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C'est ce que Dove montre par le graphique que je vous présente (fig. 2). Dans ce graphique la partie ombrée représente les surfaces des terres et la partie blanche la surface des mers. Les chiffres placés en bas correspondent aux diverses latitudes du globe.
Thoulet a publié, d'après de Chancourtois, un diagramme (fig. 3), qui a l’avantage de montrer à la fois la surface des mers et des terres d'une part et la hauteur de l’eau au-dessus du fond et des terres au-dessus de la surface des mers d’autre part :
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je lui emprunte la description de cette figure intéressante. « La surface terrestre, au niveau de la mer, étant représentée
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Fig. 2. — Schéma représentant l’importance relative des surfaces du milieu aérien et du milieu aquatique sur notre globe.
par une circonférence de rayon quelconque, la surface continentale et la surface océanique seront figurées par les arcs AB et BA, respectivement proportionnels aux aires continentale et océanique mesurées aussi exactement que possible. On divise ensuite chacun de ces deux arcs en parties proportionnelles à la superficie des zones soit continentales, soit océaniques comprises entre 0 et 200,
200 et 500, 500 et 1000, 1000 et 2000. 2000 et 8840 mètres (hauteur du Gaurisankar dans 1 Himalaya) d'altitude et 0 et 1000, 1000 et 2000...
7000 et 8500 mètres de profondeur. On mesure alors les
Fig. 3. — Schéma représentant l’importance l’ayons aboutissant aux li- relative des volumes du milieu aquatique
mites de chacune de ces ct du milieu aérien sur notre globe,
zones ou de ces aires et,
à partir de l’extrémité de chaque rayon, on porte à une échelle très exagérée une longueur proportionnelle à l’altitude ou a la
profondeur de chaque zone. On joint par un trait continu; la portion ombrée montrera le relief continental, et 1 autre la. dépression océanique ».
Cette figure est encore bien intéressante pour nous, car elle nous montre quelle faible importance a le volume des terres qu’habitent les êtres aériens par rapport à la masse énorme du liquide qui remplit les profondeurs où vivent les animaux qui vont nous occuper.
Si la demeure est vaste, le nombre des habitants n’est pas moins important.
Aucun naturaliste ne me taxera d’exagération si je dis qu il n’existe pas un litre d’eau dans la mer qui ne renferme au moins un être vivant, dans bien des cas c’est des centaines d êtres vivants qu’il faudrait dire. L'Océan, bien plus que la terre, est le domaine de la vie et si, dans les chaudes journées de l’été, nous sommes étonnés de la multitude des Insectes qui bourdonnent autour de nous et rompent le silence des campagnes, que serait-ce si notre organisation nous permettait de voiries myriades de Crustacés qui pullulent dans chaque centimètre cube de l’eau des mers? L’eau est vivante et c’est d’elle qu’est sortie la vie à l’origine de notre monde.
Il est même possible d’établir à ce point de vue un contraste entre les eaux et les terres. Celles-ci sont principalement le domaine des végétaux, les autres restant l’habitat des animaux.
Les grandes forêts, les prairies, les savanes sont couvertes d’herbes, de gazons, de plantes, dont les brins ouïes branches se touchent et s’enchevêtrent au point que le sol disparaît sous eux. Des steppes entières sont recouvertes de la même espèce qui donnent au sol sa couleur.
Au printemps, quand les neiges fondent en Sibérie, un immense tapis de jacinthes et d’iris se développe et fleurit en peu de jours ; qui n'a vu les coquelicots et les bleuets de nos moissons changer en quelques heures l’aspect d’une vallée et la faire ressembler à quelque immense draperie multicolore ?
Dans la mer rien de pareil, les bords sont couverts de prai-
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ries aquatiques formées de fucus divers, mais dès que le fond devient vaseux, dès que la lumière, arrêtée par les eaux, ne pénètre plus suffisamment, les végétaux disparaissent et, à ce point de vue, le fond des abîmes doit ressembler à la surface des déserts (pic nous rencontrons sur la surface des continents.
