ÉPILEPTIQUES
Chez les paralytiques généraux, nous nous trouvions en présence de deux éléments possédant chacun une influence considérable sur les oscillations du temps de réaction, les lésions matérielles et les troubles psychiques. Chez les épileptiques, les lésions anatomiques, sauf quelques cas de crises épileptiformes plutôt que de véritable épilepsie, sont infiniment moins connues. En effet, soit que l'on étudie les lésions osseuses, asymétrie du crâne primitive ou secondaire (Nothnagel, Lasègue), rétrécissement de la partie supérieure du canal vertébral (cas de Kussmaul, Solbrig, Hoffmann), soit que Ton cherche du côté des méninges, où les lésions peuvent être consécutives aux traumatismes provoqués par la maladie, soit que l'on veuille avec Voisin et Meynert trouver une cause déterminante dans des lésions cérébrales, irrégularité de la substance grise corticale, inégalité des cornes d'Ammon, ou avec Schrœder van der Kolk, Echeverria, Meyer, dans une série de lésions vasculaires de la moelle allongée, du grand sympathique cervical, ou de la moelle cervicale, on n'arrive pas à mettre le doigt sur une affection anatomique constante, et qui puisse réellement être considérée comme une cause déterminante, plutôt que comme due aux effets de l'épilepsie.
D'un autre côté, l'épileptique est sujet à un délire spécial et à des lésions psychiques d'un ordre parfaitement déterminé.
Nous nous trouvons donc en présence d'une affection qui peut nous servir de transition entre les maladies à lésions anatomiques déterminées, avec intégrité plus ou moins complète de Tétat mental, et le groupe pathologique qui comprend les psychoses pures, les lésions sine materia de l'intelligence, que nous étudierons dans les paragraphes suivants.
Nous avons, comme jusqu'ici, disposé nos chiîlïcs à peu près par valeur croissante. Un fait digne de remarque, et dont on se rendra compte au cours de nos observations, c'est que la valeur du temps de réaction est en raison inverse de la fréquence des attaques; plus on se rapproche de l'état de mal, plus la sensibilité diminue. La médication bromurée diminue également la durée du temps de réaction.
Nous n'avons pas trouvé signalée cette paresse des nerfs sensitifs chez les épileptiques en dehors de l'état de mal ; il est du reste assez difficile de s'en rendre compte, et elle est certainement localisable dans les organes de conduction nerveuse centripète. En effet, si on pique un malade, il est, dans les cas typas, un temps très appréciable avant d'apercevoir la douleur, puis, brusquement, il manifeste sa sensation et réagit aussitôt, au rebours du paralytique général chez lequel la sensation semble être perçue assez vite, mais qui présente une longueur démesurée dans le temps qu'il lui faut pour réagir.
Nous n'avons pas trouvé, chez ceux des auteurs qui se sont occupés du temps de réaction chez les malades, de chiffres relatifs h des recherches sur les épileptiques. Ce sujet ne présente cependant pas moins d'intérêt qu'un autre. On pourra en juger par les douze observations que voici :
Observation I. — C, 33 ans.
La maladie date de treize ans. — C. n'a pas d'antécédents hérétaires et ses sœurs, au nombre de six, sont toutes bien portantes. Il a été réformé au service ; depuis, il s'est livré à des excès alcooliques qui ont causé un tremblement des mains assez intense.
Au début de son internement, en 1884, il était méchant et avait environ deux attaques par jour, sans aura. Actuellement il. n'a pas eu d'attaques depuis quelques mois ; celles-ci ont d'ailleurs diminué depuis deux ans sous l'influence d'un traitement bromuré.
Très légère inégalité des pupilles, artères dures, athéromateuses. Les chiffres fournis par l'examen de ce malade se rapprochent à
peu près de la normale tout en lui restant un peu inférieurs ; signalons seulement cette particularité que le temps de réaction à la piqûre est légèrement plus long qu'au simple contact.
Le temps de discernement donne avec la moyenne des temps de réaction simple une différence positive égale à (T0825.
Le compas de Weber donne également des résultats normaux.
Observation 11. — G., 40 ans
G. n'a pas d'antécédents héréditaires, il n'accuse en outre ni syphilis ni alcoolisme. Sa maladie a débuté il y ;i dix-huit ans, brusquement, à la fin du si^ge de Metz, au moment de la capitulation, à la suite de laquelle il fut emmené en captivité comme soldat.
