HALLUCINÉS - PERSÉCUTÉS
Nous entrons maintenant dans l'étude d'un groupe pathologique auquel il est impossible d'assigner un cadre anatomique déterminé. Ni chez les hallucinés, ni chez les malades que nous étudierons en même temps, les persécutés, on ne peut trouver de lésions matérielles auxquelles on puisse attribuer une véritable influence causale. Si en effet Foville localise l'origine des hallucinations dans les ganglions cérébraux, les Allemands dans le cerveau sensitif et Ltiys dans les couches optiques, il n'en est pas moins vrai que des lésions des appareils sensoriels ou des nerfs périphériques peuvent en devenir Porigine, et qu'en fin de compte ancune des modifications signalées n'est incompatible avec un état mental parfaitement normal.
En outre, le groupe tout entier des hallucinations psychiques vient dérober à l'investigation anatomique une série considérable de malades; soit que l'on fasse rentrer c^s troubles purement psychiques dans les conceptions délirantes, soit qu'on les considère comme des hallucinations vraies, il n'en est pas moins certain que Ton se trouve en présence de lésions absolument sine maleria. Les hallucinations d'ailleurs n'occupent pas toujours la scène intellectuelle du sujet avec une intensité suffisante pour amener une dégradation psychique complète; c'est ainsi que nous rencontrerons des individus chez lesquels l'intelligence est encore suffisamment éveillée pour leur permettre de se plier facilement aux exigences de nos recherches et de nous donner des chiffres qui à première vue semblent normaux.
Chez les persécutés on peut également rencontrer des malades suffisamment habiles à dissimuler leurs préoccupations,
pour que les opérations mentales simples n'en subissent pas l'influence : cependant on ne saurait concevoir de délire plus général, plus profond et plus radical que celui des persécutions; il se complique, en effet, d'hallucinations, de l'ouïe principalement, qui arrivent graduellement à ce même degré d'hallucinations psychiques dont nous avons déjà parlé, dans lesquelles le malade s'imagine qu'on lui vole sa propre pensée et qui constituent le signe pathognomonique d'une affection absolument incurable.
En présence de l'intégrité anatomique primitive de ces malades, on pouvait se demander à quelles causes nous pouvons attribuer les retards que nous verrons se constituer chez eux au fur et à mesure que la déchéance intellectuelle s'accentue.
Nous croyons pouvoir affirmer, et en cela nous sommes d'accord avec nos prédécesseurs, que le délire intervient ici comme cause de distraction et que c'est l'excitation continuelle du sujet par des idées étrangères <\ l'expérience, idées qui ne sont autres que l'objet même de la maladie, que c'est cette excitation, disons-nous, qui agit comme cause de perturbation et d'allongement dans nos résultats.
En effet, nous avons affaire ici à une lésion purement mentale et c'est un retard dans l'aperception ou dans la volition qui élève ainsi la valeur du temps de réaction simple de nos malades ; or Wundt indique comme influence des causes perturbatrices de l'attention précisément ce retard du temps d'aperception.
Dietl et Vinstchgau prétendent que les affections dépressives allongent le temps de réaction et trouvent des chiffres de 0"1533 au lieu de 0"1371 (Dietl) et de 0"1729 au lieu de (T1532 (Vintschgau). Obersteiner et Buccola considèrent ces chiffres comme dus à une déviation de l'attention. Chez un halluciné, Obersteiner trouve une moyenne de 0"M)9 dans un cas de folie récente, 0"222 dans un autre, et enfin dans un cas où la maladie datait de plus longtemps 0"348. Obersteiner explique encore cet allongement en faisant intervenir l'idée d'une distraction du sujet par ses hallucinations
auiitives, tout en fais uit remarquer que quand on fixe l'attention, les hallucinations disparaissent; mais il oublie de dire que c'est justement cette fixation vigoureuse de l'attention qu'il est impossible d'obtenir chez beaucoup de malades. Voici encore des chiffres donnés par Buccola :
Moyenne. Mînima. Maxima.
Malade assez calme, idées vagues, persécution —
vajme 0.159 0.114 0.3i8
Hallucinations de l'ouïe, persécution 0.389 193 0.887
Excitations hallucinatoires vives 0.506 0.274 1 690
On remarquera que ces chiffres, comme les nôtres, croissent avec la déchéance intellectuelle du sujet.