Ce n'est pas à dire pourtant qu’il ne puisse exister aucun grand végétal dans les mers un peu loin des rivages. Seulement comme la lumière leur est absolument nécessaire, leur habitat change, ils ne poussent pas sur le fond, ils nagent à la surface.
C’est ainsi qu'il existe dans l’Atlantique boréal, dans l’espace immense qui sépare le 16° degré du 38e de latitude nord et le 30° du 80° de longitude ouest, une prairie colossale formée par des Algues bottantes qui recouvrent complètement la surface des Ilots; c'est la fameuse merdes Sargasses.
Elle est explorée depuis longtemps. Déjà Christophe Colomb l’avait sillonnée, il avait même craint un moment que ses navires n’y restassent prisonniers; leur proue était impuissante à fendre les paquets d'herbes bottantes. Elle est aujourd’hui journellement traversée par les lignes de paquebots qui font le service des Antilles, elle est donc très connue. Elle a été récemment visitée par le navire le Talisman qui en a particulièrement étudié la faune. Dix ans avant le Challenger s’y était aussi rendu. — Ce n'est qu’exceptionnellcmcnt qu’on y voit les paquets d’algues réunis en nappes assez grandes pour entraver la marche d'un navire. Il faut que quelque remous, quelque coup de vent les ait accumulés par hasard sur un point donné. En général, les amas d’algues n’ont guère plus d’une dizaine de mètres de diamètre et un chenal au moins double les sépare. Des poissons singuliers ont pris la livrée même des fucus avec lesquels ils se confondent. Poursuivis, ils se sauvent d'une touffe à l’autre avec la plus grande précision, montrant bien qu'ils ont l'habitude de trouver les îlots de Sargasses séparés les uns des autres.
La couleur des Sargasses est d’un jaune verdâtre, les vagues
soulèvent rythmiquement les paquets qu’elles forment, les réunissent ouïes disjoignent.
On s’est inquiété depuis longtemps de l’origine de ces plantes. Pour les uns, les Sargasses se formeraient au fond des eaux et, détachées du sol, elles viendraient ensuite nager à la surface. Tout ce que nous dirons plus tard de la vie dans les profondeurs prouvera l’inanité de cette opinion. — On a cru aussi que, poussant sur les côtes du golfe du Mexique, elles étaient entraînées par les courants et apportées par eux au point où nous les rencontrons.
Il est possible que telle soit en effet leur origine; mais il est à remarquer que chaque fois qu’on pêche un paquet de Sargasse ou ne rencontre que des branches terminées par des cicatrices et soutenues sur l’eau par des sortes d’ampoules remplies d'air; jamais on ne constate la présence de crampons, de ventouses ou de quoi que ce soit prouvant que la plante ait jamais été fixée par un point quelconque.
Venues on ne sait d’où, les Sargasses depuis un long temps se propagent par rupture des rameaux, ceux-ci ayant la propriété, commune d’ailleurs chez les Algues, de végéter sans être aucunement en rapport avec le sol.
Si les Sargasses se rencontrent toujours sur le même point des mers, c'est que là elles sont sur une zone calme entre la branche américaine et la branche africaine du Gulf-Stream.
Ainsi les végétaux marins garnissent les rives et flottent au large, mais ce serait mal les connaître que de croire qu’ils s’en tiennent là. A coté des grandes plantes que nos yeux perçoivent, il en est de microscopiques et celles-là sont les plus nombreuses.
Il est fréquent, lorsqu’on arrive sur les côtes du Groenland, de traverser des espaces marins où l’eau a totalement perdu cette belle couleur bleue ou verdâtre que nous lui connaissons. Elle est devenue brune et olivâtre. Si on en prend dans un vase, elle semble comme troublée par une poussière si fine que nos yeux ne peuvent en percevoir les éléments. Armés du microscope,
LA VIE A LA SURFACE DES MERS
nous voyons que cette poussière est formée de végétaux microscopiques, de Diatomées ayant à peine un dixième de millimètre de longueur. 11 y en a des centaines dans un gramme d’eau et quelquefois elles colorent la mer sur un espace de 400 kilomètres !
