I. DE LA SALIVE
"Chez tous les mammifères, à l’exception peut-être des cétacés , il se trouve , autour de la cavité buccale , plusieurs glandes conglomérées , de diverses formes et grandeurs, qui sécrètent du sang une liqueur particulière , la salive , et qui la versfent dans la bouche par des conduits excréteurs. Le volume des diverses glandes et la situation des orifices de leurs canaux excréteurs sont en rapport jusqu’à un certain point , cher les mammifères , avec la disposition des dents , et avec la partie de la bouche dans laquelle les alimens subissent principalement l’action de ces osselets , ainsi que l’a démontré G. Cuvier (i). La sécrétion salivaire se fait, en petite quantité , presque continuellement ; elle est surtout abondante après que des alimens ont été introduits dans la cayité buccale, et à la suite de l’excitation que ces substances exercent sur les nerfs de la langue et de la membrane muqueuse de la bouche. L'excitation paraît se propager aux glandes salivaires par les nerfs de la seconde et de la troisième branche de la cinquième paire , et déterminer ces organes à fournir une sécrétion plus copieuse. La sécrétion salivaire se trouve également activée lorsque les émanations des alimens affectent la membrane olfactive : dans ce cas , l’excitation paraît être transmise aux nerfs des glandes salivaires par le nerf nasal postérieur, qui émane du ganglion sph é no-palatin .
Si nous voulons déterminer la part que la salive prend à la digestion , sujet à l’égard duquel les physiologistes diffèrent
(i) Anatomie comparée , t. ui,p. ao3.
d’opinion, il est nécessaire avant tout de reconnaître sa composition chimique. A la vérité, ce fluide a déjà été analysé souvent; mais les chimistes n’ont presque jamais opéré que sur la salive de l’homme , qui , étant prise dans la bouche , s’y trouvait mêlée avec du mucus. Haller a rassemblé les résultats des analyses faites autrefois par Sylvius, Nuck , Vieussens, Yiridet , Pott , Barchusen , Boerhaave, etc. D’autres ont été exécutées depuis par Juch, Fourcroy, Bostock , Berzelius , Lassaigne et autres. Hapel de la Chênaie (i) est le seul, à notre connaissance, qui ait examiné de la salive pure ; il l’avait obtenue en mettant à découvert et piquant le canal de Stenon d’un cheval; mais son analyse n’est point satisfaisante , à cause de l'état dans lequel sç trouvait alors la chimie.
Ces motifs nous ont déterminés à recueillir la salive coulant du canal excréteur de la parotide d’un chien et d’un mouton vivans , à en faire l’analyse chimique , et à la com parer avec celle de l’homme. Nous allons donner d'abord l'analyse que nous avons faite de la salive humaine, afin qu’elle puisse servir de terme de comparaison.
§ I. Sauve de l’homme. — La salive recueillie sur des hommes à jeun était un liquide filant , presque inodore, et d’une couleur blanche tirant légèrement sur le bleuâtre. On y voyait nager un très- grand nombre de flocons muqueux blancs, qui la faisaient paraître trouble. Ces flocons se déposaient peu à peu par le repos.
Ce liquide était plus pesant que l’eau distillée ; sa pesanteur spécifique était à celle de cette dernière dans la proportion de i,o ©45 à 10,000, à la température de 12 •C.(2). .
(1) Observations et Expériences sur l’analyse de la salive du ckeval , ila u s les Mém. de la Société royale de Médecine, ann. 1580 et 1781, page 3 a 5 . :
(a) La pesanteur spécifique Je la salive a été diversement évaluée ; par Lamure, à 1 , 1 1 9 ; par Haller, h 1 ,098 ; par Siebold , à 1 ,080; par Hambeiv ger, à i,oi5 ; par Thompson, à i,oo 38 . Cette dernière estimation se rapproche beaucoup de la nôtre. Pour arriver k notre résultat , nous avons examiné combien un globe massif de verre perdait de son poids dans l’eau et dans la salive. Si l’on pesait comparativement une masse égale d’eau et
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Si l’on examine la salive au microscope , on y découvre de très-petits globules, que Leeuwenhoek (i) et Ascii (2) ont aperçus. G.-R. Treviranus dit n’en avoir pas vu. Cependant nous nous sommes convaincus de leur existence. Ils ont une forme arrondie, et sont transparens.