Buccola ajoute que la valeur des chiffres décroît constamment quand l'intensité de l'excitation augmente. Nous ^ errons au contraire que chez nos malades le rapport entre l'intensité de l'excitation et la durée du temps de réaction n'est pas toujours normal, et que souvent au lieu d'être dans un rapport inverse, ces deux valeurs croissent parallèlement; ce qui s'explique quand on sait avec quelle facilité bs malades qui nous occupent peuvent faire rentrer une sensation un peu douloureuse dans le cadre de leur délire, et quand on réfléchit que leur attention se trouve ainsi plus dérangée que sous l'influence d'une excitation plus faible.
Nous donnons ci-dessous vingt observations : Hallucinés et Persécutés; mais les tableaux n'en porteront que dix-nouf; le dixième halluciné ayant obstinément refuser de réagir en quoi que ce soit aux excitations auxquelles il était soumis :
Observation I. — D., 53 ans.
Le malade, ancien instituteur, semble très intelligent et fait des questions sur l'appareil dont il cherche à comprendre le mécanisme. Il est d'ailleurs employé dans les bureaux de l'asile.
Sujet à des hallucinations de l'ouïe, à la suite desquelles il se retourne brusquement soit pour répondie, soit même pour frapper ses voisins par lesquels il se croit injurié.
Les chiffres que donne ce malade sont normaux par leur valeur absolue; — en revanche le temps de réaction à la piqûre se trouve être légèrement plus long qu'au simple contact.
Le temps de discernement, très long, donne avec la moyenne des temps de réaction simple une différence positive égale à + 0"1 562.
L'écartement nécessaire des branches du compas de Weber est très considérable.
Observation D. — V , 32 ans.
Des esprits sous forme d'étoiles filantes descendent du ciel et viennent s'entretenir avec lui pendant la nuit. Ils prennent des formes de personnes connues. Une nuit il a causé avec Napoléon III.
Ce malade, principalement halluciné la nuit, présente de jour un état presque normal, sauf un léger degré de nonchalance ; les chiffres qu'il fournit sont d'ailleurs normaux en valeur absolue, et par rapport les uns aux autres.
Le temps de discernement, très allongé, donne avec la moyenne des temps de réaction, une différence égale à + 0"2802.
Observation III. — N., 43 ans.
Erreurs de personnalités. — Le malade entend fréquemment des insultes à son adresse— et son délire se complique d'idées de persécutions. Quand nous le piquons il se fâche et demande si on veut le faire mourir, etc. On le calme, mais le résultat de cet état meni al est une élévation considérable des chiffres de réaction à la piqûre, et une diminution de ladifférencedutempsde discernement avec la moyenne des temps de réaction simple, qui n'est plus que de -h (T2090, tandis que la différence entre touché et touché ou piqué est très élevée et de + 0"3278.
Observation IV. — T., 47 ans.
Le malade raconte qu'il vient de se marier il y a quelques jours avec M me M. . qui est au quartier Saint-Joseph. Il la voit tous les jours, elle vient lui causer, etc.
Ici nous avons à faire à un délire systématique, basé sur des hal-
lucinations de la vite. Le malade nous donnera du fait de sa déchéance intellectuelle des chiffres supérieurs à la normale, mais conservant entre eux leurs rapports réguliers, avec un temps de discernement qui dépasse la moyenne des temps de réaction simple de + 01603.
Observation V. — T., 59 ans.
Le malade, ancien ferblantier, est suffisamment calme pour être employé dans les ateliers de l'asile ; mais il présente des hallucinations très vives delouïe pendant la nuit. Le jour il rencontre dans l'asile des gens qui lui ont pris 20,000 francs quand il était établi à Levallois-Perret. Il les voit, les reconnaît mais ne cherche pas à se venger. Ici encore les chiffres s'élèvent tout en conservant leurs rapports normaux. Le temps de discernement, qui présente depuis l'obs. II une valeur à peu près constante, donne avec la moyenne du temps de réaction simple une différence de + 0"^204.
Observation VI. — M. âge (?)
Le malade, à côté d'hallucinations de la vue et de l'ouïe, présente un peu de délire des persécutions sans cependant être agressif. Il réagit avec une lenteur considérable ; le ralentissement ne porte d'ailleurs pas plus sur la transmission sensitive que sur la transmission motrice, mais est dû à l'état de préoccupation constante du malade qui assiste indifférent aux expériences auxquelles on le soumet. Son attention, que nous cherchons constamment à provoquer, nous échappe de nouveau à chaque instant. Le résultat de cet état mental est l'élévation du temps de réaction simple et sa différence de — 0"07:2 avec le temps de discernement, le malade étant forcément plus attentif au moment où il est obligé de fournir une plus grande somme d'efforts.
