DOULEUR
expériences intéressantes et décisives (1). Il reconnaît d’abord, ainsi que Haller, l’insensibilité absolue des parties fibreuses non enflammées, dure-mère, périoste et tendons. Puis il les enflamme par l’application d’une pommade épispastique, et alors il leur trouve une certaine sensibilité. On pouvait piquer à côté l’une de l’autre, ditil (p. 803) la portion delà dure-mère enflammée, et la portion de la dure-mère à l’état sain, et selon qu’on piquait l’une ou l’autre, l’animal criait, souffrait et s’agitait, ou l’animal ne sentait rien.
«Toutes ces expériences, dit-il encore, sont nettes et décisives, toutes parlent, toutes accusent la sensibilité des parties fibreuses et tendineuses, latente ou cachée à l’état sain, et manifeste, patente, excessive à l’état malade. Une grande contradiction de la science disparaît donc enfin, les mots douleurs de la goutte, douleurs des os ont un sens et un sens physiologique, car tant que les parties siège de ces douleurs passaient pour absolument insensibles, ces mots n’en avaient pas. Au fond, quoi qu’en dise Haller et son école, il n’y a point de partie absolument insensible dans le corps vivant. La sensibilité est partout, etdans les parties mêmes où elle est le plus obscure, il suffit d’un degré d’irritation donné pour la faire passer de l’état caché à l’état manifeste. »
Ces expériences sont trop précises pour être infirmées par l’affiràation plus ou moins dénuée de preuves de Jobert (2) qui déclare que les tendons ne deviennent jamais sensibles, mais que c’est leur gaîne qui s’enflamme. Aussi
(1) Comptes-rendus\de VAcad. des sc., t. XLIII,p. 642 et t. XLIV, p. 804.
Linas. Lettre à Flourens, ibid., t. XLIV, p. 922;
(2) Comptes-rendus de VAcad. des sciences,|186x, 2* sem., p.561.
DE l’hyperesthésie
regardons-nous comme démontré que les tendons enflammés sont sensibles (1), ce que l’on peut expliquer du reste très-bien si on se rappelle qu’il y a des nerfs dans les tendons ; c’est un utile rapprochement à tenter que de compaier cette sensibilité des tendons malades à la sensibilité des nerfs malades. Le nerf hyperesthésié a gagné autant de sensibilité que le tendon, et entre un nerf malade et un nerf sain, il y a la même différence de sensibilité qu’entre un tendon malade et un tendon sain. Seulement la sensibilité du nerf sain est déjà exquise, tandis qu’elle est trèsobscure sur le tendon sain. Romberg déclare que le tiraillement d’un nerf sain est peu douloureux, tandis que le tiraillement d’un nerf enflammé est atrocement pénible.
Un fait intéressant nous montre bien la différence qu’il y a entre l’excitabilité d’un nerf sain et celle d’un nerf enflammé, en dehors de toute condition psychique. Tarchanoff (2) a montré qu’en excitant le mésentère ou l’intestin d’une grenouille, on n’obtenait pas facilement le réflexe d’arrêt cardiaque signalé par Goltz. Que si on laisse le péritoine exposé à l’air, en quelques heures il s’enflammera et les nerfs sensitifs seront tellement hypéresthésiés qu’il suffira du plus léger attouchement pour arrêter les mouvements du cœur.
Prenons l’utérus par exemple. Chez une femme bien
(1) Voy. Sachs, Die nerven der Sehnen {Arch. de Reichert et Dubois Reymond, 1875).
Schultze et Furbriüger. Expérimente über Schnenreflexe KCentralblatt, 1875, p. 929). ■ I \ .
(2) Nouveau moyen <f arrêt du coeur de la grenouille (Gau. méd„ 1875, n» 15).
douleur.
portante, Tutérus est presque tout à fait insensible. On peut le couper, le cautériser sans provoquer de douleurs. Mais s’il est enflammé, il est devenu, au contraire, si excitable que son contact provoque des douleurs intolérables. Certains cancers de l’utérus, même quand le vagin n est pas envahi, sont tellement douloureux, que je ne crois pas qu’on puisse trouver d’atfection plus cruelle. Il est vrai que souvent les cancers de l’utérus poursuivent leur évolution sans provoquer de phénomènes de sensibilité. Les tissus fibreux insensibles normalement deviennent parfois le siège de douleurs très-vives, dans les rhumatismes et dans les tumeurs blanches. Le périoste qui est dépourvu de sensibilité s’il est inctact, s’il s’enflamme, provoque des douleurs intolérables, et la douleur d’une périostite chronique est véritablement atroce. Les os eux-mêmes acquièrent par l’inflammation une sensibilité dont ils sont à peu près dépourvus, quand ils ne sont pas enflammés. Cette proposition est aussi vraie pour la plupart des organes viscéraux, dont la sensibilité normale est pour le moins très-obtuse. L’estomac, les intestins, la vésicule biliaire, la vessie sont dans ce cas. C’est à peine si un homme sain sent le contact d’une sonde dans la vessie. Au contraire, les individus qui ont la pierre et une cystite consécutive souflFrent énormément, dès qu’on vient à toucher la muqueuse vésicale avec un corps étranger. Certains malades, dont la peau est anesthésiée, peuvent, si elle subit une altération pathologique, recouvrer la sensibilité sous cette influence excitatrice. Ainsi Manouvriez (1) cite le cas d’un saturnin qui avait de l’analgésie au bras. Il se brûla
(1) Loc. cit.. Th. inaug.
