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DEUXIÈME LEÇON

LA VIE DANS LES PROFONDEURS DE LA MER

Messieurs,

Tandis que les naturalistes et les poètes de tout temps ont été unanimes à célébrer la fécondité de la surface et du rivage des mers, ils ont en même temps considéré les profondeurs de l’Océan comme des solitudes immenses où règne une obscurité profonde, où jamais plante ni animal n’a pu trouver les conditions nécessaires à son existence.

Il faut arriver tout près de l’époque actuelle pour avoir quelques notions sur les habitants des profondeurs abyssales.

Il semblait, autrefois, que la pression terrible que supporterait un être vivant au fond des eaux marines, pression qui peut atteindre 850 atmosphères, fût tout à fait incompatible avec l’existence et que tout être qui s’aventurerait à supporter de telles conditions de vie dût à coup sûr succomber.

G est ce qui transparaît dans les écrits de tous les auteurs qui ont existé avant 1850. Darwin, lui-même, n’a pas connu complètement la faune des grands fonds qui aurait pu lui fournir des arguments si précieux.

Et pourtant depuis des siècles, à Sétubal, à Arabida, les pêcheurs descendaient des lignes de plus d'un kilomètre dans la mer et pêchaient ainsi des Squales d’une nature particulière. Ces paysans savaient ce qu ignoraient, ce que niaient même les naturalistes.

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Quoi qu'il en soit, Forbes, qui fait autorité en la matière, divisait les profondeurs de la mer en zones superposées qui se distingueraient par une faune et une llore assez distinctes.

La première zone serait la Littorale. Elle est formée de toute cette portion du sol sous-marin que l’eau couvre et découvre à chaque marée. Sans cesse baignée d'air et de lumière, elle donne naissance à une foule d’organismes. Les Algues y sont vertes, nombreuses et composées surtout de ces fucus qui réalisent de véritables prairies aquatiques. Poissons, Crustacés, Cœlentérés y foisonnent.

La seconde zone est la zone Laminarienne ; elle n’est plus jamais en contact avec l'air directement et des forêts y sont formées par les Laminaires, algues en forme de longue bande de cuir. Elle va environ jusqu'à 30 mètres sous les plus basses eaux. Une phanérogame du genre Halophila croit encore dans cette région : c’est aussi celle des Poissons et des Crustacés de grande taille, c’est la région de la pêche côtière, celle où vivent en sédentaires les espèces les plus recherchées pour leur chair, les plus brillantes par leur couleur.

Au-dessous, et descendant jusqu’à 90 mètres, serait la zone Coralline. La lumière y devient peu intense, les plantes y sont rares, les espèces déjà moins nombreuses.

Enfin de 200 à 600 mètres se trouverait la zone des profondeurs. Plus de plantes, à peine quelques animaux de couleur sombre.

Une faible lueur éclairerait cette demi-solitude.

Au-dessous ce serait l'abîme où rien ne vivrait et, de même que dans les montagnes au-dessus d’une certaine hauteur on ne trouve plus que le roc à nu sous la neige, de même, dans les fonds, passé certaine distance, on n'aurait plus rencontré que la vase et rien sur elle. L'immensité des mers était donc abiotique , azoïque.

Voilà ce qu’on professait encore vers 1840. Vous allez voir, Messieurs, qu’il nous faut bien revenir sur cette opinion.

Les explorations un peu complètes n’ont pas été longues

à donner tort aux théories préconçues des naturalistes.

Dès 1818, John Ross, sondant la baie de Raffin, avait ramené de plus de 1800 mètres des Crustacés, des Annélides et même une magnifique Etoile de mer, Y Astencis Caput-Medusœ, mais on prétendit que ces animaux s’étaient attachés à la sonde pendant qu’on la remontait.

D’autres marins avaient retiré de grands tonds une assez grande quantité d’animaux morts. Mais vous comprenez bien que, là, l’objection était plus facile encore; on soutenait que la sonde avait hapé des cadavres d’animaux qui avaient succombé à la surface et coulé ensuite sur le fond.

En 1847, Sir James Ross raconte qu’en un dragage qu'il a fait en 1841 par 1000 brasses dans les mers Antarctiques, il a ramené des Crustacés, des Mollusques et deux Annélides. Il ajoute même qu’il est persuadé que partout où on portera la sonde, on ramènera avec la vase une certaine quantité d’êtres vivants.

