‹ Recherches Experimentales Sur l'Élimination intestinale des médicamentsChapitre 11 sur 39 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

« La vérité n'est jamais complète; elle est toujours relative et la recherche n'est jamais finie... »

(CLauDE BERNARD)

Si la question de l'élimination intestinale des médicaments n’est pas entièrement neuve, du moins croyons-nous savoir qu'il n’a jamais été fait de travail d'ensemble touchant cette question, et surtout un travail qui s’appuyât sur des bases solides, nous voulons dire sur des vérités d’expérience.

Pour réaliser ce travail, en effet, nous avons cru devoir nous adresser à la méthode expérimentale, destinée à livrer à notre raisonnement des phénomènes constatés pour les interpréter ensuite.

D'ailleurs, la méthode expérimentale, comme l’a dit

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justement Claude Bernard, n’est en réalité qu’un raisonnement ordinaire dans lequel nous introduisons comme termes les faits ou les phénomènes naturels que nous voulons élucider par l'expérience. La difficulté n’est pas dans le raisonnement, mais elle réside tout entière dans la question de savoir si les faits sur lesquels et avec lesquels on raisonne sont exacts, et exempts de causes d'erreurs d’observation, sans quoi l’on ne peut arriver qu’à des conclusions erronées.

Il faut donc bien expérimenter et obtenir des faits dans des circonstances exactement déterminées, afin qu'ils soient toujours les mêmes entre les mains des divers expérimentateurs.

L’expérimentation est indispensable pour connaître les phénomènes de la vie; l’observation ne saurait suffire. Aussi bien, en réalité, l’observation et l’expérimentation ne se distinguent pas ; elles se succèdent : l’observation commence et l’expérimentation pousse plus loin l’étude des phénomènes «jusqu’à la connaissance de ses causes immédiates et de son déterminisme », selon l’expression de Claude Bernard. « L’observateur écoute la nature, disait Cuvier, l’expérimentateur l’interroge. »

Qu'ils soient les résultats de l’observation ou de l’expérience, les faits une fois amassés n’importe par quelle méthode, doivent être interprétés : ils doivent subir, de la part de notre esprit, une élaboration qui nous conduit, par induction ou par déduction, aux formules générales, but ultérieur de nos recherches.

Encore convient-il de se méfier, nous en aurons plus loin la preuve, des déductions trop rapides ou qui manquent de points d'appui solides. Comme le fait encore remarquer Claude Bernard, il arrive souvent qu’un expérimentateur qui ne veut pas laisser des lacunes dans son travail, s'efforce, pour être complet, de les combler avant de livrer au public le fruit de ses recherches. Mais comme les résultats très lents de l’expérimentation ne peuvent pas

faire tous les frais de ce remplissage, il se trouve conduit insensiblement et sans s’en douter à avoir recours à des déductions purement hypothétiques qui peuvent donner à son travail un aspect d'ensemble, mais qui font perdre de vue les faits et altèrent plus ou moins la légitimité des conclusions qu'on en tire.

Donc, le fait expérimental, tout est là, cela seul reste. Un fait d'expérience constaté il y a des centaines d'années est encore vrai : les exemples abondent. Que reste-t-il par contre d’une théorie, d’une vue de l’esprit ne reposant pas sur des faits et qui aurait le même âge ? Comme l’a dit très justement quelque part H. Poincaré, «les théories naïssent un jour, le lendemain elles sont à la mode, le surlendemain elles sont classiques, le troisième jour elles sont surannées, et le quatrième elles sont oubliées. »

Voilà ce qui n'arrive pas au fait expérimental. Aussi on comprend avec quelle ardeur et avec quel enthousiasme les Magendie et les Claude Bernard défendaient leurs vérités expérimentales. On rapporte que Magendie montrant une expérience à Tiedemann et comme celui-ci lui objectait : « Et la loi de Bichat ? » — «Je n’ai pas à me préoccuper de cette loi, répondit Magendie, c’est elle qui a tort si mon expérience la contredit. »

Mais nous dira-t-on, vous parlez science et nous parlons médecine... Les rapports sont-ils donc si éloignés ? I} est entendu que la clinique doit nécessairement constituer la base de la médecine ; l’objet des études médicales est le malade et c’est la clinique qui lui en donne la connaissance. Mais comment comprendre ce que nous avons observé si la physiologie n'intervient pas ensuite comme une science explicative ? Ce sont des vérités universellement admises et nous n’en sommes plus au temps où L. Rivière (de Montpellier), contemporain d'Harvey, allait jusqu’à prétendre que la découverte de la circulation du sang n’était qu’une simple curiosité d'histoire naturelle, et ne pourrait rendre aucun service à la médecine pratique.

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Notre modeste travail se rattache donc à la clinique directement, si éloigné qu’il puisse en paraître tout d’abord. Aussi bien nous verrons plus loin que la clinique ellemême sait apporter des témoignages aussi probants que des faits expérimentaux, et comment par exemple, des faits cliniques ont démontré l'élimination intestinale du mercure avant qu’on ait pu la constater expérimentalement.

Au cours de nos expériences, nous dirons ce que nous avons vu et ce que nous n’avons pas vu, nous relaterons les faits négatifs comme les faits positifs, car la vérité scientifique est aussi bien dans la négation que dans l'affirmation d’un fait.

Enfin, nous ne nous sommes nullement occupé des opinions émises par les auteurs, nous voulons dire que nous n'avons pas cru devoir nous soumettre à leur autorité. « La science commet un suicide quand elle adopte un credo », a dit Huxley, et le P' Roger lui-même a écrit quelque part : «En matière scientifique, la foi est un non-sens; le scepticisme est seul capable d'ouvrir la porte au progrès ». Quelque soient l’éclat et la majesté de certaines formules, nous ne devons jamais nous en laisser imposer et jurare in verba magistri. Le doute philosophique et la libre critique sont les fondements de toute science, Comme l'a dit très justement Aristote : « Celui qui veut s’instruire, doit savoir douter. » « Conservons donc l'indépendance de notre jugement, quelles que soient la splendeur des théories et la puissance de ceux qui les énoncent. Le plus jeune des étudiants a le droit, bien plus, le devoir de demander compte de ses opinions scientifiques au plus respecté des maîtres et de n’accepter que les idées qui lui sont démontrées. » (1).

Aussi navons-nous pas craint, fort de faits expérimentaux irréfulables, de contester certaines affirmations

(1) P' Marcel Lagsé. — Leçon d'ouverture de la chaire de Pathologie générale de la Faculté de Médecine de Paris, 15 novembre 1920 (loc. cit).

loue et de critiquer certaines méthodes. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que notre travail est sans défauts, et il est probable que d’autres viendront après nous qui nous critiqueront à leur tour !

Nous avons adopté, dans l'exposé qui va suivre, le plan suivant :

Dans un premier chapitre, nous étudierons l’éliminalion intestinale des médicaments d’une façon générale : Nous exposerons d’abord quelques faits cliniques montrant la réalité de lélimination médicamenteuse au niveau de Pintestin ; nous analvserons ensuite les travaux antérieurs et nous en ferons la critique ; nous dirons enfin quelques mots du mécanisme de cette élimination.

Dans un second chapitre, nous exposerons en détail uos recherches personnelles.

Dans un troisième chapitre, nous étudierons la fonction de suppléance de l'intestin dans l’élimination, lorsque le rein ne joue plus son rôle.

Enfin, un dernier chapitre contiendra les conclusions générales de notre travail.

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