‹ Recherches expérimentales sur la régénération des nerfsChapitre 5 sur 10 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DE l’AüTOGÈNIE DES NERFS.

Les faits ne se contredisent jamais.

Cl. Bernard.

Les conclusions du mémoire communiqué en 1859 à la Société de biologie par MM. Vulpian et Philipeaux sont celles-ci : l°Les nerfs séparés des centres nerveux, après s’être altérés complètement, peuvent se régénérer tout en demeurant isolés de ces centres; 2° ils peuvent aussi recouvrer leurs propriétés physiologiques.

1 Gazette médic. de Paris , 1831, p. 477. Comptes rendus de la Société de biologie.

2 De régénérât, gangl. Bonn 1853.

Nous allons analyser les expériences relatées dans ce mémoire, en nous occupant surtout de vérifier la première partie des conclusions; c’est évidemment la plus intéressante, l’autre lui est subordonnée. De plus nous accordons peu d’importance à l’examen des propriétés physiologiques des nerfs, en raison de la difficulté de cet examen, surtout chez les animaux. Nous laissons à M. Schiff le soin de critiquer les faits relatifs au retour des fonctions, nous citerons les passages où il en parle avec l’autorité de sa science et de son expérience personnelle. .

Pour plus de brièveté, nous adopterons provisoirement le mot autogénie créé par M. Vulpian pour exprimer la propriété qu’auraient les nerfs de se régénérer alors même qu’ils sont séparés des centres.

Les expériences destinées à prouver l’autogénie des nerfs sont au nombre de quinze divisées en trois séries : 1° Expériences sur les nerfs moteurs; 2° expériences sur les nerfs sensitifs; 3° expériences sur les nerfs mixtes.

Expériences sur les nerfs moteurs. Exp. I. Réunion du bout central d’un pneumo-gastrique avec le bout périphérique de l’hypoglosse du même côté. Le titre lui-même nous indique qu’il y avait réunion, mais comme elle était incomplète et que la réparation était assez avancée dans le bout périphérique, M. Vulpian pensa que la réunion n’était peut-être pas indispensable à la réparation. Tel est le point de départ de la théorie.

Exp. II. Résection de 0 m ,01 de l’hypoglosse chez un jeune chien. Au bout de deux mois et vingt-quatre jours, pas de réunion. La partie phériphérique du nerf est grisâtre, on y trouve des tubes étroits, plus ou moins variqueux, à parois minces, faciles à écraser; il y en a qui sont vides dans une certaine étendue. Sont-ce là des signes suffisants de régénération? La couleur grisâtre du nerf nous prouve en tous cas qu’il était encore très-fortement altéré.

Exp. III. Réunion du bout périphérique du nerf hypoglosse au bout central du nerf pneumo-gastrique chez un jeune chien. L’autopsie fut

faite quarante-huit jours après l’opération. 11 y avait 0 m ,0'l d’écartement entre les deux segments nerveux. Dans la portion périphérique du nerf grand hypoglosse on trouva des tubes nerveux pâles, à contours mal dessinés, variqueux, renfermant des granulations fines. Je voudrais bien savoir sur quoi se fonde M. Vulpian pour dire que ces tubes étaient régénérés. Comment d’ailleurs cela se pourrait-il, puis qu’au bout de quarante-huit jours la dégénération n’est même pas complète?

Exp. IV. Résection d’une partie de l’hypoglosse chez un jeune chien. Quatre mois et deux jours après l’opération, pas de réunion, le bout périphérique est encore grisâtre, plus pâle que le bout central; il contient, dit M. Vulpian, un grand nombre de tubes restaurés, plusieurs deviennent variqueux par la préparation, un grand nombre présentent encore tous les caractères de la dégénérescence.

Remarquons d’abord que toutes ces expériences faites sur les nerfs moteurs l’ont été sur un seul et même nerf : le grand hypoglosse. Par conséquent, si nous admettons même que les résultats obtenus soient irrécusables, la conclusion devrait être celle-ci : la portion périphérique du nerf grand hypoglosse peut se régénérer tout en restant séparée de sa partie centrale, et non pas : tous les nerfs moteurs sont doués d’autogénie. Rien ne prouve, en effet, que le nerf grand hypoglosse soit comparable à tous les nerfs moteurs. M. Vulpian s'est donc trop pressé de généraliser. L’autogénie est-elle au moins démontrée pour le nerf grand hypoglosse? Nous ne le pensons pas. Dans aucun cas il n’y a eu régénération complète de la partie périphérique du nerf coupé, et la description que M. Vulpian donne des tubes régénérés est souvent insuffisante à les distinguer des tubes en voie d’altération. En somme, sans nier l’autogénie du nerf grand hypoglosse, nous en doutons encore fortement.

