MORT DU NERF SENSITIF
courant nerveux arrive ou non jusque dans la moelle. Je ne prétendais pas juger du degré d’excitabilité des racines postérieures. Mais ce que je cherchais seulement, c est à savoir si le courant nerveux, par l’excitation de la périphérie du nerf, passait par ce nerf, et pénétrait jusqu’aux centres. Le strychnine n’est donc là que pour rendre témoignage de l’arrivée du courant nerveux dans les centres. Si l’excitation électrique de la périphérie donne un tétanos généralisé, c’est que le courant a pu passer par le nerf et par conséquent que le nerf était excitable.
Ces conditions ne sont pas tout à fait identiques aux conditions dans lesquelles s’est placé M. Claude Bernard, car il liait l’artère du membre, ce qui permettait peut-être à la circulation collatérale de se rétablir. C’est sans doute ce qui explique que les résultats ne sont pas tout à fait les mêmes : en effet il m’a semblé que la sensibilité disparaissait avant la motricité. D’ailleurs, le tronc même du sciatique restait sensible. »
Le temps nécessaire à la mort du nerf m’a paru assez variable et compris entre les limites de 6 à 8 heures. Il n’y a d’ailleurs rien d’étonnant à ce que chez des animaux à sang froid, la persistance des propriétés vitales soit quinze fois plus grande que chez des mammifères.
On peut hâter la mort du nerf en l’épuisant par des courants électriques induits. Il faut seulement faire cette remarque très-importante que ces courants appliqués directement sur le tronc nerveux lui-même, ne tuent pas le nerf, mais hâtent sa mort. C’est là une distinction fondamentale à établir. En effet, immédiatement après Eexcitation électrique, si elle n’a duré que quelques minutes, le nerf est encore excitable, mais une demi-heure après cette excitabilité a cessé.
136 expériences sur
On peut au lieu d’exciter directement le nerf, exciter la patte, par exemple la membrane interdigitale de la grenouille. Il y a alors une série de courants 7ierveux remontant vers les centres,et il semble que ces courants épuisent le nerf; il est certain qu’il y a là une dépense de forces, probablement une dépense chimique, et que le sang faisant défaut pour réparer les pertes incessantes que nécessite la mise en jeu de l’excitabilité nerveuse, le nerf finit par s’altérer, faute de pouvoir retrouver des matériaux nouveaux nécessaires à son fonctionnement. Ainsi, un nerf privé de sang, mais non excité, met six heures a mourir, mais si, pendant qu’il meurt ainsi, on l’excite par l’électricité ou de toute autre manière, sa mort est bien plus rapide.
Je me suis demandé si cet épuisement pouvait survenir par l’action de courants électriques même assez faibles pour ne pas être appréciables extérieurement par des réactions musculaires ; or, ces faibles éourants n épuisent pas le nerf, et il suffit d’augmenter très-peu la force de la bobine d’induction pour voir immédiatement se manifester des effets sensibles. Ainsi, ces courants faibles n’agissent pas sur le nerf, et le nerf faiblement excité ne meurt pas plus vite que dans d’autres conditions.
Quoi qu’il en soit, le nerf de sensibilité meurt avant le nerf de mouvement et avant le muscle ; ce sont les extrémités périphériques qui sont d’abord atteintes ; la mort des troncs nerveux ne vient que plus tard ; et quand les agents mécaniques, destruction, écrasement, pincement, ne provoquent plus de contractions,» l’excitation électrique en produit encore immédiatement.
Ce fait de la disparition des propriétés du nerf sensitif
avant celles du nerf moteur, et du muscle concorde avec les expériences de Faivre (1), et les expériences qu’on peut faire sur l’homme avec l’appareil de Silvestri. Faivre a vu en effet que, parla mort naturelle des éléments, le nerf moteur mourait avant le muscle, et même à un moment où le muscle avait une irritabilité exagérée. Nous avons vu aussi dans l’étude de la compression des nerfs (2) que la sensibilité disparaît un peu avant l’irritabilité musculaire.
Il est difficile de dégager la cause pi'écise de l’anesthésie, quand on applique la bande de caoutchouc. Est-ce l’anhémie des nerfs ? Est-ce la compression ? ou ces deux causes agissent-elles ensemble? Voilà pourquoi les expériences sur les animaux offrent plus de précision, tandis que les expériences sur l’homme ont cet avantage que le' patient peut rendre compte de ses sensations. '
Si on applique la bande de caoutchouc de manière à expulser soigneusement tout le sang contenu dans les tissus, et si la compression Q^u’on fait supérieurement est modérée, il est probable que les effets de la compression sont moindres que les effets de l’anhémie. Alors le patient ne sent ni les fourmillements ni les sensations bizarres que fait éprouver la compression du nerf. Au bout de trente à trente-cinq minutes les mouvements volontaires sont devenus impossibles ; cependant la sensibilité à la douleur s’est tout à fait éteinte : il y a analgésie, anesthésie tactile, mais la thermoesthésie subsiste. Dans ces conditions l’électrisation du membre anhémié fournit des données
(1) Loc. cit., p. 127.