Le malade semble avoir également un affaiblissement de la sensibilité périphérique, à en juger par les chiffres donnés par le compas.
Observation VII. — B., 44 ans.
Le malade, halluciné de la vue et de l'ouïe, répond à des voix imaginaires pendant que nous l'examinons ; nous le secouons
constamment pour ramener son attention sur ce que nous lui faisons faire, il regarde, donne un chiffre et se remet à délirer.
Quand nous lui faisons choisir entre touché et piqué, à force de faire, le délire cesse et le malade nous dit: c Ils sont partis », exprimant ainsi la disparition de l'hallucination au moment où l'attention se fixe. Dans ces conditions les chiffres qui expriment les temps de réaction simple dépassent tous deux la seconde, tout en conservant leurs rapports normaux et donnent avec le temps de discernement une différence négative de — 0"781*2.
Observation vm. — P.-, femme, 32 ans.
Cette malade, novice dans un couvent, est atteinte de monomanie religieuse avec hallucinations terrifiantes de la vue et de l'ouïe. D'un caractère assez faible, elle se prête cependant à l'expérience, mais il nous est impossible de porter nos investigations sur la sensibilité des membres inférieurs, l'effarement de la malade nous en empêche absolument. De même nous n'obtenons que très difficilement qu'elle choisisse entre la piqûre et le simple contact pour nous donner le temps de discernement, car elle pleure en se sentant piquée.
La différence entre le temps de réaction simple et le temps de discernement et de 4- 0"2050.
Observation IX. — F., femme.
Les renseignements nous manquent absolument. La malade reste muette et refuse, probablement pour obéir à des hallucinations de rouie, d'accomplir la plupart des actes qui lui sont ordonnés. Cependant h force de prières et de menaces, elle arrive à donner à l'excitation tactile simple un temps de réaction notablement plus élevé que la moyenne.
Observation X. — L., 38 ans.
Cette observation que nous n'avons pas portée sur natre tableau ne nous a donné qu'un résultat absolument négatif. Le malade, qui refuse de dire son Age, se met en colère en voyant l'appareil, crie, tempête, pleure, puis se met à suivre
ses idées délirantes sans se prêter le moins du inonde à Pe.v périenee. D'ailleurs c'est un halluciné religieux ; pendant la nuit il entend la voix de Dieu et celle du diable: il a même été en enfer et raconte à volonté ce qu'il a vu.
Voici maintenant la série des persécutés que nous avons pu examiner; on verra que les propositions que nous émettions tout à l'heure pour les hallucinés se vérifient encore aussi nettement.
Observation I. — B, 42 ans.
Le malade, ancien manœuvre, est depuis douze ans à l'asile. Crlfcrd , loquace, parfois intarissable, très excité et très violent, B. est sujet à des hallucinations auditives tr>s intenses, qui le rendent dangereux pour son entourage. Quand nous l'examinons, il est relativement calme, il réagit d'une façon assez normale; toutefois le chiffre obtenu par la piqûre mesure environ le double de celui que l'on obtient en touchant simplement le même point de la peau. Le temps de discernement donne avec la moyenne des temps de réaction une différence positive de -f- 0"1290.
Observation II. — G., 28 ans.
G. est interné depuis un an ; c'est un persécuté politique au délire duquel viennent s'ajouter des hallucinations auditives et visuelles. En effet il prétend que les sénateurs et les députés cherchent à l'empoisonner depuis quatre ans: il se plaint qu'on le traite d'idiot pour faire nommer un autre empereur à sa place, enfin il voit à l'asile des sénateurs qui le persécutent, et.*., etc.
Nous parvenons à l'abstraire suffisamment de ce fatras d'imaginations bizarres, pour obtenir de lui les chiffres que Ton verra plus élevés que la normale sans doute, mais ayant conservé entre eux leurs rapports réguliers, et donnant avec le temps de discernement une différence positive de -+- 0"1512.
Observation III. — R, 48 ans.
Le malade plus profondément atteint que les deux précédents, présente, à côté d'hallucinations de la vue et de l'ouïe, des troubles
graves «le la sensibilité générale. On Péle-trise, le magnétise continuellernent et il se plaint de sentir à chaque instant des chocs ou des mauvaises odeurs qu'on lui envoie.
Les chiffres qu'il nous fournit, après avoir manifesté devant l'appareil une crainte très vive d'être électrisé, sont déjà fort audessus de la normale, et le chiffre obtenu par la piqûre est supérieur au chiffre obtenu par simple contact. Le temps de discernement donne avec la moyenne des deux temps de réaction une différence = à + (T1161.
Observation IV. — G., 43 ans.