Passons aux expériences sur les nerfs sensitifs.

Exp. V. Résection d une partie du nerf lingual chez un chien. C’est une des expériences les plus concluantes du mémoire; nous la citerons in extenso :

« Le 7 juillet, sur un jeune chien de grande race et âgé de trois à quatre mois, on enlève plus d’un centimètre du nerf lingual du côté gauche. Le 22 août, quarante-six jours après l’opération, il n’y a pas de réunion; on pince, on galvanise le bout périphérique, il n’y a aucune douleur. On enlève un petit segment de ce bout a une certaine distance de son extrémité libre en laissant ainsi un tronçon nerveux isolé du centre et de la périphérie. La plupart des tubes du segment enlevé sont vides, quelques-uns ont des globules ressemblant à de la graisse et placés en séries linéaires parallèles. Après un examen trèsattentif, on trouve trois tubes fins nouvellement restaurés en apparence , c’est-à-dire ayant tous les caractères de cette période de la reproduction de la substance médullaire. On referme la plaie à l’aide de points de suture.

« On sacrifie l’animal le 30 septembre, trente-neuf jours après la seconde opération, on met à nu le nerf et l’on découvre les trois segments, entre lesquels il n’y a aucune espèce de réunion. Du tronçon intermédiaire partent des filets qui s’enfoncent presque verticalement dans la langue. Il n’y a de renflement sur aucun des segments. On examine avec soin la structure du tronçon intermédiaire et celle du segment périphérique : dans tous les deux il y a une très-grande quantité de tubes nerveux parfaitement formés, mais presque tous grêles et ayant de la tendance à devenir variqueux. Le nombre des tubes non restaurés est cependant beaucoup plus considérable que celui des tubes régénérés. La soude montre encore mieux ces derniers tubes, par suite de l’action dissolvante qu’elle exerce sur tout le reste. La restauration s’est faite dans toute la longueur du tronçon intermédiaire, et on l’a constatée très-nettement dans une partie de ce tronçon, laquelle est située au delà du point d’où se détachent les filets qui vont à la langue. Dans cette partie, le segment intermédiaire peut être considéré comme isolé du centre et de la périphérie. »

Exp. VI. Résection du nerf lingual. L’expérience est faite sur six jeunes chiens de trois à quatre mois. M. Vulpian prétend que dans les

six cas, il a trouvé des tubes régénérés dans les parties périphériques des nerfs, sans traces de réunion. Chez l’un de ces chiens, cinquante jours après l’opération, la réunion n’était pas faite; on enleva une petite portion du bout périphérique du nerf lingual et l’on y trouva des tubes nerveux régénérés; douze jours plus tard, le bout périphérique de ce même nerf ne présentait plus de traces de régénération. M. Vulpian conclut de ce fait qu’une section pratiquée sur un segment nerveux régénéré, sans réunion à la partie centrale, exerce la même influence qu’une section portant sur un nerf encore uni aux centres ; c est-à-dire que, dans les deux cas, la section détermine la dégénération de la portion périphérique. Pourquoi l’auteur se refuse-t-il à admettre dans ce cas l’explication qu’il donne lui-même d’un phénomène analogue dans l’expérience suivante?

Exp. VII. Résection d’une partie du nerf lingual sur un chien de quatre mois. Quarante-huit jours après l’opération, on trouva dans un segment du bout périphérique de nombreux tubes normaux. Ces tubes nerveux provenaient certainement d’autre source, dit M. Vulpian, et s’anastomosaient avec le nerf lingual au delà du point coupé. Une nouvelle résection du bout périphérique amena la dégénérescence de tous ces filets nerveux. La section avait porté cette fois au delà du point où les filets anastomotiques venaient s’unir au nerf lingual. Les phénomènes décrits dans l’exp. VI sont susceptibles de la même interprétation et rentrent par conséquent dans les lois générales de la dégénération des nerfs.

Là se termine la deuxième série d’expériences; remarquons, comme nous l’avons fait pour la première série , que toutes les expériences ont porté sur le même nerf; c’est toujours le nerf lingual qui a été coupé ou réséqué. M. Vulpian avait donc le droit de dire : lorsqu’on divise le nerf lingual, la partie périphérique est susceptible de se régénérer, sans réunion préalable au segment central; nous n’aurions pas eu d’objection à faire, ces expériences sont assez concluantes; mais de là, à affirmer l’autogénie de tous les nerfs sensitifs, il y a loin.