(2) Voyez plus haut p, 30 et suiv.
Richet.
DE l’anesthésie
très-intéressantes. Les courants électriques même forts ne provoquent plus d’excitation sensible, et cependant ils font contracter le muscle: ainsi, chez l’homme, la sensibilité électrique du nerf est détruite, tandis que l’irritâbilité musculaire est encore conservée.
J’ai souvent constaté ce fait qui n’avait pas été observé par les expérimentateurs qui m’ont précédé. Si donc on énumérait les fonctions nerveuses et musculaires d’un membre anhémié, d'après l’ordre dans lequel ces fonctions disparaissent, on aurait successivement la précision des mouvements, la finesse du tact, la sensibilité de contact, la sensibilité à la douleur,la motricité volontaire, la sensibilité à la chaleur, la sansibilité à l’électricité, et en dernier lieu l’irritabilité musculaire.
La perte de la sensibilité à la douleur n’est donc pas un des phénomènes les plus marquants de l’anhémie d’un membre par la compression élastique. Aussi ne l’emploiet-on guère pour l’anesthésie locale. Je noterai toutefois que M. Lefort a pratiqué une résection du coude et une amputation delà jambe sans chloroforme et obtenu Fanes thésie parce moyen (1) ; M. Trélat a mis aussi ce moyen en usage, mais sans un égal succès. J’ai pensé qu’en combinant Fanhémie d’un membre à la réfrigération par l’éther, on arriverait plus vite et plus sûrement à un résultat complet. De fait, jusqu’ici l’expérience m’a donné^raison.
M. Verneuil a consenti, avec une extrême bienveillance, à expérimenter ce moyen pour trois opérations, un ongle incarné, une amputation du pouce, et une extirpation de tumeur à la paume de la main. Dans ces trois cas, Fanes-
(1) Bull, de la Soc. de chirur., mai 1874, p. 361.
ANHÉMIE.
thésie a été complète et a empêché absolument la douleur. Cependant, pour l’amputation du pouce, comme la région était très-enflammée, l’application d’un jet froid d’éther a produit d’asséz vives douleurs, mais l’opération en elle-même n’a été aucunement ressentie.
Avant d’employer ce procédé dans une opération, j’avais fait sur moi-même et sur un de mes amis quelques expériences,et j’ai constaté que pour être sûr d’une anesthésie complète, il faut attendre dix à quinze minutes environ après la compression élastique avant de commencer la réfrigération par l’éther. En effet, au début, le froid intense est assez douloureux. Au contraire, après quelques minutes de compression, l’anesthésie a déjà commencé et permet d’appliquer sur la région malade un jet d’éther froid. Je çrois donc que ^e procédé, dans lequel la compression, l’anhémie et la réfrigération sont combinées pour produii-e l’anesthésie, pourra rendre des services quand le chloroforme sera repoussé par le malade ou le chirurgien.
Voyons maintenant quels sont, en pathologie, les effets de l’anhémie locale sur la sensibilité.
Lorsqu’il y a une perte abondante de sang, la sensibilité au lieu d’être émoussée est accrue : c’est là un fait d’expérience vulgaire. Schiff dit quelque part que pour explorer la sensibilité des animaux, il leur fait au préalable une saignée abondante, laquelle rend toutes leurs réactions sensitives beaucoup plus accentuées. Quand je faisais les expériences citées plus haut sur l’anhémie locale chez les grenouilles, j’ai remarqué que si après avoir fixé une grenouille sur une plaque de liège, on lui ouvre l’artère fémorale, à mesure que le sang s’écoule, sa sensi-
DE l’aNHÉMIE nerveuse
bilité s’accroît; les piqûres d’épingle qu’elle supportait d’abord sans réagir l’excitent assez pour provoquer des mouvements convulsifs. Il est probable que^ cet accroissement d’excitabilité tient à la moelle, et dépend de la m.oelle motrice tout autant que de la moelle sensitive.
En tout cas, les névralgies par anhémie ne sont pas rares. Il semble, ainsi que le dit Romberg, que ce soit le cri de douleur des nerfs implorant un sang plus généreux, de sorte que la diminution du sang paraît agir sur ,les nerfs comme sur la moelle, et augmenter l’excitabilité de toutes les parties du système nerveux.
