‹ Recherches expérimentales sur les conditions physiques de la vie dans les eauxChapitre 2 sur 42 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

LA YIE A LA SURFACE DES MERS

Messieurs,

Dans un de ses contes philosophiques les plus charmants, Voltaire suppose qu'un géant venu de l’étoile Sirius traverse les espaces et aborde notre planète pour la visiter. — Si pareille fiction pouvait se réaliser, l’ètre qui arriverait chez nous de cette façon commencerait par traverser notre atmosphère, puis, atterrissant, il reconnaîtrait au-dessous d’elle une autre couche fluide, sans cesse en mouvement ; de cette dernière couche émergeraient par place des points solides et immobiles. En un mot, il verrait que trois modes existent chez nous pour la matière : les gaz qui entourent notre globe d’une sorte d’enveloppe continue A, les liquides qui lui formeraient une seconde couche continue également E, si les terres ne présentaient des sortes de pointes T, qui proéminent, déchirent la couche liquide et se mettent ainsi directement en rapport avec la couche aérienne (fig. 1). De telle sorte que les animaux qui vivent sur la terre sont forcément en rapport, soit avec une

Regnaud.

atmosphère aérienne, soit avec une atmosphère aquatique. Les uns, soutenus par les pointes de roc émergées des eaux, vivent dans l’air, les autres, rampant dans les bassins où les liquides sont demeurés confinés, vivent dans l’eau.

Cette diversité d’habitat divise donc les êtres vivants en deux classes bien nettes, les aériens et les aquatiques, et la physiologie générale de chaque groupe est considérablement modifiée par cette différence de milieu.

j.’ig. i. Schéma représentant la disposition du milieu aquatique et du milieu aérien dans lesquels existent les êtres vivants.

La physiologie des animaux aériens a été la première qu’on ait étudiée ; c’est elle qu’on développe dans tous les traités classiques, aussi bien est-elle la plus facile à faire : le mammifère, l'oiseau, vivent dans le même milieu que nous, nous les y manions facilement, nous modifions sans difficulté les conditions de l’existence qu’ils y mènent. En un mot, l’expérimentation sur eux est plus facile pour nous, puisque nous sommes physiologiquement, nous aussi, des animaux aériens.

Il n’en va plus de même pour les animaux aquatiques. Ils vivent au loin, dans des points où nos yeux ne les aperçoivent pas, et leur observation présente des difficultés particulières. Si nous voulons étudier les mœurs des animaux aériens, il nous suffit de regarder autour de nous; mais, en revanche, nous ne pouvons pénétrer chez les aquatiques. Quand nous regardons la surface de la mer immense, rien ne nous dit si elle est déserte ou si elle fourmille d’êtres. i\ous sommes un peu

LA VIE A LA SURFACE DES MERS

vis-à-vis d elle comme le géant de Sinus, s’il ne pouvait franchir notre atmosphère : il croirait que notre terre n'est peuplée que des quelques oiseaux de haut vol dont il apercevrait la silhouette à travers les couches nébuleuses de l’air.

Si l’observation des êtres aquatiques est difficile et demande des appareils et des précautions toutes spéciales, l’expérimentation ({lie l'on tente sur eux est bien plus pénible encore. 11 faut entretenir autour de l'animal en expérience les conditions ordinaires de sa vie, et c'est pour nous une difficulté capitale.

De plus, les phénomènes vitaux se montrent dans ce groupe plus réduits, moins marqués, moins frappants que chez les autres. Il faut une dose d’attention plus grande pour les saisir.

C'est sans doute à ces différentes raisons qu’il faut attribuer le délaissement dans lequel les meilleurs auteurs ont abandonné la physiologie générale des êtres marins. Et, si une maison entière ne suffirait pas à contenir ce qu'on a écrit sur les phénomènes généraux de la vie des animaux aériens, bien petite serait la bibliothèque où on enfermerait ce qu’on a dit de la physiologie spéciale des êtres qui vivent dans l’eau.

Et pourtant, le milieu aquatique est loin d’être restreint sur notre globe, il en occupe la partie la plus grande.

Krümmel s'est occupé d’évaluer les relations qui existent entre la surface du sol émergée des eaux, et celle qui en est encore recouverte. La première serait égale suivant lui à 142 millions de kilomètres carrés, la surface recouverte par l'Océan étant de 368 millions. Ces chiffres ne sont évidemment qu’approximatifs, car les régions polaires nous sont inconnues, et Krümmel, dans son calcul, suppose que ces régions inexplorées sont occupées également par des terres et par des mers.

Murray, par un procédé analogue et ne tenant pas compte des G millions de kilomètres carrés qui entourent le pôle Nord et que nous ne connaissons pas, non plus que des 16 millions de kilomètres carrés dont nous ignorons la nature vers le pôle Sud, Murray, dis-je, arrive à des chiffres presque identiques.

Nous voyons donc que la surface solide et la surface liquide de notre globe sont entre elles comme 1 est à 2, G.

Le monde aquatique est deux fois et demie plus important que le monde aérien.

L’Océan Atlantique a une surîace de 87 334 950 kilomètres carrés; l’Océan Pacifique représente 144 159 100 kilomètres carrés; l’Océan Indien, 43 303 050 kilomètres carrés et enfin les Océans du sud, 79 265 250 kilomètres carrés.

Et la masse d'eau prodigieuse qui remplit ces fosses immenses arrive à 1 347 874 850 kilomètres cubes.

Veuillez ajouter à cela la masse liquide qui constitue les lacs et qui coule dans les lleuves, masse qui n’entre pas dans ce calcul, et vous voyez que le monde aquatique n'est pas à dédaigner.

D'ailleurs, Messieurs, les terres et les eaux ne sont pas également réparties sur la surface du globe.

L’hémisphère du nord, celui que nous habitons, contient à peu près autant de continents que de mers.

(m -Tjre)

L’hémisphère sud a, au contraire, une surface liquide dix fois plus considérable que sa surface émergée.

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