Depuis huit ans il est interné, soumis au traitement bromure; il n'a pas eu d'attaques depuis longtemps; d'ailleurs elles étaient peu fréquentes, mais suivies de troubles intellectuels graves.
Le malade, habituellement tranquille, est averti de ses attaques par un aura olfactif -odeurs désagréables et suffocantes) et visuel (oiseau).
Les chiffres fournis par G. sont un peu supérieurs à la normale. Le temps de discernement, inférieur au temps de réaction au contact, est de -h 0"0 185 supérieur à la moyenne des deux temps touché et piqué.
Le compas de Weber donne à l'épaule, à la hanche, et à la malléole des chiffres très élevés.
Observation ni. — P., 21 ans.
Le malade, dont les chiffres sont relativement élevés, n'a pas eu d'attaques depuis deux mois.
Les autres renseignements nous manquent.
Même observation que ci-dessus sur les rapports entre le temps de discernement et les temps de ré.iction: la différence entre leurs moyennes est de -h 0"0114.
Observation IV. — S., 36 ans.
Le malade est à l'asile depuis quinze an*. Au début il avait un accès par mois. Fendant longtemps il a pris du tournure* et Içs
attaques ont en effet diminué de fréquence, mais le traitement est maintenant abandonné.
La dernière attaque date de plus de six semaines. Nos résultats donnent encore des temps de réaction élevés, mais cependant placés entre eux dans un rapport normal. Le temps de discernement mesure -h 0"057 de plus que la moyenne des temps de réaction.
Le compas de Weber indique une assez grande insensibilité des téguments excités.
Observation V. — M., 31 ans.
Le malade, cultivateur, est épileptique depuis l'âge de sept ans ; nous n'avons pu recueillir sur lui aucune autre indication. Depuis plus d'un mois il n'a pas eu d'attaques.
Chiffres élevés, longueur anormale du temps de réaction simple au toucher, qui dépasse même le temps de discernement, difféience positive, égale à -+- 0"0105, de ce dernier avec la moyenne des deux temps de réaction, voilà tout ce que l'absence de renseignements nous permet d'indiquer relativement à ce malade.
Observation VI. — L., 50 ans.
Le malade, ancien employé de chemin de fer, épileptique depuis onze ans, est interné depuis six ans. 11 a en général de fréquents vertiges, mais pas ou peu d'attaques. Pendant les périodes de crises il est violent, désordonné, agressif, dans les intervalles on l'occupe à l'intérieur de l'asile. Depuis longtemps, il n'a pas eu de grandes attaques, les vertiges ne l'ont jamais quitté plus de quatre ou cinq jours.
Cet individu donne des chiffres qui font penser à un commencement d'anesthésie. La différence entre la réaction au toucher et la réaction à la piqûre est très forte ; le temps de discernement étant inférieur au temps de réaction au contact.
La moyenne des temps touché et piqué donne avec le temps de discernement une différence positive de+ 0"030.
Les deux branches du compas de Weber demandent également pour être perçues séparément unécaitement a^scz considérable.
Observation VIL — J , 54 ans .
Epileptique depuis l'âge de dix-neuf ans, le malade est à l'asile depuis six ans, et y suit un traitement bromure depuis son entrée.
Comme étiologie, on ne trouve rien de net, pas plus que du côté des antécédents, le malade n'accusant aucune hérédité.
Les accès, sans aura, sont fréquents, suivis de trouble.* intellectuels sous l'influence desquels J. devient méchant et agressif.) La dernière attaque remonte à une vingtaine de jours. Le malade ne sent pas la boule, force est donc d'employer la pointe mousse pour arriver avec lui à quelques résultats. Dans ces conditions il donne des chiffres assez faibles, quoique notablement supérieurs à la moyenne.
Le malade sent le compas de Weber d'une façon suffisante.
Observation VIII. — L., 20 ans.
A l'asile depuis dix mois, le malade a deux accès par mois.
Il présente un état d'obnubilation intellectuelle assez accentuée et met très longtemps à comprendre ce que l'on veut de lui ; puis il se trouve qu'il ne sent ni la boule ni la pointe mousse. Avec l'aiguille, la sensation semble mettre un temps très long, proportionnellement au total, pour arriver jusqu'à l'aperception ; en effet la brusquerie du mouvement voulu contraste avec la lenteur avec laquelle la figure du malade exprime qu'il sent.
Avec le compas de Weber il faut appuyer très fort pour obtenir des résultats relativement assez élevés. Les temps de réaction sont très longs si Ton tient compte de la vivacité de l'excitation employée.