Ces faits avaient peu touché les naturalistes, quand, en 1860, commença la grande campagne destinée à la pose du câble télégraphique entre l'Irlande et Terre-Neuve. AYallich qui accompagnait l’expédition en qualité de naturaliste fit une série de découvertes de la première importance. Par 1228 mètres, au début du voyage, la sonde ramena une Serpule fraîche et des coquillages vivants. De 2268 mètres, on retira des Étoiles de mer dont les cavités étaient remplies d’organismes inférieurs. Ces Astéries elles-mêmes étaient arrivées cramponnées à la corde de la sonde : c était encore sur ce point que triomphaient les objections.

Après Wallich, Torrell pêcha par 2620 mètres un gros Crustacé très brillant qui revint attaché au suif du plomb de sonde. Pourtalès affirme que le golfe du Mexique, à 1000 mètres de profondeur, lui fournit des pêches aussi abondantes et aussi variées que le littoral.

Tous ces faits ne semblaient pas concluants, quand, en 1865 un événement capital vint appeler l’attention véhémente des

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naturalistes sur la faune profonde et enlever tous les doutes qui pouvaient subsister encore.

Le câble télégraphique qui relie la Sardaigne à l’Algérie se cassa tout à coup et cela par une profondeur de 2000 mètres. On releva la cassure et on réséqua un bout du fil. Il était entouré d’une masse de coraux et d’animaux marins qui lui formaient une ceinture bien plus grosse qu’il n’était luimême. — Hervé-Mangon remit à Alphonse Milne-Edwards ce tronçon et le savant naturaliste reconnut que des Polypiers nombreux étaient fixés sur le câble; plusieurs étaient récemment morts, leur chair était encore fraîche. 11 y avait môme là une Huître qui s’était développée sous loO atmosphères et qui se trouve d’autre part communément sur notre littoral. Il y avait aussi deux Pcctens aux stries fines et aux couleurs voyantes, que l'on trouve en général à une centaine de mètres de profondeur.

Ici il n'y avait pas à dire que les animaux s’étaient attachés sur le câble pendant ison immersion ou son extraction. Ils étaient nés dans le grand fond et ils y avaient vécu.

Mais la découverte d’A. Edwards avait une autre importance à laquelle on ne s'attendait guère. Deux Polypiers recueillis par lui sur le tronçon du câble étaient identiques à des espèces du terrain tertiaire, que l'on croyait à jamais disparues.

Ainsi, dans les grands fonds des mers, vivaient encore ces animaux qui ne se voient plus sur la surface de la terre et des eaux.

Ainsi, dans les abîmes de l’Océan, nous allions peut-être retrouver le monde géologique.

La suite a montré que cette vue n’avait rien d’exagéré.

Ce travail fut, je puis le dire, le point de départ d’une fièvre scientifique qui n’est pas apaisée. Les nations armèrent des navires pour aller à la recherche de la faune profonde. En moins de vingt-cinq ans des résultats immenses étaient obtenus. Mais faut -il le dire, Messieurs, si le signal est parti de chez nous, nous avons été les derniers à nous mettre au travail. D’abord un gouvernement peu sensible à ce qui ne brillait pas

à la façon des bijoux faux (et la science est bien ainsi), puis les revers de la patrie, les grosses dettes à payer après la défaite sur les champs de bataille, tout cela retarda l'expédition française, pendant qu’ Américains, Anglais, Suédois et Allemands prenaient les devants.

Ce sont les Américains qui se mirent à l’œuvre les premiers, leurs débuts datent de I8G3, mais la guerre qui ensanglanta leur pays vint interrompre les recherches qui ne reprirent qu'en 1867. Dans cet intervalle pourtant, 8 a 9 mille spécimens d'animaux avaient été pêchés dans la région qui s’étend entre le Gulf-Stream et la rive américaine et cela par un fond de 2,000 à 2,500 mètres.

En 1867 le Corwin et en 1868 le Bibb appareillèrent pour une campagne scientifique, des accidents indépendants de la volonté des organisateurs réduisirent l'importance de ces deux tentatives.

La même année, une expédition anglaise sous les ordres de Wyville Thompson et de Carpenter partait sur le Lightning , pour draguer la mer qui s’étend entre l’Ecosse et les Faroër.

C’était un premier essai ; pendant deux ans un navire plus 1 considérable, le Porcupine , fut mis à la disposition des mômes naturalistes. La campagne fut plus importante et plus longue, on dragua tout l’espace qui va des Faroër au détroit de Gibraltar. Le navire pénétra même en Méditerranée et rentra dans l'Océan après avoir contourné la Sicile.

