ÉTAT FONCTIONNEL DU FOIE APRÈS SUPPRESSION DES FONCTIONS RÉNALES
Nous n’étudions ici que l’état de la fonction glycogénique du foie. Rappelons seulement que l’état de sa fonction biliaire après ligature des uretères a été recherchée par Michaïlow (1). Le résidu fixe et la densité de la bile sont abaissés; sa réaction devient neutre ; l’acide taurocholique en disparaît dans un temps très court, l’urée y monte à un taux considérable, tandis que la quantité d’azote de l’extractif diminue beaucoup. La quantité de pigment diminue aussi considérablement.
La bile vésiculaire de nos animaux avait, quand nous l’avons analysée, une composition normale quant au poids du résidu sec et des cendres. Elle donnait aussi la réaction de Peltenkoffer, mais il se peut que les sels biliaires disparaissent de la bile obtenue par fistule. Cette disparition irait de pair avec celle du glycogène, car on sait que la formation des sels biliaires paraît liée à la fonction glycogénique du foie. Sans parler des relations qui, au point de vue chimique, unissent le glycogène et l'acide choialique, on sait qu'en metlant en présence des cellules hépatiques du glyco-
(1) Micmarzow, Ueber die Wirkung der Ureterenunterbindung auf
die Absonderung und Zusammensetzung der Galle, Petersb. med. Woch., 1892, n° 2,
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gène et des albumines du sangil se forme des acides biliaires. Ceux-ci se forment réellement aux dépens du glycogène, car, en son absence, comme l'ont montré Kallmeyer, Anthen, Klein, il ne s’en produit plus.
Tandis qu'à l’état normal, comme l’a vu Popp, la bile ne contient que des traces d’urée, chez les animaux à uretères liés elle en renferme une forte proportion. Quatorze heures après ligature des uretères, la bile vésiculaire d'un de nos lapins contenait 2 gr. 50 p. 1.000 d’urée, tandis que dans le sang on en trouvait 0 gr. 81 p. 1.000 et dans le foie 0 gr. 85. Chez un de nos chiens, 69 heures après la ligature, la bile renfermait 5 gr. 25 d'urée p. 1.000, quantité supérieure à celle contenue dans le sang et les différents viscères.L’urée atteint donc dans la bile une proportion deux ou trois fois plus forte que dans le sang ou les organes, mais insuffisante pour constituer une voie sérieuse d'élimination supplémentaire. Comme l’ont vu Mosler,Chrzonszcezewsky, certaines substances, introduites dans l’économie, s’éliminent facilement par la bile ; il n’en est pas de même de l’urée. Barbéra (1) a montré qu'après l’ingestion d’urée, son taux dans la bile reste toujours inférieur à la quantité contenue dans le sang.
La faible quantité d’urée éliminée par la bile est du reste probablement résorbée au niveau de l'intestin, car les matières contenues dans ses dernières portions renferment moins d’urée que celles des premières.
De toutes les fonctions du foie considéré comme glande vasculaire sanguine, la fonction glycogénique est la plus
(4) Barséra, Arch. ilal. de Biol., 1899.
anciennement el la plus rigoureusement établie. Si l’on ne peut étudier facilement cette fonction en elle-même, la constatation de glycogène dans le foie nous met du moins en présence d'un témoin de son activité. Comme l'ont constaté M. Bussi (1) et M. Læderich, le glycogène disparaît très rapidement dans le foie des animaux dont on a supprimé brusquement les fonctions rénales, soit par néphrectomie double, soit par ligature des deux uretères. Nos recherches concordent avec les leurs sur ce point. Tant chez les chiens que chez les lapins atteints d’urémie provoquée, le glycogène ne peut plus ordinairement se déceler dans la cellule hépatique. Les chiens s’alimentaient, il est vrai, difficilement durant les dernières heures de leur vie, mais les lapins conservent pendant plusieurs jours l’estomac et les intestins pleins de nourriture. Or chez ceux-ci la recherche du glycogène est aussi presque toujours négative.