Il n’est pas surprenant que l’on trouve de l’hyperesthésie au lieu d’anesthésie. En effet, en pathologie, les faits sont loin d’être aussi nets qu’en physiologie. 11 ne peut plus être question d’anhémie absolue, mais d’anhémie relative, ou mieux d’oligohémie. Aussi cette anhémie, qui s’arrête en chemin, pour ainsi dire, produit sur les nerfs le même effet qu’au début d’une expérience physiologique, c’est-à-dire de l’hyperesthésie. L’anesthésie ne vient que plus tard, lorsque les parties malades sont absolument privées de sang. Il arrive même le plus souvent qu’il y a plusieurs zones dont la sensibilité est trèsdifférente : une zone anhémiée dont les nerfs sont morts et qui est anesthésique ; une zone oligohémiée dont les nerfs sont hyperesthésiés et qui est le siège de vives douleurs.
Le seul exemple peut-être d’anhémie locale complète que nous présente la pathologie, est cette affection singulière décrite sous le nom d’asphyxie locale ou gangrène symé-
DANS l’asphyxie LOCALE.
trique des extrémités (1). Cet état présente deux formes différentes. Dans certains cas, il s’agit d’une alteration passagère de la circulation, une sorte de syncope locale, dans laquelle .le doigt paraît comme mort. L’anesthésie arrive rapidement, mais la thermo-anesthésie manque dans la plupart des cas. C’est là un fait très-intéressant et parfaitement eu accord avec tous les faits que nous avons énumérés plus haut.
Mais dans d’autres cas l’affection est plus grave, et les lésions plus durables. L’anhémie survient plus lentement, mais ne disparait plus et se termine par la gangrène. Au début les doigts pâlissent et deviennent exsangues. A ce moment surviennent des fourmillements et des élancements insupportables auxquels, succèdent des sensations de brûlure et de glace, et un peu après des douleurs intolérables. Puis ces douleurs se calment et font place à des fourmillements et à des démangeaisons que les malades comparent aux sensations des engelures. La sensibilité reparaît, sauf en quelques points qui sont livides et absolument gangrénés.
Ces accès d’asphyxie locale reviennent par intervalles plus ou moins rapprochés, et toutes les fois qu’ils reparaissent, c’est avec le même cortège de douleurs et de douleurs atroces. « Le symptôme qui attire tout d’abord 1 attention, dit M. Raynaud (2), c’est la douleur; elle est
(1) M Raynaud. De l'asphyxie locale. Th. inaug. Paris, 1862. — Theze. Ouelquês considérations sur un cas d'asphyxie locale des extrémités. Th. inaug. Paris, 1872. — M. Raynaud. Art. Gangrène du Dict. de med. et de chir. J.-B. Baillière, t. XV, p 636, et Jrch. gén. de méd., janv.-fév. 1874. — Marroin. Arch. de méd. navale, t. XII, p. 210, t. XIII, p. 341. — Bréhier, Th. inaug. Paris, 1872.
(2) Loc. cit., p. 642.
142 BE l’anhémie nerveuse
quelquefois le phénomène primitif et, en général, elle prend rapidement une intensité effrayante ; elle ne se borne pas aux extrémités affectées ; elle s’irradie à tout le membre, c’est une sensation de brûlure, de-déchirement ; elle survient par accès et, chose remarquable, ces exaspérations douloureuses coïncident avec une augmentation manifeste de la teinte cyanique. Je l’ai vue arracher des hurlements de souffrance: tantôt c’est un gémissement continu, interrompu seulement par des cris déchirants. Même dans les moments où survient un peu de calme, les pieds et les mains restent dans un état d agacement et d’irritabilité tel que les malades vous conjurent de ne pas en approcher. » Dans quelques cas les douleurs sont tellement intenses qu’eues ont donné lieu à des attaques épileptiformes (1).
On se rendra, compte facilement de la différence entre ces deux formes d’anhémie locale : l’une est une simple syncope passagère, sans gangrène, ne causant que des fourmillements et de l’anesthésie, mais peu de douleur ; l’autre, au contraire, est une syncope qui survient dans un membre déjà gangréné, et elle est caractérisée par d’atroces douleurs. C’est que dans ce dernier cas l’excitation nerveuse porte sur un nerf enflammé, et que l’inflammation des nerfs accroît démesurément leur excitabilité. L’excitation d’un nerf sain produit des fourmillements, des démangeaisons, et une irritabilité très-péiüble; mais l’excitation d’un nerf enflammé et hyperesthésié provoque des douleurs atroces, comme celles que Raynaud a si bien décrites dans le passage que nous lui avons emprunté.
(1) Thèze. Loc. cit.