Voici quelles sont les réactions de la salive :
Acide nitrique : le mucus s’éleva sous la forme d’une pellicule coagulée , cohérente et pellucide. — Chlorure d’étain , soqsr-acétate de plomb , acétate de plomb neutre , sulfate de çuitre, proto-nitrate de mercure, per-clilorure de mercure, tçinture de noix de galle : masse épaisse » blanche , opaque , nagcnpt sur le liquide. Le coagulum produit par le protonitrate de mercure prit une couleur de fleurs de pécher à la lumière. — Vinaigre distillé : le mucus s’éleva sous la forme d’une masse transparente et molle , et la liqueur claire, obtenuç par décantation , se troubla beaucoup quand on y versa de la teinture de noix de galle. — Per-chlorure de fer s forte coloration en jaune rougeâtre. — Teinture de tournesol : la salive de la plupart des personnes sur lesquelles nous fîmes cette expérience colorait faiblement en bleu la teinture rougiç ; chei d’autres, elle était neutre. Jamais la salive d’un sujet sain ne se comporta comme unacide (1). — Le lait, chauffé
de salive , on trouverait une pesanteur spécifique trop considérable , h cause des flocons muqueux qui sont raclés à cette dernière. C’est probablement U ce qui explique en partie les évaluations si considérables données par les auteurs qui viennent d’être cités.
(1) Philos. Traits., 16^4, mira. 106, p. 131.
(2) De IVaturd Sperrnatis, p. 58, obs. 6a.
( 3 ) Les indications des physiologistes sur ce point s’éloignent beaucoup les unes des autres. Duvcrncy ( Hist. de l’Ac. des Sc. de Paris , depuis 1 656 jusqu'en 169g, t. u, p. a 3 ), qui a examiné la salive d'individus d’âges diflérens , trouva que celle des jeunes-gens ne rougissait pas la teinture de tournesol, tandis que celle des personnes âgées la colorait en rouge. La salive de sujets atteints du scorbut rougissait également cette teinture. Vieussens (Traité des liqueurs, p. 160 ) et Viridet (De prima Coctione , p. <30) prêteraient avoir observé que la salive , soit des jeunes-gens, soit des personnes âgées , rougit en tout temps la teinture de tournesol. Deidier assure , au contraire , qu'à jean la salive réagit à la manière des alcalis. Suivant Haller, la salive n’altère pas la teinture de tournesol : la sienne, au moins , n’opéra aucun changement dans ce réactif. Astruc,
modérément avec une quantité de salive égale à la sienne, ne donna aucun indice de coagulation , même au bout de douze heures ; ce laps de temps écoulé, la crème avait gagné la surface , et le liquide situé au-dessous était faiblement lactescent^).
Analyse de la salive par la voie humide. — On évapora jusqu’à siccité 69,98 grammes de salive , recueillie sur un jeune homme pendant qu’il fumait du tabac. 11 resta o, 80 grammes (= i,t 4 pour cent) d’une masse d’un blanc brunâtre tirant sur le jaune (2).
On fit bouillir ce résidu avec de l’alcool , et on le filtra. . . (
I. La liqueur alcoolique filtrée laissa déposer sur les parois du vase , en se refroidissant , une matière d’un brun pâle, cristallisée confusément.
La solution alcoolique , séparée par la décantation, fut évaporée ; elle donna o ,25 grammes d’un extrait brun pâle , transparent, un peu cristallin. Cet extrait, dissous dans l’eau , laissa de grands flocons d’un blanc brunâtre , qui s’attachèrent aux parois du vase..
A. La solution aqueuse filtrée fut partagée en trpis por-t. tions, qui furent, l’une essayée par les réactifs, la seconde
Fourcroy et autres ont aussi trouvé la salive neutre. Montègre ( Expér. sur la digestion , p. 28 ) a fait la même remarque sur la sienne propre j tuais il dit avoir connu dos personnes dont la salive rougissait la teinture de tournesol. Nous avons essayé, avec cette teintuie bleue et rouge, fa salive recueillie sur environ quarante malades de notre hôpital , et , dans ce nombre, il ne s’en est trouvé que deux, atteints, l’un d’une lièvre intermittente quotidienne, l’autre d’un abcès , chez lesquels elle réagit à la manière des acides,
(1) Vcralti (dans les Commcnlar. Instit. Bononiens. Opus. , t. vi , p. aya) prétendait avoir observé que la salive des personnes à jeun coagulait le lait lorsqu’on faisait chauffer le mélange jusqu’à 90 degrés du tber-' momètre de Fahrenheit. Au contraire , Spallanzaui (Senne-hier, Considérations sur la digestion, p. cm.) n’a pas reconnu que le lait se coagulât par l’addition de la salive.