Le foie semble devenu incapable de fixer à l’état de glycogène le sucre introduit dans l’économie. Chez un lapin, l'injection intrapéritonéale, une heure avant de le sacrifier, de cinq grammes de glucose n’a pas empêché de trouver le foie complètement dégarni de glycogène. Un chien de dix kilos, vingt-quatre heures après la ligature double des uretères, reçut 30 grammes de glucose en ingestion. Sacrifié deux heures après, son foie était également dépourvu de glycogène. Un lapin de 2.145 grammes reçut immédiatement après néphrectomie double, 25 grammes de glucose dans le péritoine. Il fut tué vingt-trois heures après l'opé-
(1) Bussi, Della glicogenesi épatica négli animali uccisi per urinemia provocata. Gazz. degli Osped., 1900.
EN L'e ration et malgré l’injection de cette forte quantité de glucose, le foie était vide de glycogène. Par contre on constataitune surcharge graisseuse assez abondante. Le foie d’un lapin de 2.300 grammes ayant reçu, après ligature des uretères, 23 grammes de glucose en ingestion, contenait encore, vingt-quatre heures après, 9 p. 1000 de glycogène. Cette diminution ou suppression de la formation du glycogène dans le foie s'explique bien par l’intoxication consécutive à l'abolition des fonctions rénales. « Chez un animal malade, a dit Claude Bernard (1),l'ingestion de sucre dans l'estomac ne fait pas apparaître le glycogène dans le foie. Indépendamment de la nature du principe alimentaire, il y a donc encore d’autres considérations physiologiques qui présideraient à son assimilation. »
Cette disparition du glycogène hépatique ne paraît pas pouvoir être rattachée à l’altération anatomique de la cellule, puisqu'elle se constate en son absence. D'autre part, les auteurs qui ont obtenu la production de lésions cellulaires à la suite de la néphrectomie double trouvent parfois le glycogène absent de tout le lobule, malgré la localisation des lésions.
Le glycogène ne disparaît pas seulement du foie ; nous l'avons recherché histo-chimiquement dans les muscles de plusieurs de nos animaux ; il y faisait également défaut.
Cette disparition du glycogène peut être rapprochée de celle qu'on observe dans certaines intoxications. L’injection de différents poisons, comme l’arsenic, le phosphore,
(4) CL. Bernar», Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux, t. II, p. 380.
le
la toxine diphtérique chasse le glycogène du foie. Dans un grand nombre de cas, d’après MM. Loeper et Esmonel (1), on peut constater qu'une glycémie notable est contemporaine de cette disparition et que, par conséquent, les divers poisons considérés diminuent le pouvoir fixateur du foie vis-à-vis du glycogène, mais augmentent son pouvoir amylolytique. Nous n’avons pu constater d'hyperglycémie consécutivement à la suppression des fonctions rénales ; l’intoxication se faisant lentement, le foie ne doit se dégarnir de son glycogène que progressivement.
Chez un chien de dix kilos, à uretères liés depuis vingtquatre heures, l’ingestion stomacale de 30 grammes de glucose fit passer, en deux heures, le sucre sanguin de 0,67 à 0,93 p. 1000. Cette hyperglycémie alimentaire n'est pas supérieure à celle qu’ont observée Bleile (2), Albertoni (3), M. Baudouin (4), chez le chien normal (5).
Il est intéressant, au point de vue du mécanisme de sa production, de rapprocher de la disposition du glycogène hépatique l’augmentation constante de l'amylase, signalée
(1) Lorper et Esmoner, Le glycogène du foie dans les infections et intoxications. Soc. de btol., décembre 1904.
(2) Berre, Ueber den Zuckergehalt des Blutes. Du Bois Reymond's Archiv, 1879.
(3) Azserroni, Sur Le modeïde se comporter et de l’action des sucres dans l'organisme. Arch. ital.fde biol., 1895.
(4) BaunouiN, Etude sur quelques glycémies, Thèse Paris, 1908.
(5) Chez deux brightiques à imperméabilité rénale accusée, nous avons vu, trois heures après l’ingestion de 150 grammes de glucose, le sucre sanguin passer de 1 gr. 36 à 1 gr. 72 p. 1000, chez l'un, de 0.86 à 1.26 p. 1900, chez l’autre. Il y avait, en même temps, absence de glycosurie alimentaire (Dosage par le Fehling, après défécation par le nitrate mercurique).
par MM. Achard et Clerc (1), dans le sang des lapins, après ligature du pédicule rénal. Nous avons songé à rechercher s'il y avait aussi augmentation de l’activité amylolytique du foie lui-même, mais les différents procédés d'appréciation de cette activité ne nous ont pas donné de résultats suffisamment constants pour qu’on pût comparer par eux les foies des opérés et des témoins.