Elles vivent et meurent à la surface et leurs débris tombent sans cesse comme une fine pluie qui vient finalement recouvrir le fond des abîmes.
Les grands Cétacés en engloutissent des millions chaque fois qu'ils ouvrent la bouche. Mais qu’importe? on a calculé qu’une seule Diatomée pourrait en quatre jours en produire par générations successives plus de 140 milliards si les circonstances étaient favorables. Scoresby affirme que dans l'Atlantique nord ces amas de Diatomées recouvrent le quart de la surface de la mer.
De toute éternité la mer située entre l’Egypte et l’Arabie a reçu le nom de mer Rouge. C’est qu’en effet, à certains moments, ses eaux prennent une admirable couleur rutilante. Ce phénomène est dû à la présence de myriades de petites algues, le Trichodesmium enjthrœum .
En 1843, Montagne traversa une de ces plaques rouges qui avait 475 kilomètres de long. L'eau était d’une admirable teinte écarlate.
Près de Luçon, Freycinet aurait vu une nappe marine également rouge. Il estimait à 40 millions le nombre d’algues microscopiques contenues dans chaque gramme d’eau.
Vous voyez donc, Messieurs, que si, par le nombre des espèces végétales, la mer semble moins bien douée que les continents émergés, elle ne leur cède en rien sur le nombre des individus.
Mais que dirons-nous des animaux qui remplissent l’Océan? Il n’y a pas de fourmilière qui puisse nous donner une idée du nombre, du tassement des êtres vivants qui le sillonnent.
Les uns sont tellement grands que nos grands Eléphants sont bien au-dessous d’eux, les autres si nombreux et si petits que les
nuages de moucherons qui quelquefois obscurcissent notre ciel ne sont rien à coté des bandes qu'ils forment à travers les eaux.
Les monstres des mers, chose curieuse, sont des êtres mixtes, ils ne sont aquatiques que par leur locomotion et aériens par leur respiration. Ils ne vivent dans les mers que pour les dépouiller. Ce sont les Cétacés, vous l'avez deviné.
L'imagination des marins a bien souvent amplifié leur taille déjà si gigantesque : que de fois n’avons-nous pas entendu parler de ces Baleines sur le dos desquelles débarque un équipage qui les prend pour un îlot désert. Il faut laisser à Sinbad-le- Marin ces fables évidentes. Mais on doit pourtant reconnaître qu’on a vu des Baleines de 30 mètres de long et de 20 mètres de tour. C’est la taille d'une église de village. Elles pesaient 200 000 kilos, a peu près ce que pèse un régiment d'infanterie avec armes et bagages.
En 1802 un Epaulard échoua sur la côte du Jutland. Eschricht, aussitôt appelé, ouvre le monstre et trouve dans son estomac les débris de treize Marsouins et de quinze Phoques !
Ces monstres de la mer sont rares ou tout au moins le sont devenus en raison de la chasse perpétuelle qu’on leur fait.
Les êtres plus petits se font au contraire remarquer par leur immense multitude.
« Millions de millions, milliards de milliards, a dit Michelet, qui osera hasarder de deviner le nombre de ces légions?»
Si nous en voulons avoir une idée c’est dans la statistique de la pêche que nous la trouverons. Et encore Arous remarquerez que, sur une troupe de poissons qui passe, le lîlet ou la drague ne prend pas la millième partie.
Or, en 1837, la seule ville de Paris a mangé pour 9 169 547 fr. de marée.
L’Angleterre embarque tous les ans 120 000 pêcheurs ; c’est le chiffre même de son armée : si l'on compte les pêcheurs au rivage et les femmes occupées à la préparation du poisson, ce nombre se trouve porté à 400 000 âmes.
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En 1882, la Franco avait 83 000 pêcheurs et prenait pour 93 millions de francs de poisson.
La Norvège à la même époque entretenait 120 000 pêcheurs.