11 ne s'agissait encore que de navires appropriés aux recherches zoologiques par quelques aménagements peu importants. Le gouvernement anglais voulut faire plus grand et il arma en 1872 le fameux navire le Challenger qui, sous la direction du capitaine Nares, devait parcourir pendant quatre ans l’Atlantique, le Pacifique, et l'Océan Indien. A bord, se trouvaient des hommes comme Wyville Thompson, John Murray. Tout ce que la science a de plus nouveau s'y rencontrait : sondes, dragues à vapeur, laboratoire de physique, observatoire de météorologie. Personnel de préparateurs, de dessinateurs, de photo-

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graphes, rien ne manquait. Mais ce n’est pas ici le lieu de développer ces faits sur lesquels nous allons avoir maintes fois à revenir.

Au moment même où le Challenge)' accomplissait sa merveilleuse campagne, il ne faut pas croire que les États-Unis demeurassent inactifs. Dès 1871 et 1872 le Hassler avec L. Agassiz visitait les cotes de l’Amérique du Sud, et en 1873 le Blake draguait le golfe du Mexique et la mer des Antilles.

Presque au même instant, les Suédois exploraient leurs côtes sur le Vôringen et les Allemands sur la Gazelle. Vous concevez sans peine, Messieurs, que mon intention n’est pas de passer en revue les résultats zoologiques de toutes ces expéditions, cela n’entre nullement dans notre sujet qui est l’étude physiologique des conditions de la vie aquatique.

En 1880, l'homme même qui le premier avait prouvé l’exislence de la vie dans les abîmes, Alphonse Edwards, obtenait du gouvernement français qu'un modeste navire, le Travailleur , fût mis quelque temps à sa disposition et à celle de ses collègues. Pendant trois ans ce navire explora la côte française et celle du Portugal et de l'Espagne. Dans sa dernière campagne il poussa même jusqu'aux Canaries.

Une année après, un bateau plus considérable, le Talisman , beaucoup mieux aménagé, fut livré pendant quelques mois à la Commission des dragages. Il lit une importante campagne aux Açores et sur la côte nord-ouest du continent africain.

Vous avez vu, Messieurs, les merveilles rapportées par nos savants explorateurs. Et s’il est possible, en pareille matière, d’exprimer un regret, c’est qu’une salle spéciale n’existe pas dans notre Muséum, où soit amassée la faune des abîmes. Rien n’aurait pu mieux frapper l’imagination du public curieux d’apprendre, et honorer davantage ceux des nôtres qui, après tant de brillantes campagnes faites par l’étranger, ont encore trouvé du nouveau à découvrir et à nous montrer.

Sur ces entrefaites, c’est-à-dire en 1886, un Prince-souverain, Albert de Monaco, donnant un exemple qu’il faut

bien regretter de ne pas voir suivre plus souvent , partait d’abord seul, puis accompagné de Pouchet et de Jules de Guerne sur la goélette à voile de 206 tonneaux Y Hirondelle. Ce navire avait été rapidement organisé et, bien que ne possédant pas la vapeur, bien qu’ayant un équipage restreint, il accomplissait une série de campagnes véritablement étonnantes.

Tour à tour démantelée, naufragée, rasée par la tempête,

Y Hirondelle alla deux fois aux Açores, en Irlande, à Terre-Neuve, draguant les grands fonds et rapportant cette superbe collection qu'il nous a été donné de voir à l'Exposition de 1889.

Le prince de Monaco ne s'en tint pas là ; Y Hirondelle a tant souffert qu’il ne serait plus prudent de l’exposer aux dangers. Au moment même où je vous parle, sur les chantiers de Londres, se construit le premier navire qu’on ait, non pas aménagé, mais bâti pour la science même. Le yacht Princesse-Alice , de plus de 600 tonneaux, sera un véritable laboratoire flottant. Par ses puissantes dragues à vapeur il permettra de poursuivre les recherches du Challenger et du Talisman. Dans un aquarium flottant, on pourra étudier à bord et rapporter vivants, à Paris, des êtres qu’on a toujours été forcé de laisser mourir sur place. Dans des chambres frigorifiques on placera les animaux quelquefois énormes que l'on pêche au large. Ces colosses arriveront encore frais dans les laboratoires de notre Muséum et pourront y être disséqués, dessinés, sans que leurs formes ou leurs couleurs aient le moins du monde été modifiées. En un mot les derniers perfectionnements existeront à son bord (1).