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le bras, et la sensibilité à la douleur reparut avec l’inflammation qui suivit cette brûlure. Guyon (1) a vu que dans l’anesthésie lépreuse, s’il y avait inflammation, l’anesthésie disparaissait.
L’origine de ces troubles nerveux, si dans quelques cas rares on a pu trouver de la névrite, est loin d’être une névrite dans le sens anatomique du mot, c’gst-à-dire une congestion du névrilème , ou une altération organique du nerf affecté. Il y a une hypéresthésie nerveuse siégeant soit dans les troncs nerveux, soit dans la moelle, ce qui est plus vraisemblable : nous pouvons presque jusqu’à un certain point comparer cet éréthisme sensitif que donnent à la moelle des excitations douloureuses trop intenses, prolongées pendant longtemps, à l’état d’éréthisme moteur de l^moelle empoisonnée par la strychnine.
De Vhypéresthésie dans les centres. — Mais l’hyperesthésie peut faire un pas de plus et, gagnant lescentres supérieurs, devenir générale. Weir Mitchell en cite plusieurs exemples des plus intéressants. C... (p. 324) eut le nerf médian et le nerf cubital déchirés par une balle; quelques jours après, il souffrait tellement que le moindre contact, le pas d’un visiteur causaient une exacerbation insupportable. On lui réséqua deux ou trois pouces du nerf médian. Le malade prétendit qu’il n’en recevait aucun soulagement, et ses souffrances au lieu de diminuer ne firent que s’accroître. Le simple froissement du papier lui causait des douleurs insupportables. Pendant un jour ou deux après son opération, il n’était plus le même, suivant son expression. S... (p. 333), blessé par une balle au
(1) Comptes-rendus de VAcad. des sciences, 1856, t. LXIII, p. 900.
A LA DOULEUR
creux axillaire du côté droit, eut une contracture et une névrite qui au bout d’un mois atteignit son maximum d’intensité. Les bruits, les vibrations, le contact des corps secs réveillaient ses souffrances. Le frottement de ses bottes lui produisait une sensation insupportable à laquelle il remédiait en mouillant ses bas... Il fait usage de gants ouatés qu’il îiumecte fréquemment. Il craint par-dessus tout qu’on imprime le moindre mouvement à sa main droite, et il manifeste un nervosisme et des dispositions hystériques telles que les personnes en relation avec lui le croient atteint de folie... La fin de cefte observation est aussi intéressante. En effet, il guérit et ses douleurs disparurent, mais non pas complètement, car elles reparaissent lorsqu’il entend un grand bruit, ou lorsqu’il est vivement ébranlé par un train de chemin de fer par exemple, aune émotion morale, à un choc un peu fort de la main jadis malade. Sans avoir vu d’hypéresthésie centrale aussi intense, j’ai soigné une jeune fille atteinte d’ostéite vertébrale et souffrant d’horribles douleurs que la morphine seule soulageait:-elle ne pouvait cependant se résoudre à supporter la douleur de la piqûre qui lui paraissait épouvantable, comme si une douleur nouvelle se surajoutant aux autres eût été au-dessus de ses forces.
Rien n’est plus instructif que de comparer ces altérations fonctionnelles du système nerveux sensitif avec certaines altérations fonctionnelles du système nerveux moteur. A l’état normal, pour produire un réflexe, il faut une excitation périphérique assez intense ; mais dans certains cas la plus légère excitation amène un réflexe, qui tantôt se
Richet.