En 1881, les Etats-E nis ont pêché du poisson pour une somme d’un demi-milliard. Ce sont les plus récentes statistiques, mais il est certain que, depuis lors, tous ces nombres ont encore augmenté.
Je ne puis vous citer tous les Poissons qui remplissent la mer, laissez-moi vous donner seulement quelques exemples.
Les Harengs sont connus de tout le monde. Ils voyagent en troupeaux serrés et tassés les uns sur les autres et leurs bandes ont jusqu'à 30 kilomètres de long sur G de large : il en passe tant, disait Philippe de Maizières à Charles VI. qu’on pourrait les tailler avec l'espée.
« Les harengs, dit Michelet, vont comme un élément aveugle et fatal, et nulle destruction ne les décourage. Hommes, poissons, tout fond sur eux; ils vont, ils voyagent toujours. Il ne faut pas s'en étonner, c'est qu'en naviguant ils aiment. Plus on en tue plus ils produisent et multiplient chemin faisant. Les colonnes épaisses, profondes, dans l’électricité commune, flottent, livrées uniquement à la grande œuvre du bonheur. Le tout va à l’impulsion du flot et du flot électrique. Prenez dans la masse au hasard, vous en trouverez de féconds, vous en trouverez qui le furent et d’autres qui voudraient l’être. Dans ce monde qui ne connaît pas l’ union fixe, le plaisir est une aventure, l'amour une navigation. Sur toute la route, ils s’épanchent en torrents de fécondité. »
Et il le faut bien : sans parler des pêcheurs, on prétend que, aux environs des Hébrides, les seuls Fous en détruisent plus de 100 millions.
Dès le douzième siècle, les Hollandais occupaient deux mille navires à la pêche du Hareng. Aujourd'hui, ils en prennent et salent environ 230 millions chaque année. C’est la richesse du pays et on a pu dire que la ville d’Amsterdam était fondée sur des têtes de Harengs.
D'après la statistique de 1884, les Ecossais en capturent annuellement 700 millions!
En 1857, trois barques, appartenant au même propriétaire, rapportaient, après une courte campagne, 3 762 000 poissons au petit port de Yarmouth.
Quand un banc passe dans un détroit, celui-ci semble en être plein, la mer se soulève et s'agite. Les pêcheurs de la Manche appellent cela des bouillons de Harengs.
C’est, aussi en innombrables troupes que voyage la Morue. Il ne s’agit plus là d’un poisson de petites dimensions, mais d’une espèce dont les représentants moyens atteignent un poids de 12 kilogrammes environ.
Les bancs qu’elle forme se voient surtout dans les mers du Nord et aux environs de Terre-Neuve.
Le chanoine Viera donne bien l'idée de ce qu’est l’Océan au passage des poissons. 11 en est « figé ». (Mar cuajado de peces .)
Il y a déjà trois cents ans que tous les peuples du monde viennent à Terre-Neuve chaque année enlever des myriades de Morues, et le nombre ne semble pas en diminuer.
Mais Terre-Neuve n’est pas le seul endroit où se pêche la Morue. En 1884, sur les côtes de Norvège, six mille grands navires étaient occupés uniquement à la prise de ce poisson : la statistique officielle estime à 73 millions le nombre des individus capturés.
.J’ai pu, il y a quelque temps, faire un séjour dans cette région, le pays entier sent la Morue, c’est une odeur qui imprègne tout, même l’eau que l'on boit, le linge que l'on porte : un mois après mon retour en France, les vêtements que j’avais emportés sur ces côtes sentaient encore l’huile.
La Sardine, plus encore que les deux autres espèces, donne lieu à des prises phénoménales. Quand ses bancs arrivent sur notre côte bretonne, on en est averti parce que la mer change de couleur, de blanche elle devient grise et comme argentine.
Le filet que l’on jette dans la mer ramène tant de Poissons qu'il semble transformé en un véritable drap d'argent. Moquin-
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Tandon cite un coup de filet qui en prit 35,000. La pêche dure à peine deux mois et fournit 7,500 millions de Sardines. Or, ce n'est rien à coté de ce qui reste dans la mer ; le banc ainsi décimé ne semble pas diminué.