Chez deux lapins nous avons recherché, par la méthode de M. Roger, s'il y avait corrélation entre la disparition du glycogène hépatique et la diminution du pouvoir antitoxique du foie. Le foie, vide de glycogène, d’un lapin à uretères liés avait conservé son action antitoxique, puisque 43 milligrammes de nicotine, après trituration avec lui, ne tuèrent pas par injection intraveineuse, un lapin de 1.910 grammes.
Dans une autre expérience, le foie d'un lapin à uretères liés renfermait encore 8 gr. 12 p. 1000 de glycogène. La toxicité du liquide obtenu par le même procédé fut de 4 mmg.3, par kilo d'animal. Le foie d’un lapin témoin contenait 5 gr. 76 p. 1000 de glycogène; la toxicité du liquide obtenu fut de 8 mmg 4 par kilo d'animal.Dans ces expériences, l'activité antitoxique du foie ne paraît donc pas absolument parallèle à la richesse de l'organe en glycogène. Rappelons que les recherches de MM. Petrone et Ammendola (2) n'éta-
(1) CLerc, Contribution à l'élude de quelques ferments solubles du sérum sanguin. Thèse Paris, G. Steinheil, 1902.
(2) PETRONE et AMMENDOLA, L'azione antitossica del fegato studiata in vitro in animale giovani et adulti e sue relazioni colla quantita di glicogeno epatico. La Pediatria, n° 9, 1903.
blissent pas une relation causale entre le pouvoir antitoxique du foie et sa teneur en glycogène ; pour eux la proportion de glycogène du foie n’est pas un signe de son pouvoir
antitoxique.
A cette disparition du glycogène hépatique consécutive à la suppression brusque des fonclions rénales, MM. Léon Bernard et Læderich (1) opposent la modification en sens contraire qu'ils ont observée, soit à la suite de l'insuffisance rénale incomplète déterminée par la néphrectomie ou la ligature uretérale unilatérale, soit à la suite de l'injection prolongée dans l'organisme d’urine ou de corps rentrant dans sa constitution. Dans ces conditions expérimentales, en effet, on constaterait des modifications dans la structure histologique du foie. On note d’abord l’augmentation de volume des cellules hépatiques, tantôt généralisée, tantôt limitée à une zone des lobules, tantôt ne portant que sur un plus ou moins grand nombre de cellules disséminées dans les lobules. Celte augmentation de volume s'accompagne d’une modification d'aspect spécial de la cellule ; les granulations du protoplasma étant très raréfiées et les mailles du réticulum cytoplasmique distendues par le glycogène, elle se présente en « état clair ». Cet aspect de gonflement clair des cellules hépatiques, lié indiscutablement à la présence d’une quantité considérable, exagérée de glycogène, ne se verrait que rarement chez des animaux normaux; chez
(1) Læpericn, Des modifications du foie consécutives aux altérations
rénales, Thèse Paris, 1907 ; — Léon Bernano et Læpericu, Le foie dans les affections du rein. Presse médicale, 9 mars 1908 ; — Sur l’état clair
des cellules hépatiques. Presse médicale, 15 juillet 1908.
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ceux-ci les cellules claires sont en petit nombre, à moins que les animaux n’aient été soumis à un régime alimentaire spécial, composé presque exclusivement d’hydrates de carbone (1) ; tandis que dans le cas de surcharge glycogénique elles forment la majorité et parfois la totalité des cellules hépatiques. MM. Léon Bernard et Læderich rapprochent cet état clair avec surcharge glycogénique des aspects cellulaires décrits par M. Nattan-Larrier (2), dans le foie des nouveau-nés, par M. Ribadeau-Dumas (3), dans le foie d'animaux atteints d’anémie expérimentale, par MM. Aubertin el Hébert (4), dans le foie de cobayes intoxiqués chroniquement par de l’absinthe.
Nous n'étudierons pas ici la structure normale de la cellule hépatique ; rappelons que c’est une cellule claire,
(1) La figure d’Affanessieff citée par MM. Léon Bernard et Læderich comme exemple de surcharge glycogénique consécutive à un régime hydrocarboné, représente un foie &e chien dont la teneur en glycogène, d'après la légende explicative, était de 70 p. 1000. Cette proportion est peut-être forte, en effet, pour un foie de chien ; elle n'est que normale pour un foie de lapin ou de cobaye. Cette figure est reproduite dans CHanremEessE et Ponwvssorsky, Les processus généraux, CMD 220;
(2) NatrAn-Larrier, Soc. de biol., 27 juin 1903.