Quand on étudie les animaux côtiers, la pèche à marée basse et le fait de recueillir ce que ramènent les filets des pêcheurs de profession suffisent complètement à défrayer les zoologistes.

(1) Comme nous l’avons dit, nous ne pouvons entrer ici dans les détails des expéditions de dragage. On en trouvera des comptes rendus dans les ouvrages intitulés les Abîmes de la mer de Wyville Thomson, la Vie au fond des mers, de Filhol, les Explorations sous-marines, par Perrier, enfin dans les magnifiques publications du Challenger, du Talisman et de

Y Hirondelle.

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11 n’en est plus de même dès qu’on aborde les profondeurs. Ici il faut un matériel tout spécial et ce n’a pas été une mince affaire de l'imaginer.

Les expéditions américaines et anglaises se sont surtout servies de la drague et principalement de la drague de Bail. Qu’on imagine un cadre dont les deux grands côtés sont garnis d’un tranchoir coupant comme celui dont se servent les jardiniers pour enlever d’un coup l'herbe des allées en raclant leur surface. Ce cadre de fer est suspendu par une anse qui s’insère d’autre part sur les deux petits côtés. A cette anse est attachée la corde qui le suspend. De l’autre côté du câble, est solidement fixé un grand sac en cuir. On conçoit sans peine qu’en traînant sur le fond un pareil engin, il raclera la vase ou le roc, et tout ce qu’il enlèvera ira se remiser dans le sac béant qui lui fait suite. 11 suffira de ramener la drague à bord et de vider son filet pour faire une ample moisson. Seulement, il faut bien l’avouer, si la drague est un outil puissant, c’est aussi un outil bien brutal, il hache tout sur son passage et, pour quelques grammes d'animaux intéressants et complets qu’il rapporte, il ramène des centaines de kilogrammes de vase, de pierres et d’animaux brisés ou pilés, ce qui ne fait qu’augmenter les regrets des pêcheurs.

De plus, la drague va doucement. Elle ramasse bien les animaux lents ou sédentaires, mais, si peu qu’une bête soit agile, elle n'a guère de peine à échapper à un engin qui s'avance avec fracas et en soulevant un tourbillon de vase.

Ce fait frappa les premiers explorateurs du Challenger , qui suspendirent en avant de leur drague un paquet de fanberts , c’est-à-dire une liasse de fils d’étoupe. Ces sortes de grands pinceaux flottent dans l’eau comme des Algues : maints animaux s'y réfugient, s’y embarrassent et se laissent ramener à bord sans avoir subi de violents chocs. Cette adjonction à la drague a déjà été un progrès, mais bien d’autres ont suivi. Le Vôringen se servit le premier du chalut de pêche à étrier, et le Blake du chalut à plateaux divergents.

A bord du Talisman on fit un grand usage du chalut; j emprunte au livre de Filhol la gravure qui le représente tel qu’il servit alors (fig. 5).

C'est, comme on le voit, un grand sac de filet de cordes fines, suspendu à deux étriers de fer attachés euxmêmes à un câble et tenus séparés par deux barres de fer. Au milieu du sac, s’en trouve un second percé d’un trou à son sommet. Il joue là le rôle d'une ouverture de nasse. Tout ce qui Ta franchi ne peut revenir en arrière. Enfin, au fond du sac, se trouve un gros boulet de fer qui empêche la queue de se relever dans l’eau et la force à traîner sur le sol.

Un pareil engin est déjà bien supérieur à la drague ; il est plus rapide et moins brutal. Il a donné d’excellents résultats. On eut l'idée de laisser au fond, près du boulet, un paquet de fauberts et là on retrouva des animaux intacts, quoique fort délicats. Le prince de Monaco a même apporté un perfectionnement : il a attaché une série de fauberts dans l'intérieur du chalut, ceux-là

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se sont trouvés fort bien protégés et ont ramené quantité d'animaux inconnus.

Pour empêcher encore que le boulet qu’on laisse souvent au fond du chalut ne vint à le crever, le prince de Monaco eut la simple et heureuse idée de l'attacher en arrière à quelques mètres et de lui donner une forme d'olive qui lui permit de glisser facilement sur la vase sans trop la secouer.

Fig. G. — Bobiües et câble du Talisman.

Quand on veut se servir du chalut il ne suffit pas de le descendre et de le mener à la traîne, on s’exposerait, en procédant ainsi, aux plus grands mécomptes.

Le câble qui portera le chalut est en général en iil d'acier. Il est soigneusement roulé sur une bobine que meut un treuil à vapeur (fig. 6). On commence par le passer sur la poupée d’un autre treuil plus puissant qui servira à le dérouler, puis a le relever (fig. 7).