(2) La salive d'un homme k jeun, dont l’expuition n’avait pas été sollicitée par le tabac, donna 1,19 pour cqnt de résidu soc; par conséquent ce résultat est celui qu’on doit regarder comme exact. Berzelius a, obtenu 0,71, et Brande t8 (?) pour cent de résidu sec.
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incinérée , et la troisième distillée avec l’acide phosphorique.
a. Voici quelles furent les réactions.
Chlore , acide hydro-chlorique , alun , per-chlorure de mercure et potasse : rien. — L’acide nitrique produisit une effervescence, même à froid , mais sans troubler la liqueur. — - Chlorure d’étain et acétate de plomb neutre : une grande
quantité de flocons blancs, médiocrement grands. Sulfate
de cuivre : une quantité modique de petits flocons blancs. — Proto- nitrate de mercure : magma considérable, d’un
blanc grisâtre, ayant la consistance d’une bouillie. Nitrate
d’argent i trouble considérable , d’un blanc jaunâtre.
Teinture de noix de galle : une très-grande quantité de flocons très- grands, agglutinés comme une résine. — Teinture de tournesol : faible coloration en rouge (i). Per-
chlorure de fer : coloration en rouge de sang foncé, sans trouble.
b. En évaporant et brûlant la seconde portion , il se développa d’abord une odeur aigrelette et semblable à celle de la sueur , puis une autre odeur analogue à celle du pain grillé. La masse noircit sans se boursouffler beaucoup ; le charbon brûla facilement, et laissa une cendre incolore, fondue, qui se dissolvait complètement dans l’eau, et qui était composée d’une grande ‘quantité de chlorure , avec très -peu de carbonate jdcalin , sans phosphate ni sulfate.
c. La coloration remarquable du per-chlorure de fer en rouge nous détermina à rechercher plus particulièrement quelle était la cause de ce phénomène.
Treviranus est le premier, à notre connaissance, qui ait remarqué que la salive humaine colorait sensiblement le perchlorure de fer en rouge. Il a conclu de là qu’elle doit con-
(i) Douze heures s’étaient écoulées avant qne la salive fût évaporée. Nous nous sommes convaincus que , de cette manière , elle devenait un peu acide par l’évaporation , ce qui tient peut-être h ce qu’il se produit de l’acétate d'ammoniaque , qui perd son ammoniaque par ta chaleur.
tenir un acide particulier, auquel il a donné le nom à! acide sanguin (i).
Cette opinion ne paraissant pas , au premier aperçu , vraisemblable et suffisamment fondée , nous ne crûmes pas d’abord devoir l’admettre , parce que nous trouvâmes que l’acétate de soude donnait lieu à une coloration semblable en rouge jaunâtre avec le per-clilorure de fer. Comme Bcrzelius avait démontré l’existence d’un acétate alcalin dans la salive , comme en outre ses recherches ultérieures et celles qui nous sont propres conduisaient à ce résultat , qu’ainsi que l'ont déjà fait voir Fourcroy et Vauquelin, l’acide lactique n’est autre chose que de l’acide acétique combiné avec une matière animale ; nous attribuâmes d’abord l’action rubéfiante de la salive humaine à ce qu’elle contenait un acétate] alcalin.
Cependant les essais que nous venons de rapporter, c’està-dire la coloration de la dissolution de fer, par la liqueur alcoolique, en rouge d’une teinte si foncée qu’on ne peut pas en obtenir une pareille même à l’aide d’une solution concentrée d’acétate de soude , quoique la cendre contienne très-peu de carbonate de potasse, en sorte qu’il ne pouvait avoir existé que peu d’acétate de potasse dans la liqueur; ces essais, disonsnous, rendraient l’opinion deTreviranus plus vraisemblable à nos yeux. En conséquence , nous réservâmes le peu qui nous restait de l’extrait alcoolique pour le distiller avec de l’acide pbosphorique médiocrement concentré. L’opération fut faite au bain-marie, dans une très-petite cornue. Le produit limpide et incolore qu’elle donna exhalait une odeur qui n’était pas sensiblement acide , et au bout de quelques jours il sentait faiblement l’acide hydro-cyanique ; il rougissait légèrement la teinture de tournesol; il donnait une couleur d’un rouge jaunâtre très-foncé par le per-chlorurc de fer, même lorsqu’on ne le versait qu’en très - petite quantité dans ce der-
(i) G.-R. Treviranus, Biologie, t. iv, p. 33o , i8i/{. Treviranus ne pouvait pas encore connaître l’acide solfo-oyanique, qui n’a été découvert que dans ces derniers temps par Porrett, sans quoi il aurait probablement reconnu que l’acide de la salive doit y être rapporté.