Observation IX. — D., 39 ans.
C'est à la suite d'une frayeur que, il y a neuf aus, apparut la première attaque d'épilepsie. Le malade, à l'asile depuis 1885, n'accuse aucune hérédité : les crises, fréquentes au début, bi-mensuelles, précédées, en guise d'aura, d'une violente douleur dans la main droite, se sont graduellement espacées sous l'influence du traitement bromure.
D. s'occupe un peu à l'intérieur de l'asile ; depuis longtemps il était resté bien portant, quand, il y a seize jours, il eut trois crises consécutives, très violentes. Le malade, qui ne sent ni la boule, ni la pointe mousse, ni le compas de Weber, quoiqu'il comprenne parfaitement ce que Ton veut de lui, ne peut réagir qu'à l'aiguille. Il réagit très brusquement mais après, un contact profonJ et prolongé ; il est même nécessaire, pour qu'il sente, que la peau soit traversée complètement.
Quand le malade voyait l'aiguille il réagissait dans un temps très court, mais disait lui-même qu'il n'allait aussi vite que parce qu'il savait qu'il était touché avant d'avoir senti : en lui couvrant les yeux nous obtenons des temps de réaction allant de une à vingt-quatre secondes selon les points excités, et ce temps considérable est certainement imputable à la lenteur de la transmission sensitive.
Observation X. — S., 47 ans.
La maladie dure depuis vingt-huit ans, et le malade est interné depuis douze ans. Nous ne trouvons pas trace d'hérédité dans son histoire, et, comme étiologie, l'onanisme est seul indiqué. Les attaques, fréquentes, au moins hebdomadaires, ne sont pas précédés d'aura ; le reste du temps, le malade, assez intelligent d'ailleurs, chante, flâne et refuse absolument de s'occuper.
Comme dans l'observation précédente, l'anesthésie est assez complète pour rendre l'emploi du compas impossible et pour nécessiter une action profonde et prolongée de l'aiguille.
Le malade met un temps considérable k percevoir la sensation; sitôt perçue, la réaction ne se fait pas attendre et le temps employé par le mouvement voulu semble être extrêmement court, presque négligeable, en comparaison du temps que la sensation tactile met pour être aperçue.
Si, au lieu de piquer le mabde, on lui ordonne de faire fonctionner le signal, il réagit à la voix dans un temps qui oscille entre IT010 et 0"030. Comme dans ce cas nous ne faisons que changer Ja voie centripète et que la voie centrifuge reste la même, nous sommes en droit, semble-t-il, d'attribuer le retard considérable dont nos chiffres sont l'expression à une lésion, soit des nerfs de la sensibilité générale, soit de la moelle.
Observation XI. — T.. 27 ans.
Épileptique depuis l'âge de sept ans, le malade a des crises fréquentes, précédées comme aura de douleurs dans la tête et dans le bras droit. En général assez tranquille, peu intelligent, il s'occupe à casser des pWres. Tous les quinze jours ou tous les mois, suivant les périodes, il a une série d'attaques et de vertiges qui se succèdent de très près, sans cependant être subintrantes, pendant quatre ou cinq jours.
Depuis avant-hier, il est en état de crise.
Nous trouvons une anesthésie absolue de la peau et des régions sous-jacentes. Si le malade regarde, il fait fonctionner le signal aussitôt que la pointe s'approche de sa peau ; mais si on lui cache les yeux et si on lui dit d'attendre qu'il soit piqué pour réagir, il laisse écouler les secondes les unes après les autres sans manifester aucune espèce de sensation, quoiqu'on lui perfore la peau et que, dans la profondeur, on agite l'aiguille dans tous les sens. D ailleurs dans un cas comme dans l'autre, il affirme ne rien sentir.
Observation XII. — T., femme, 23 ans.
Cette malade, sur laquelle les renseignements nous manquent d'ailleurs, accuse des cnhes fréquentes. Au contact de la boule, elle réagit. et donne une série de chiffres dont la moyenne ne dépasse pas une seconde et demie.
On voit, par ces observations, que le temps de réaction est bien, comme nous l'avons indiqué au début, allongé par la fréquence des crises. Qu'il nous soit encore une fois permis d'insister sur ce fait que le retard est dû à une modification de la vuie centripète entre le point excité et le centre d'aperception.
On trouvera dans le tableau ci-joint les chiffres qui se rapportent aux observations qu'on vient de lire.
Obs. 5. — Mi.
(. mil. i. «ai. T. wy