limite à une région de la moelle, tantôt devient général. Il y a des cas d’hypéresthésie motrice localisée et d’hypéresthésie motrice généralisée. Les premiers sont de beaucoup les plus rares ; c’est ce que Brown-Séquard, qui en a fait une étude remarquable, appelle l’épilepsie spinale (1). J’en ai vu pour ma part un cas extrêmement remarquable à la Salpêtrière dans le service de mofe cher maître M. Moreau, de Tours, Une petite imbécile, âgée de dix-sept ans, avait la jambe criblée de cicatrices consécutives à une ostéite. Il suffisait de lui toucher soit une cicatrice, soit la peau de la jambe, pour provoquer aussitôt, dans les muscles de ce membre, mais nulle part ailleurs, un spasme instantané que j’ai essayé de mesurer avec des appareils enregistreurs, et qui m’a semblé être plus rapide que l’impression perçue par la malade. Quant aux cas d’épilepsie traumatique si bien étudiés encore par Brown- Séquard, ils sont extrêmementfréquents,et aujourd’hui ce semble, assez bien connus (2). Le spasme, au lieu de porter sur un petit groupe de muscles, porte sur l’ensemble du système musculaire de la vie animale. Enfin le tétanos ne paraît être autre chose qu’une contracture générale par suite d’une excitation périphérique ayant produit une excitabilité démesurée du système moteur de la moelle épinière.
Ainsi, nous voyons un remarquable accord entre ces différents états qui constituent deux séries parallèles dont l’excitation sensitive est le premier terme. L’excitation d’un nerf sensitif, si elle est modérée, produit une sensation
(1) Voyez Oppler. Arch. fur Psychiatrie, 1874, t. IV, p, 784.
(2) Bull, de la Soc. de biol., 1870, p. 9 et 91 et passim.
simple; un peu plus forte, elle produit soit un seul réflexe, soit plusieurs réflexes, soit ces réflexes de la douleur, que nous avons étudiés plus haut, soit de la douleur. Enfin dans certains cas, cette excitation sensitive produit une hyperesthésie de la moelle, portant, tantôt sur la sensibilité, et alors c’est d’abord l’hypéresthésie d’une région, et plus tard l’hypéresthésie générale, tantôt sur la motilité, et alors suivant l’intensité et suivant des conditions pathologiques mal déterminées, c’est en premier lieu l’épilepsie spinale et la contracture; en second lieu, l’épilepsie générale et le tétanos. Cette hypéresthésie générale, que nous avons signalée plus haut, est donc en quelque sorte un tétanos de la sensibilité. On ne saurait mieux faire que de comparer des phénomènes assez bien connus, comme ceux du tétanos, aux phénomènes encore si mystérieux de la sensibilité et de la douleur.
La douleur par son intensité même peut finir par altérer la raison. Un des exemples rapportés plus haut en est une preuve. J’en citerai encore deux cas empruntés à Weir Mitchell. «cC..., sergent, eut une névrite atrocement douloureuse du nerf cubital, à la suite d’une blessure par une balle. Il guérit incomplètement. Cependant C... déclare que ses souffrances ont altéré sa raison. Quoiqu’elles soient bien calmées au moment où je le vois, il se plaint que son esprit a autant souffert que son corps ; sa mémoire est altérée et son caractère est devenu trèsirritable. P... (p. 68) à la suite d’une névrite du nerf sciatique eut des douleurs atroces. Par moments, le blessé supplie qu’on le tue...; à d’autres moments, il est étendu, les yeux ouverts, jetant des regards furieux sur les personnes qui, en passant devant son lit, déterminent des
DE DA DOULEUR
secousses qui exaspèrent ses tourments. Au bout de quelques mois d’un traitement actif, il guérit : mais de gai et jovial qu’il était auparavant, puisqu’il avait dans sa compagnie la réputation d’un joyeux compagnon, il était devenu mélancolique et morose. La lecture lui donnait des vertiges ; la mémoire des événements récents était infidèle, Les douleurs de ^accouchement peuvent aussi être la cause d’accès de manie passagère. Cazeaux (1) raconte qu’uïie femme, après un travail prolongé et après les plus horribles souffrances, cessa tout à coup de se plaindre, prit un visage riant, et après quelques phrases incohérentes, chanta à pleine voix le grand air de la « Lucia di Lammermoor. » « Souvent, dit-il, la violence des douleurs plonge la femme dans la plus vive anxiété et trouble ses facultés à tel point qu’on la voit se livrer à des actes de violence. La face est brûlante, l’œil fixe et hagard, les traits se décomposent, la malheureuse crie, se lamente, appelle la mort et supplie qu’on la tue ou qu’on mette fin à ses souffrances. Le trouble des facultés intellectuelles est quelquefois complet, et les femmes disent dans leur délire les choses les plus extravagantes. J’ai observé deux cas semblables. M. Montgommery dit aussi avoir observé des femmes qui, pendant quelques minutes, déliraient complètement au moment où la tête franchissait l’ouverture de la matrice. »
Après les opérations, on constatait autrefois, quand il n’y avait pas de chloroforme, un délire de durée plus ou moins variable. Dupuytren l’appelait délire nerveux des opérés. Il est admis que le délire nerveux n’était que le
fl) Traité de* accouchements, 7* édit., 1867,~p. 283.