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nier . Ces phénomènes attestaient la présence de l’acide sulfocyanique ; car, pour que le per-clilorure de fer soit rougi par 1 acide acétique libre, il faut employer celui-ci en grand excès ou concentré , et 1 odeur d’un acide acétique aussi concentré jurait dû être, remarquée dans le produit de la distillation , si c eût été à lui que ce produit fût redevable de colorer le sel de fer, même lorsqu’on l’y versait en très-petite quantité. Nous reconnûmes en outre que la coloration rouge déterminée par le produit de la distillation ne disparaissait que par 1 addition dune grande quantité d’acide liydro - clilorique , tandis qu’il ne fallait que très-peu de cet acide pour détruire .Selle qui avait été produite par l’acide acétique.
Le produit de la distillation précipitait abondamment les nitrates d’argent et de mercure , ce qui peut être attribué tant à 1 acide liydro-chlorique qu’à l’acide sulfo-çyanique. En dissolvant du chlorure de potasse dans de l’acide hydro-cblorique à chaud, et y ajoutant du chlorure de barium, on obtenait un mélange clair et limpide , qui se troublait en le faisant chauffer avec le produit de la distillation, parce que le soufre de l’acide sulfo-cyanique se convertissait en acide sulfurique. Enfin, en mêlaut une portion de ce produit avec un peu-de sulfate de fer et de. cuivre , on obtenait un précipité blanc et pulvérulent, qui , débarrassé de la liqueur surnageante par la décantation , et lavé avec de l’eau , communiquait à la potasse la propriété de colorer en rouge le pei^chlorure de fer (t), .. .. . .. ... *.
(i) En raison de l’importance de cet objet, nous fîmes de nonveau évaporer jusqu’à siccité la salive d’ua autre homme à jeun , dont l’expuition n’avait pas été sollicitée par le tabac ; nous distillâmes l’extrait alcoolique avec de l’acide phospborique , et nous obtînmes encore un produit qui coloraittrès-fortement le per-chlorure de fer en rouge. Nous fîmes dissoudre quelques cristaux de sulfate de fer dans ce produit, et nous ajoutâmes à la dissolution, qui était parfaitement claire et d’un rouge pâle, du sulfate de cuivre dissous dans l’eau : sur-le-champ la couleur rouge disparut , et bientôt après il se déposa une quantité considérable d’une poudre fine et blanche; cette pondre fut lavée sur un filtre , puis humectée avec delà potasse: elle devint alors d’un jaune orangé, et la liqueur alcaline qin traversa le filtre , ayant été saturée d’acide hydro-chlorique , colora très-vivement en rouge le per-chlorure de fer.
D’a,près tout cela, la présence du sulfo-cyaiiure de potassium dans la salive de l’homme nous paraît hors de doute (i). Nous ferons voir plus loin qu’il existe aussi du sulfo-cyanure de sodium dans celle du mouton.
B. Les flocons d’un blanc brunâtre qui étaient contenus dans l’extrait alcoolique , et que l’eau ne put dissoudre , prirent, après la dessiccation , l’aspect d’une graisse jaune, transparente, ayant la consistance du beurre. Cette substance, traitée par l’alcool à chaud, forma une dissolution limpide , qui ne rougissait pas la teinture de tournesol. Elle entrait eU fusion par l’action de la chaleur, brûlait énsuite avec flamme, et en répandant une odeur sensible de graisse , légèrement aromatique , et laissait un charbon difficile à incinérer, qui , détoné avec du nitrate de potasse, donnait pour résidu un peu de phosphate de potasse. Par conséquent, c’était une graisse contenant du phosphore (2).