(3) Risapeau-Dumas, Soc. de biol., 27 juin 1903.
(4) Auserrin et Héserr, Hyperhépatie et surcharge glycogénique du oie dans l'intoxication alcoolique expérimentale. Soc. de biol., 6 juin 1908. « L'architecture de la glande est difficile à reconnaître, car toutes les cellules sont considérablement hypertrophiées et arrivent à se toucher, restreignant ainsi considérablement le calibre des capillaïrés..: Elles forment une nappe cellulaire homogène où l'on ne reconnaît plus de trabécules. » Les auteurs comparent l'aspect de ces cellules claires dont les mailles protoplasmiques étirées délimitent des logettes volumineuses vides de la substance qui les remplissait à celui des spongiocytes de la surrénale. Le foie des lémoins était nettement trabéculaire et composé de cellules sombres.
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qu’elle soit pleine ou vide de glycogène. On peut se rendre compte, en se reportant aux dessins démonstratifs de MM. Gilbert et Jomier (1), que la constatation, sur une coupe de foie convenablement fixé, de l’état clair de toutes les cellules hépatiques ne suffit pas pour affirmer la présence dans ces cellules de glycogène.
Mais si l’on ne peut soutenir que l’aspect clair de la cellule hépatique soit lié nécessairement à la présence de glycogène dans les mailles de son protoplasme, on peut constater des variations dans le volume et l’aspect de ces cellules claires.
Nous avons recherché si, toute question de cellule claire ou sombre mise à part, on trouvait des modifications soit du volume et de l’aspect des cellules hépatiques, soit de leur richesse en glycogène, en réalisant quelques-unes des conditions dans lesquelles MM. Léon Bernard et Læderich ont observé la surcharge glycogénique.
Une première précaution expérimentale à prendre ,pourse mettre à l’abri des causes d’erreur provenant d'une alimentation différente, est de placer les animaux expérimentés et les témoins dans les mêmes conditions de vie et surtout de nourriture.
Nous avons étudié histologiquement le foie de lapins et de cobayes ayant subi soit la néphrectomie, soit la ligature uretérale unilatérale. À chaque animal opéré était adjoint, dès le début de l'expérience, un animal témoin de la même portée ou, à défaut, d’un âge et d'un poids
(1) Gizserr et Jomier, Cellules hépatiques claires. Presse médicale,
3 juin 1908 ; — Les cellules hépatiques claires. Presse médicale, 20 janvier 1909.
voisins. Les animaux opérés et leurs témoins, placés dans la même cage, avaient par suite à leur disposition la même quantité et la même variété de nourriture. Dans deux expériences, l'animal opéré et son témoin étant séparés, nous avons pesé chaque jour la quantité d’aliments donnés à chaque animal. Le poids des aliments retrouvés le lendemain dans leur cage donnait par différence le poids des aliments réellement ingurgités. Dans ces deux expériences, la quantité de nourriture était suffisante pour que les animaux pussent manger à leur faim. Les animaux opérés et leurs témoins mangèrent, à peu de choses près, la même quantité d'aliments, malgré les variations de poids survenues au cours de l'expérience en faveur soit de l’opéré, soit de son témoin.
Chaque animal expérimenté fut sacrifié en même temps que son témoin et les inclusions histologiques pratiquées simultanément, dans les mêmes conditions.
Le foie de tous ces animaux, tant des témoins que des opérés, est composé uniformément de cellules claires, strictement juxtaposées. Les coupes présentent toutes le même aspect. Si l’on compare notamment les coupes provenant d’un animal et celles de son témoin, coupes ayant subi exactement les mêmes manipulations, on ne voit aucune différence dans l'aspect, la clarté, la taille des cellules.
La disposition du glycogène a été étudiée à l’aide de la gomme iodée sur des coupes de fragments fixés à l'alcool absolu. Cette méthode permet d’étudier la topographie du glycogène hépatique dans le lobule, mais elle devient, au delà d’une certaine richesse de l'organe en cette substance, insuffisante pour en évaluer la quantité. Quand le glycogène oc-