Daus une seule journée de pêche, le 5 octobre 1807, les pêcheurs de Saint-Yves ont pris 245 millions de Sardines !
Des Poissons moins connus voyagent aussi en quantités énormes. Dans le seul golfe du Zuyderzée, les pêcheurs d’Amsterdam prennent annuellement 255 millions d’Anchois.
Vous remarquerez que je ne cite que des régions bien connues, que la pêche a peut-être diminuées, que pourrait-on dire de la nuée de Poissons qui suivent les côtes à peine explorées du continent africain ou de l'Asie. En voulez-vous une idée?
Les bancs de Poissons sont accompagnés par quelques Squales qui vivent sur eux et font des ravages immenses auprès desquels notre pêche organisée n'est peut-être rien. Eh bien! la seule ville de Canton vend par an 700,000 kilogrammes de ces Squales. Veuillez noter que chacun de ces animaux mange des centaines de petits Poissons par jour et que la quantité de ces chasseurs que nous arrivons à prendre n’est sans doute rien à côté de ce qui nous échappe.
En résumé, et à ne tenir compte que des peuples qui font des statistiques, les pêches de Poissons fournissent au monde une somme annuelle de 2 milliards de francs. Nous ne pouvons guère apprécier par ce procédé que la population de la mer qui représente pour nous une valeur commerciale. Mais que dire, Messieurs, de la multitude des êtres que nous ne pêchons pas et que nous connaissons moins bien ?
Je me souviens que traversant, il y a dix ans, le détroit du Grand-Belt, je le trouvai encombré d’une telle quantité de Méduses que ces animaux se touchaient les uns les autres, que mon bateau fendait une sorte de bouillie d’animaux, la proue en coupait des milliers et notre sillage n’était qu’un amas de cadavres, on aurait dit d’une soupe épaisse : invinciblement je me souvenais de cette plaisanterie de notre Midi, de la rivière du Gascon, où il y
avait plus do Poissons que d’eau; elle était réalisée. — Reclus raconte qu'il a vu la mer prendre une couleur jaune orangée tant elle était remplie par ces animaux. En 1 S 5 G , Piazzi Smyth traversa, près des Canaries, un espace de mer de 60 kilomètres totalement couvert de Méduses. — La couche superficielle comprenait au moins 3io millions d'individus. Or, le banc avait sans doute une grande profondeur !
Les Crustacés entrent pour une importante quantité dans le monde de la mer; les pêcheurs de ^Terre-Neuve chargent actuellement de Homards une véritable flotte. Mais ces grands Crustacés ne sont rien à côté de ceux de la classe des Copépodes, par exemple, qui couvrent la mer comme une gelée sur des centaines de lieues. Souvent un seau, jeté à la mer pour puiser de l'eau, ramène une sorte de bouillie rosée : examinée à un grossissement moyen, elle se montre formée de myriades de petits Crustacés.
En 1888, Albert de Monaco se demanda si cette matière animale recouvrant la surface de l'Océan ne pourrait servir de nourriture à des naufragés perdus, sans provisions, sur l'immensité des mers. Il laissa traîner derrière Y Hirondelle une sorte de filet à papillons formé d’une étoffe de soie à mailles fines. Au bout de quelques heures ce filet improvisé revenait chargé d'une couche de matière animale suffisante pour le repas d'un homme. Bien mieux, quelques lignes laissées à la traîne de l’embarcation rapportaient un jour près de 300 kilogrammes de poissons de toutes natures.
C'est encore à l'infinité sans limite des êtres qui peuplent les eaux, que nous devons rattacher le phénomène qui porte le nom de mer de lait. 11 a été maintes fois observé par les marins qui traversent l'Océan Indien ; mais une description très complète nous a été laissée par le lieutenant Pornain, qui traversa la mer de lait en 1880 sur le cuirassé /’ Annule.