De ce treuil, le câble passe sur une forte poulie attachée a la base d'une bigue E (fig. 8), puis, arrivé au sommet de cette

bigue, il rencontre une autre poulie, passe desssus et vient pendre au dehors du navire, sur l'un des côtés.

Outre qu’elle projette en dehors l’axe du chalut, la bigue a encore une autre utilité : elle permet de savoir a chaque instant quelle traction supporte le câble. Sans cette précaution de graves accidents peuvent arriver; le chalut peut s accrocher à quelque roche, le navire tire toujours, on ne s en aperçoit pas et

Fig. 7. — Treuil et poupée destinés à relever les chaluts (Talisman).

subitement un craquement a lieu : c’est le câble qui casse, l’appareil est perdu. Du sommet de la bigue part donc un câble qui va jusqu’au mât de misaine et rencontre là une poulie de réflexion sur laquelle il passe. Puis il va s'attacher à l'accumulateur. On appelle ainsi une sorte de dynamomètre qui donne à chaque instant la notion de la tension du câble. Sur le Challenger, qui l’employa le premier, il était formé d’une liasse de fils de caoutchouc extrêmement solides. Suivant qu’ils étaient plus ou moins étirés, on jugeait de la tension du câble.

Sur le Talisman l’accumulateur était formé par une pile de

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disques de caoutchouc séparés par des rondelles de tôle. Ils étaient serrés entre deux plateaux A (fig. 8) que rapprochait le câble quand il tirait; l'accumulateur, au lieu d'augmenter, diminuait donc de longueur, on le graduait au préalable. Libre, il avait lm,30 de long ; comprimé par 3000 kilogrammes, il arrivait à n'avoir plus que 99 centimètres ; il était facile d'obtenir les points intermédiaires.

Fig. 8. — Dispositif de la bigue et de l’accumulateur sur le Talisman.

Mais le caoutchouc se comporte mal à la mer, surtout dans les pays chauds et le prince de Monaco, h bord de Y Hirondelle, essaya de remplacer son élasticité par celle de l’acier.

Deux ressorts d’acier à boudin (fig. 9) sont emboîtés l’un dans l’autre; ils reposent sur le plateau A' lequel est attaché au plateau B qui lui-même est rattaché par un anneau G au câble de la bigue. D’autre part s’appuie sur eux un plateau A rattaché au plateau B, qui par l’anneau G est attaché sur le pont du bateau. Il est évident que toute traction de la bigue tendra à comprimer les ressorts en rapprochant A de A'.

Un style E qui se ment sur une règle graduée donnera à chaque instant la tension que subit le câble. Si cette tension

Fig. 10. — Appareil avertisseur des tensious. ( Hirondelle .)

nera avec fracas et ordonnera d'arrêter l’opération.

C'est ainsi disposé qu’on file le chalut, avec une vitesse qui va toujours en augmentant en vertu même

est un peu forte, un premier timbre /(fig. 10) sera nus en mouvement et avertira 1 équipage ; si la tension augmente encore, il y a danger, un gros timbre F son-

Fi". 9. — Accumulateur de Y Hirondelle.

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des lois de la pesanteur. On modère cette vitesse avec les freins des bobines et, quand on est arrivé à la profondeur qu’un soudage préalable a indiquée, on arrête ; il est d’ailleurs nécessaire, pour les grands fonds, de filer de G à 8 cents mètres de câble de plus que la sonde n'a marqué.

C’est qu’en effet, tout le temps qu'on descend le chalut, il faut marcher (environ à 2 nœuds de vitesse), sans cela le câble de fer descendrait plus vite que le chalut ; plus léger, il irait faire au-dessous de lui des coques dans lesquelles ce filet se prendrait et il serait ensuite à peu près impossible de le débrouiller.

Le filet arrive sur le fond. 11 y marche précédé d’une masse de fonte d’environ 150 kilogrammes qui est placée 10 mètres en avant et qui sert à appliquer sur la terre l’entrée du chalut ; elle a l'inconvénient de tout remuer devant lui, de secouer la vase et de faire fuir les animaux qu’il devrait prendre.

Le prince de Monaco a remplacé ce poids unique par un chapelet d’olives allongées qui s’enfoncent dans le sol et s’avancent silencieusement sans rien troubler.