Les expériences sur les nerfs mixtes qui viennent ensuite, sont les plus nombreuses. Elles ont porté sur des mammifères (chiens , cabiais) et sur des oiseaux (canards, poulets). Nous avons lu et relu ces expériences, et nous avons constaté avec étonnement que dans aucun cas on n’avait observé de régénération du segment périphérique encore isolé du segment central. Comment donc se fait-il que M. Vulpian regarde l’autogénie des nerfs mixtes comme un fait acquis, démontré?

Ainsi, l’autogénie des nerfs mixtes ne repose sur rien, celle des nerfs moteurs et sensitifs est basée sur des expériences qui ne concernent que deux nerfs : le grand hypoglosse et le lingual. Or les nerfs grand hypoglosse et lingual se trouvent dans des conditions anatomiques et physiologiques spéciales, qui empêchent de les assimiler aux racines motrices et sensitives des nerfs spinaux, comme on assimile le nerf sciatique au nerf médian ou à un nerf mixte quelconque. Le grand hypoglosse et le lingual présentent sur leur trajet, des ganglions nerveux, des anastomoses nombreuses avec d’autres nerfs crâniens et avec des filets du grand sympathique. L’une ou l’autre de ces circonstances ne peut-elle pas expliquer la façon particulière dont ces nerfs se comportent quand ils sont coupés? Le ganglion sous-maxillaire, par exemple, ne peut-il pas jouer le rôle de centre nutritif envers la portion périphérique du nerf lingual? Rien ne prouve le contraire, et même on s’explique très-bien dans cette hypothèse comment le nerf lingual séparé tout à coup de son centre trophique normal, le ganglion de Gasser, dégénère d’abord pour se réparer ensuite peu à peu, sous l’influence d’un centre trophique accessoire.

Ce qui tendrait à prouver que nous avons raison de nous opposer à ce qu’on transforme en une loi générale, applicable à tous les nerfs moteurs et sensitifs, les faits observés sur le grand hypoglosse et le lingual, c’est que les nerfs mixtes ne se comportent point comme ces derniers dans les mêmes circonstances. Chaque fois qu’on a voulu vérifier sur des nerfs mixtes la doctrine de l’autogénie, on a obtenu des résultats négatifs. MM. Vulpian et Philipeaux eux-mêmes n’ont pas pu citer un

seul exemple probant d’antogénie d’un nerf mixle. Or les nerfs mixtes ne se composent en somme que de tubes nerveux sensitifs et moteurs; comment donc une loi vraie pour les nerfs de mouvement et de sentiment, serait-elle fausse pour les nerfs mixtes?

M. Vulpian pensait bien qu’on lui ferait de nombreuses objections. Il en prévient deux dans son mémoire. N’est-il pas possible, dit-il, que le bout central ait encore sur le bout périphérique, au moyen des tissus ambiants et intermédiaires, une influence suffisante pour que les tubes nerveux se régénèrent? M. Vulpian rejette et avec raison cette hypothèse comme tout à fait inadmissible, surtout quand il y a Q m ,01 d’écartement entre les deux bouts d’un nerf. Comment comprendre du reste que l’influence du segment central ne s’exerçât pas immédiatement après la section, pour empêcher la dégénération du segment périphérique?

Une autre hypothèse, dit-il plus loin, est celle qui considérerait le segment régénéré comme étant en rapport avec le centre par ses extrémités périphériques et les anastomoses que l’on peut supposer exister dans ces points entre les nerfs de source différente. Pour réfuter cette objection, il rappelle son exp. V, où un segment du nerf lingual compris entre deux résections, s’est régénéré; mais de ce segment partaient des filets nerveux qui allaient se perdre dans la langue, il n’était donc pas complètement isolé.