Interné à l'asile depuis douze ans, le mjlade, ancien graveur sur métaux, est un halluciné de l'ouïe, chez lequel le délire de la |*rsécution s'est graduellement développé sous l'influence des injures qu'il croit constamment entendre à son airesse.
Les temps de réaction subissent l'influence de ces distractions perpétuelles qui troublent le malade, mais conservent leurs rapports normaux, et leur moyenne donne avec le temps de discernement une différence de -+- 0"2251.
Observation V. — R.. 52 ans.
Ancien cuisinier, persécuté par sa famille, le malade se livre pendant l'observation à des lamentations incessantes, tantôt sur l'abandon où le laissent les siens, tantôt sur la cruauté de sa sœur, qui dit-il, correspond avec lui, l'influence et le force à agir malgré lui en le magnétisant à distance.
Malgré tous nos efforts pour endiguer ce flux de paroles et pour le calmer, nous ne pouvons obtenir que des chiffres fort élevés : le temps de discernement donne avec la moyenne des temps de réaction une différence positive égale à -+- 0"1425.
Observation VI. — N., 34 ans.
Le malade est très affaibli au point de vue intellectuel, il ne comprend que très difficilement ce dont il s'agit, et se remet constamment à proférer des menaces contre les curés et les sœurs par lesquels il se croit persécuté. Les chiffres qu'il nous fournit subis-
sent, du fait de ses idées délirantes, un allongement considérable, si bien que lorsqu'avec beaucoup de peine nous arrivons à obtenir des chiffres exprimant le temps de discernement, la différence de ces chiffres avec la moyenne des temps de réaction se trouve être négative et égale à — 0"7309.
Observation VII. — Femme, 24 ans. — Observation VIII, — Femme B. , 33 ans.
Les renseignements sur les détails des délires de ces femmes nous manquent, mais on voit que les chiffres sont fort élevés d'autant plus que nous n'avons pu obtenir quelque chose de nos malades qu'en les piquant.
Observation IX. — S., 38 ans.
Le malade comprend difficilement ce que Ton veut obtenir de lui ; il fout le piquer po ir en tirer quelque chose, encore refuse-t-il absolument de comprendre l'emploi du signal à la main et faut-il se servir de la pédale.
Sujet à des accès d'agitation, violent, agressif, il a quelquefois refusé de manger et il a fallu le nourrir à la sonde pendant un certain temps.
Tantôt il a des idées religieuses avec hallucinations de la vue et de l'ouïe; ainsi il a vu le ciel entr'ouvert. Dieu, les anges, etc., et il affirme aussi entendre la musique céleste. D'autres fois il est persécuté par sa famille, ses parents sont alors ses pires ennemis ; il raconte que son père est franc-maçon, allié aux Anglais, etc.. Ou bien son délire se porte sur la politique, il mélange dans une même haine les républicains qui ne sont que des bandits. Jules Ferry qui veut faire assassiner les sœurs, et les francs-maçons qu'il veut tous exterminer. Il devient alors dangereux. Les chiffres qu'il donne en réaction à une excitation aussi douloureuse que la piqûre violente qu'on lui fait, marquent bien par leur élévation l'état de déchéance du sujet.
Observation X. — G., âge (?i.
Ici nous trouvons des chiffres qui dépassent la seconde ; le malade, trop absorbé par ses idées délirantes pour pouvoir réagir à autre chose qu'à l'aiguille et trop inintelligent pour comprendre le mécanisme du signal à la main, nous donne quelques résultats avec la pédale, tout en marmottant sans cesse.
D'ailleurs très persécutée, est dangereux: il croit constamment ses jours menacés et a voulu, il y a quelques années tuer un interne avec une tige de fer aiguisée, croyant ainsi détruire tous ses ennemis.
Tels sont les résultats fournis par un examen aussi rigoureux que possible de nos malades.
Pour chacun d'eux, nous avons dépensé un temps considérable à fixer et à ramener l'attention à l'absence perpétuelle de laquelle nous devons certainement attribuer l'allongemen des temps de réaction. Aucun en effet ne présentait d'altération de la motilité, et les chiffres que nous fournit le compas de Weber et que Ton verra en regard de nos observations, ne variant en rien dans le même sens que les temps obtenus et restant faibles en général, on ne peut accusor l'anesthésie cutanée d'avoir introduit une cause d'erreur dans les résultats que nous venons d'analyser.
*rv. 3, R.,
T. .tj.
Oba nirae, W.
t. mm.
j A LA MA
».w 0.3998 o.oo î.i5 0.3806 o.to
O.il