Le 10 février, vers minuit et demi, par un ciel bleu et sans lune, la mer s’illumina à l’ouest assez vivement pour inquiéter l’officier de quart et lui faire croire à la présence dans le lointain
LA VIE A LA SURFACE DES MERS
d'un navire incendié; mais, une demi-heure après, toute idée de sinistre a disparu et l'équipage, réuni sur le pont, voit le navire entrer dans une énorme nappe d’eau d’un blanc mat et laiteux. La mer ressemble à un champ de neige immense vu par un
sées entre les vagues en paraissent plus sombres et se perdent avec leurs crêtes dans une teinte commune. Le sillage du navire n’existe plus et l'hélice secoue une écume d’un blanc éclatant.
d'une myriade de petits corps lumineux qui le deviennent
davantage encore quand ils touchent le bordage et quand ils s’y frottent. On puise de cette eau, elle est remplie d'animaux lumineux, il y en a quatre cents dans un seul seau.
Dès que paraît le jour la lumière de l'eau s'éteint, on puise de nouveaux seaux, on les trouve pleins d’animaux, mais ils ne luisent plus. 11 faut que le soir revienne pour que l’admirable phénomène se reproduise. La nuit suivante on retrouve la mer de lait, mais elle est moins blanche et ce n'est que le quatrième jour que la lueur est supprimée pour ne plus revenir.
La mer de lait (fig. 4) avait une longueur de 1,100 kilomètres.
Je ne crois pas, Messieurs, qu'en aucune langue humaine il existe un terme qui puisse représenter le nombre des animalcules qui s’y trouvaient.
En regardant l’eau défiler le long du bord, on la voit remplie
Fig. 4. — La Mer de lait
La région du cap Gardafui n’est d’ailleurs pas la seule où ce phénomène se puisse observer : dans toutes les mers chaudes, les marins l’ont souvent vu.
Déjà, en 1854, le capitaine Kingmann avait rencontré une tache laiteuse de 30 milles de long dans le golfe du Bengale.
En 1860, le commandant Trébuchet revit la mer de lait aux environs d'Amboine. La mer brillait comme une plaine crayeuse éclairée sur la lune.
Chez nous-mêmes, la phosphorescence de la mer n'est pas rare pendant les nuits chaudes de l’été; mais elle est moins brillante; de seconde en seconde on voit comme une étincelle sortir des eaux, puis une autre lui succède. Les rames d'un bateau en dégagent des pluies d’étincelles. Les roues des vapeurs développent comme des gerbes enflammées.
Eh bien, ces deux phénomènes, phosphorescence ordinaire et mer de lait, sont dus à des noctiluques miliaires, animaux si petits qu’il peut y en avoir 23 000 dans 30 centimètres cubes d’eau. Et nous venons de voir qu’ils peuvent former des taches ayant l’étendue de la France.
Il me faudrait parcourir toute l’échelle des êtres pour vous faire comprendre combien la mer est habitée, comment on a pu dire que l’eau était vivante.
Vous souvenez-vous d’avoir vu la plage couverte de ces Etoiles de mer d’un si beau jaune orangé, en quantité telle que des tombereaux venaient les chercher pour aller ensuite les répandre sur le sol et fumer les terres?
Et que dire des Mollusques ; il y a des plages entières qui ne sont composées que de valves de ces animaux, et ces plages s’étendent sur des centaines de lieues de longueur. De l'embouchure de la Somme, pour ne parler que de ce qui est voisin de nous, jusqu’aux côtes plus rocheuses de la Finlande, le bord de la mer n'est constitué que par des débris de coquilles mélangés au sable. La parole de la Bible est dépassée : ces êtres ont crû plus que le sable de la mer.
Ce serait, Messieurs, le moment de vous parler des Foramini-
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fères et des Globigérines. Ces animaux inférieurs sillonnent la mer, ils en couvrent la surface; leurs cadavres tombent à travers les eaux comme une neige ou plutôt comme une bruine perpétuelle. C'est une pluie line et lente qui arrive sur le fond et s'y amasse sans arrêt.
Nous nous en occuperons quand nous étudierons ensemble la faune des grandes profondeurs.
Regnard.