Comment se fait-il que M. Vulpian ne dise rien de l’objection tirée de centres trophiques multiples présidant à la nutrition des nerfs? Tous les phénomènes qu’il rapporte à une propriété particulière des nerfs s’expliquent très-bien par la théorie des centres trophiques ; nous l’exposerons dans la deuxième partie de notre travail (chap. II) et nous verrons qu’elle repose sur des expériences nombreuses et sur des faits précis. M. Vulpian cherche, il est vrai, à réfuter les deux preuves que l’on donne de l’influence des centres, mais veut-il parler des centres trophiques ou des centres cérébro-spinaux, nous n’en savons rien. Voyons néanmoins sa réfutation des deux preuves tirées:! 0 de l’altéra-

tion qui se manifeste dans la partie périphérique des nerfs coupés ; 2° de la régénération de la partie périphérique altérée, après que les deux bouts se sont réunis. Il prétend avoir fait raison de la deuxième de ces preuves, en démontrant l’autogénie des nerfs; nous avons vu que la démonstration était loin d’être complète. Quant à la première preuve, l’auteur, se fondant sur son obs. VI, dit : une simple section pratiquée sur un segment périphérique régénéré sans réunion détermine une nouvelle dégénération; donc de ce que la partie périphérique d’un nerf coupé s’altère, on ne peut pas conclure à une influence du centre nerveux sur la structure de ce nerf. Nous avons déjà discuté l’expérience sur laquelle se fonde M Vulpian pour raisonner ainsi, et nous avons montré que tous les faits qui y sont relatés s’expliquent par les lois connues de la régénération des nerfs. La première preuve de l’influence des centres subsiste donc comme la deuxième et pèse de tout son poids dans la balance contre la doctrine de l’autogénie. Comment expliquer en effet, « si les nerfs possèdent une autonomie analogue à plusieurs tissus*,» comment expliquer, dis-je, l’altération profonde qu ils subissent à la suite delà section ? Lorsqu’on sectionne un muscle, un tendon, qu’on brise un os, voit-on l’un des bouts de ce muscle de ce tendon, l’un des fragments de cet os subir la dégénérescence graisseuse? D après M. Vulpian le nerf s’altère, non pas parce qu’il est séparé des centres, mais parce qu’il a été sectionné, la section par ellemême provoque l’altération du nerf. Pourquoi donc alors, la portion périphérique dégénère-t-elle plutôt que la portion centrale ? M. Vulpian ne l’explique pas. F

Pour nous, l’influence des centres, non pas cérébro-spinaux mais trophiques, est encore évidente malgré les expériences de MM. Vulpian et Philipeaux, dont les conclusions devraient être celles-ci : 1° autoxénie apparente et encore douteuse du nerf grand hypoglosse; 2° autogénie apparente du nerf lingual probable; 2° autogénie des nerfs mixtes nulle.

M. Vulpian, op. citato.

Avant M. Vulpian personne n’admettait l’autogénie des nerfs; depuis la publication de son mémoire, la nouvelle doctrine a fait peu de prosélytes et a soulevé bien des objections.

M. Schiff 1 déclare n’avoir jamais rien observé d’analogue à ce qu’a décrit M. Vulpian, il attribue les résultats obtenus par ce physiologiste , à l’âge très-tendre des animaux mis en expérience. « Il paraît, dit-il, que dans le très-jeune âge, la végétation des nerfs est plus indépendante des centres, ou que les points que nous avons désignés sous le nom de foyers végétatifs des nerfs et qui sont distincts des centres de l’action nerveuse, sont multipliés. Chez l’adulte, la plupart des nerfs n’ont qu’un foyer nutritif, cependant quelques nerfs en ont encore deux ou trois, lesquels sont situés au niveau des ganglions. Il paraît que, dans la vie embryonnaire, l’indépendance des troncs nerveux est encore plus grande que dans les jeunes animaux. Dans les cas d’atrophie ou même d’absence complète de la moelle, on trouve quelquefois sur les fœtus les nerfs de mouvement complètement intacts et sans altération pathologique. )>

L’on voit par ce passage que notre interprétation des faits observés par M. Vulpian diffère à peine de celle de M. Schiff.

M. Schiff a expérimenté sur des rongeurs, des chèvres, des chiens * des chats, des oiseaux, et jamais il n’a vu la partie périphérique d’un nerf se régénérer sans s’être réunie préalablement à la partie centrale. L’examen microscopique a été fait non-seulement dans les premières semaines après la résection, mais encore après six, neuf, douze, dixhuit mois et quelquefois plus tard. M. Schiff s’est servi de la potasse caustique pour rendre plus transparents les tubes dégénérés, et malgré cette précaution, il n’a jamais vu un seul tube en voie de réparation dans la partie périphérique d’un nerf encore isolée. Il est vrai que la plupart des animaux étaient adultes, mais les chats n’étaient âgés que

1 Remarques sur les expériences de MM. Vulpian et Philipeaux. Journal de physiologie de Brown-Sequard. Année \ 860, t. III.

de cinq mois et la plupart des lapins étaient dans la première année. Il nous semble que la différence d’âge des animaux mis en expérience ne suffit pas pour expliquer la contradiction apparente de ses conclusions et de celles de MM. Vulpian et Philipeaux.

