ou moins dévolues, au grand sympathique. Elles régissent les actions du corps, et président aux fonctions des viscères.

Ce n’est pas à ce seul livre que se bornent les titres de Charles Bell, antérieurs aux titres de Magendie. En effet en 1821, il publia dans les Philosophical transacti&ns (1) un mémoire se rapportant à peu près au même sujet. Par malheur, ce mémoire est peu répandu, et on comprend facilement l’erreur des auteurs quiontcru que CharlesBell avait découvert la paire nerveuse sensitivo-motrice, si on sait que le mémoire de 1821 n'est guère connu que par la réimpression que Charles Bell en a donnée en 1844 (2) avec, celle d’autres mémoires. L’édition de 1821 est la seule valable, puisqu’elle est la seule antérieure aux travaux de Magendie, et elle est loin d’être identique à ce qui fut réimprimé plus tard. Or, dans cette édition, on ne trouve rien de caractéristique relativement aux fonctions distinctes des deux racines rachidiennes. On y voit rapportées ces fameuses expériences sur la section du nerf facial et de la branche maxillaire du trijumeau. Mais il y est dit que le nerf facial est un nerf respirateur, c’est-à-dire moteur des

(1) On the nerves, giving cm account ofsome experimmt on i,neir structures and functions, which lead to à new arrangement of the System, 1821, partie I, p. 238 et suiv.

(2) The nervous System of the human body, cis explaned in sériés of papers read before the Rogal Society of London. Londres, 1844, third édition.

muscles de la respiration, tandis que la branche maxillaire du trijumeau donne le mouvement aux muscles masticateurs et la sensibilité à la face.

Evidemment ces faits sont vrais, mais de là à générali*ser et à conclure que ces racines antérieures sont motrices et les racines postérieures sensitives, il y a un pas immense, et ce pas, c’est Magendie qui l’a fait,

Magendie, en août 1822 (1), ayant mis à nu le canal rachidien d’un animal vivant,coupa les racines postérieures et vit le membre auquel le tronc nerveux se distribuait, privé de sensibilité, tandis que la section des racines antérieures supprimait le mouvement : il en conclut que les racines postérieures paraissent plus particulièrement destinées à la sensibilité, tandis que les antérieures semblent plus spécialement liées avec le mouvement. Dans aucun des écrits de Charles Bell antérieur à 1822, on ne trouve une affirmation aussi nette et aussi claire.

Quoique on ait parfois prétendu le contraire, Magendie se rendait compte du fait essentiel qu’il avait conquis à la science, et n’a jamais abandonné ses droits. « M. Bell, ditil (2), conduit par ses ingénieuses idées sur le système nerveux, a été bien près de découvrir les fonctions des racines spinales ; toutefois,-le fait que les antérieures sont destinées au mouvement, tandis que les postérieures appartiennent plus particulièrement au sentiment, paraît lui avoir échappé. » Plus tard, il disait en parlant de cette découverte qui lui fut tant disputée et reconnue si tardivement : « C’est bien mon œuvre, et elle doit rester comme

(i) Expériences sur les fonctions des racines desnerfs rachidiens {Journal de'physiologie, 1822, t. Il, p. 276).

‘ (2) Loc. cit., p. 371. i

une des colonnes du monument qu’élève depuis le commencement de ce siècle la physiologie française» (1). La postérité confirmera le jugement que Magendie portait sur son œuvre (2).

Si nous avons insisté ici sur l’historique de cette découverte, c’est que dans la plupart des ouvrages étrangers ou même français, antérieurs au livre de Vulpian, on attribue à Charles Bell toute la gloire de la découverte des fonctions des nerfs rachidiens, et qu’il est nécessaire de rendre à Magendie la part essentielle qu’il a eue à cette découverte. D’ailleurs elle devait subir d’autres vicissitudes, puisque, même après le mémoire de Magendie, elle fut, sinon contestée, au moins ébranlée par Magendie luimême.

En effet cet auteur (3), en 1839, déclare qu’il n’y a rien d’absolu dans la distinction des deux fonctions des racines nerveuses, et que les racines antérieures sont quelquefois sensibles. Ce fait, resté inexplicable pour Magendie, c’est Longet, qui vraisemblablement (4) en a le premier donné l’explication rationnelle ; selon ce savant physiologiste, la sensibilité de la racine antérieure lui est donnée par la racine postérieure, c’est une sensibilité récurrente qui, lorsque la racine antérieure est coupée, se manifeste seulement dans son bout périphérique, et disparaît dès

(1) Cité par Vulpian. Loç, cit,, p. 129.

(2) Voir aussi : Magendie. Comptes-rendus de VAcadémie des sciences, 1847, p. 257.

(3) Leçons sur les fonctions et les maladies du système nerveux, 1839.

(4) Comptes-rendus de VAcadémie des sciences, juin 1839, p. 884 et 949 (Gazette des hôpitaux, 1839), et Recherches expérimentales et pathologiques sur les propriétés et les fonctions des faisceaux de la moelle épinière et des racines des nerfs rachidiens (Archives génér. de méd., mars 1841)

RACHÎDIENNJc:.

que la racine postérieure est sectionnée. Cependant Longet, n’ayant pas su préciser les conditions nécessaires à la présence de cette sensibilité récurrente, ne la retrouva pas dans les expériences subséquentes qu’il fit, et après l’avoir reconnue et expliquée, il la nia formellement ( 1 ). Mais Cl. Bernard, reprenant les expériences de Magendie et de Longet lui-même, retrouva en 1847 cette sensibilité récurrente (2), et fit connaître avec précision dans quelles circonstances elle peut être constatée.

Pour observer la sensibilité récurrente, il faut que la sensibilité générale ne soit pas épuisée. Or l’ouverture du canal rachidien est une opération longue, pénible, extrêment douloureuse, et pendant laquelle se produisent souvent d’abondantes hémorrhagies. Les lapins meurent tous pendant l’opération. Chez les grenouilles, ainsi que J. Millier (3) l'a constaté il y a longtemps, les racines antérieures sont insensibles. Il faut donc opérer sur des chats, ou mieux encore sur des chiens qui résistent plus de temps. Quand l’opération est terminée, il ne faut pas chercher à faire l’expérience immédiatement, car alors elle ne réussit jamais, et c’est ce qui avait tout d’abord fait croire à Longet et à Cl. Bernard que la sensibilité récurrente n’existait pas. Il faut recoudre la peau du dos pardessus le canal rachidien ouvert, et laisser respirer l’animal deux ou trois heures. Quant au choix du sujet, il

(1) Traité d’anatomie et de physiologie du système nerveux. Paris.

(2) Comptes-rendus de VAcadémie des sciences, 1847, p. 104; Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux. Paris, 1858, t. I, p. 33 et suiv.

(3) Nouvelles expériences sur l’effet que produit l’irritation mécanique et galvanique sur les racines des nerfs spinaux (Annales des sciences nOrturelles, 1831, t. XXII, p. 95).

1 icfaet. 3

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