M. Sehiff ne nous dit pas sur quels nerfs ont porté ses résections ; probablement sur des nerfs mixtes. S’il en est ainsi, il n’a pas le droit de nier les résultats obtenus par M. Vulpian sur le nerf lingual. Luimême n’affirme-t-il pas, dans le passage que nous avons cité textuellement plus haut, que certains nerfs, même chez l’adulte ont deux et trois foyers nutritifs? Pourquoi le nerf lingual ne serait-il pas un de ces nerfs, et alors faudrait-il s’étonner de voir la portion périphérique de ce nerf se réparer sans réunion à la portion centrale? Plus loin, M. Sehiff critique les expérieuces de MM. Gluge et Thiernesse sur la persistance de l’excitabilité motrice dans l’hypoglosse longtemps après sa section, expériences que M. Vulpian.citait à l’appui de sa théorie. « Ces expériences, dit-il 1 , ne prouvent absolument rien, puisque les auteurs ont négligé plusieurs circonstances qui pourraient très-bien avoir amené les résultats singuliers dont ils parlent dans leur mémoire. Si MM. Gluge et Thiernesse ont vu qu’après la réunion du bout central du nerf lingual avec le bout périphérique du nerf grand hypoglosse, il n’était pas possible de produire des mouvements de la langue en irritant le bout central du nerf lingual et que, néanmoins, quelques fibres normales apparaissaient dans la partie périphérique appartenant au nerf grand hypoglosse, ils ont vu absolument la même chose que j’ai décrite en 1852. Mais de plus j’ai prouvé alors que les fibres qui redeviennent normales dans l’hypoglosse, sont des vaso-moteurs, qui doivent leur régénération à leur réunion aux bouts centraux des fibres vaso-motrices qui se trouvent dans le tronçon du nerf lingual. Quant aux mouvements que ces auteurs disent avoir obtenus immédiatement après la mort de l’animal, par l’irritation du nerf grand hypoglosse

1 M- Sehiff. loco citalo.

rs

coupé depuis quelques semaines, ils paraissent avoir confondu les oscillations paralytiques qui sont surtout apparentes dans les muscles de la langue, ou les contractions que l’on voit dans ces muscles immédiatement après la cessation de la circulation sanguine, avec les mouvements provenant de l’irritation nerveuse. Du moins il n’est pas question, dans leur mémoire, des oscillations paralytiques si apparentes dans ces muscles. »

Ainsi pour M. Schiff, pas d’autogénie des nerfs, si ce n’est dans le très-jeune âge, pas de retour possible des propriétés physiologiques dans un nerf coupé et isolé.

M. Landry 1 a également combattu la théorie de l’autogénie. Ses objections portent sur trois points. 1° Dans ses expériences, il a presque toujours vu, après une ou plusieurs semaines, les deux bouts du nerf divisé réunis par un tractus blanc, entièrement confondu à ses deux bouts avec chaque segment du nerf coupé et parfois assez semblable à ce cordon pour faire croire à une régénération. Pourquoi M. Vulpian n’a-t-il jamais décrit ce tractus? Comment se fait-il qu’il ne lait jamais trouvé même après sept semaines, trois mois, cinq mois? 2° M. Landry a suivi jusqu’à trois mois et demi les transformations du segment périphérique des nerfs coupés sans jamais voir de traces de régénération des tubes nerveux,'tandis que M. Vulpian prétend avoir observé cette restauration sept et même cinq semaines après la résection. A cette époque, dit très-justement M. Landry, l’atrophie consécutive n’est pas encore complète ; chez les chiens et les cochons dinde la dégénération ne parvient à son maximum qu’après la huitième ou la neuvième semaine. 3° M. Landry déclare qu’il lui semble impossible de constater le retour de la motricité dans la portion périphérique d’un nerf isolé des centres. La section d’un filet nerveux ayant pour conséquence l’abolition de la contractilité et l’a-

‘ Réflexions sur les expériences de MM. Philipeaux et Vulpian. par M. O. Landry Moniteur des hôpitaux , t. VII, 29 octobre 4859.

trophie des muscles qui lui sont subordonnés, comment pourrait-on reconnaître la motricité dans l’extrémité du nerf mis en expérience ? M. Landry a étudié avec soin l’atrophie des muscles (ce que M. Vulpian a toujours négligé de faire) et il a vu que l’atrophie musculaire marche parallèlement à l’atrophie nerveuse, quoique un peu plus lentement. A sa sixième semaine, les muscles innervés par le tronc coupé sont à peine contractiles, ils ne le sont plus du tout chez les animaux trèsjeunes. Après dix à douze semaines, les faisceaux du muscle, devenus graisseux, subissent une segmentation analogue à celle du contenu des tubes nerveux, à leur place on trouve des séries linéaires de globules graisseux. Ceux-ci s’isolent, se transforment en granulations graisseuses, qui sont graduellement résorbées, et après le quatrième mois il ne reste plus de tissu musculaire que les enveloppes cellulofibreuses tout à fait incapable de se contracter.

M. Landry a conservé pendant cinq et six mois des cochons d’Inde et des chiens chez lesquels il avait produit artificiellement cette atrophie des nerfs et des muscles, et jamais il n’a pu découvrir aucun indice de régénération du tissu contractile ; chez ces animaux il n’a pas pu par conséquent faire mouvoir le pied en excitant la portion périphérique du nerf sciatique ; quel autre moyen de s’assurer que le nerf était susceptible de transmettre les impressions de motilité ?

Ici l’on ne peut pas dire, comme pour les expériences de M. Schiff, que la différence des résultats obtenus tient à la différence d’âge des animaux; M. Landry, comme MM. Vulpian et Philipeaux, a toujours opéré sur de très-jeunes animaux.

En résumé, M. Landry croit que la nutrition des cordons crâniens et spinaux est subordonnée à l’influence de la moelle (allongée et spinale), et que la régénération des tubes nerveux ne saurait avoir lieu dans des portions de nerf complètement isolées de l’axe cérébro-spinal; il explique les résultats obtenus par M. Yulpian en disant que ce dernier a pris la troisième phase du travail atrophique des nerfs pour un commencement de régénération.

Peut-être cette méprise a-t-elle été faite dans un ou deux cas, dans l’exp. III par exemple; mais M. Vulpian, qui a si bien étudié et décrit la dégénération des nerfs, devait être en garde contre cette cause derreur. Du reste, dans plusieurs des observations relatives au nerf lingual, il est dit clairement que la myéline avait reparu dans les tubes nerveux; comment soutenir que ces tubes étaient à la troisième période d atrophie? On ne peut pas nier les faits, surtout quand ils sont rapportés par un observateur tel que M. Vulpian, on peut seulement se demander s’il n’y a point eu erreur dans l’interprétation de ces faits. M. Landry va donc trop loin dans sa critique, il n’a pas le droit de nier les résultats positifs de régénération observés par M. Vulpian sur la partie périphérique du nerf lingual encore isolée du centre; d autant plus, qu’il n’a jamais expérimenté lui-même sur le nerf lingual, du moins il ne parle que de ses expériences sur lenerfsbiatique. Qu il n’ait jamais obtenu de régénération autogénique du nerf sciatique, nous le croyons volontiers, nous avons vu que M. Schiff et M. Vulpian lui-même n’avaient pas été plus heureux; mais en voulant étendre à tous les nerfs une loi vraie pour le nerf sciatique et les nerfs mixtes , il a commis la même faute que nous avons déjà reprochée à M. Vulpian; il a voulu trop généraliser. Ces deux habiles physiologistes sont ainsi arrivés à établir des lois contradictoires, tandis qu’ils seraient restés parfaitement d’accord, s’ils s’étaient contentés de relater leurs expériences sans vouloir établir immédiatement des lois générales.

Nous avons montré dans ce chapitre que toute la théorie de M. Vulpian repose sur quelques exemples de régénération autogénique apparente du nerf lingual et peut-être de l’hypoglosse, nous avons vu qu’on n’a jamais rien observé d’analogue sur des nerfs mixtes. Gette réparation du nerf lingual .coupé et non réuui n’est pas explicable par la théorie ancienne, qui. attribuait la régénération des nerfs à une influence émanée des centres nerveux eux-mêmes ; voilà pourquoi M. Vulpian a créé l’autogénie des nerfs, voilà pourquoi M. Lan-

dry, partisan de la théorie ancienne, s’est refusé à croire aux faits annoncés par M. Vulpian; mais, nous l’avons déjà dit, la doctrine des centres trophiques fondée sur les belles expériences de Waller explique tous les résultats obtenus.

DEUXIÈME PABTIE.

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