Quand on suppose que le dragage est terminé, on met les bobines en mouvement et on remonte lentement le chalut. On vide alors sur des tamis la vase qu'il contient, on la délaye dans l’eau, et chacun, délicatement, dégage l’objet de son étude et s’en empare.

C’est là, Messieurs, qu’il nous est facile de voir combien sont peuplés les grands fonds de la mer. Un jour, d’un seul coup de drague , Wyville Thomson ramena 20000 Oursins d’une même espèce, YEchinus norvégiens , et, raconte Perrier, le Talisman prit un jour un nombre presque égal d ' Antedon phaiangium. Le même navire s’empara un jour, d'un seul coup de chalut, de 256 Actinies , une autre fois, de 200 Cidaris , une autrefois, par 460 mètres, il prit 1000 Poissons du genre Malacocéphale et 750 Crevettes du genre Pandalc.

Nous voilà bien loin des abîmes déserts, des profondeurs inhabitées !

Le problème que nous poursuivons ne serait qu'incomplètement résolu si nous ne nous inquiétions que des animaux qui vivent et rampent dans la vase.

Les espaces intermédiaires sont certainement aussi habités, et le matériel que nous avons décrit jusqu’ici ne nous permet pas encore de le savoir.

La drague, pas plus que le chalut, ne nous dit où un animal a été pris; en descendant, en remontant elle peut 1 avoir emprisonné tout près de la surface aussi bien que dans les zones abyssales. Dans ses campagnes, le Challenger mettait le long du câble de sa drague une série de petits filets pélagiques; mais s’ils revenaient chargés, rien ne disait que leur butin provînt bien de la zone où ils avaient été immergés.

Aussi l’esprit des inventeurs fut-il tourmenté par l’idée de construire un filet qui s’ouvrit à une profondeur donnée et ne remontât que fermé. Les explorateurs du Blake , ceux du Vettor Pisani , MM. Petersen, de Guerne, Dumaige, Pouchet et Chabry ont tour à tour présenté des appareils qui s’ouvrent et se ferment tantôt par un poids que l'on envoie du bord, le long de la corde du filet, tantôt par le mouvement d’une hélice qui, tournant dans un sens pendant la descente, ferme le filet, et tournant ensuite dans l’autre sens, l’ouvre pendant la marche du navire.

Ces appareils fonctionnent quelquefois bien, d’autres fois mal et la preuve c’est que très souvent ils reviennent ouverts alors qu’ils auraient dû être fermés.

Le prince de Monaco en a construit un qui a fonctionné régulièrement à Madère et dans la Méditerranée. Je tiens à vous le décrire, son emploi étant destiné à faire connaître la distribution bathymétrique des êtres marins.

Yoici comment l’auteur décrit son appareil.

Un poids variable, suivant la profondeur à laquelle on doit travailler et que j’appelle heurtoir (pg. 11, A), est d’abord descendu, fixé au bout d’un câble, à cette profondeur.

L’appareil, préalablement clos, est alors enfilé sur ce câble ; puis, livré à lui-même, il glisse sur toute la longueur de celui-ci

Regnard,

et s’ouvre clans le choc produit par son arrivée sur le heurtoir.

L'appareil se compose d'un châssis en bronze dont l’ouverture rectangulaire, de 40 centimètres sur 40, reçoit, sur la face postérieure, un filet de gaze de soie fixé d'une façon invariable et, sur la face antérieure, un rideau mobile qui permet cl ouvrir ou de fermer à volonté l’orifice du filet.

Un petit tambour en laiton étiré, calé sur un arbre en acier, sert à enrouler ou dérouler le rideau. A chaque extrémité, cet arbre porte une roue folle pour chaîne Yaucanson et chacune de ces roues fait corps avec un petit pignon P en acier; deux autres pignons P', également en acier, sont calés sur l’arbre du tambour. Chacun des pignons engrène avec une crémaillère en acier. Les deux crémaillères externes C' engrenant avec les pignons fixes P’ sont reliées, à leur partie inférieure, par une traverse en acier, sur laquelle estfixée une tige verticale T. Les deux crémaillères intérieures C sont reliées par une traverse supérieure T. Enfin, les deux montants, droit et gauche, du châssis, présentent sur leur face intérieure une coulisse qui livre passage au rideau (tout en s’opposant à ce qu'il puisse échapper) et à la traverse inférieure du rideau guidé dans cette coulisse par deux petits galets.

La traverse inférieure du rideau est, en outre, reliée de chaque côté à l’un des maillons de la chaîne Yaucanson, de sorte qu’à tout mouvement de montée du rideau correspond un mouvement analogue de la chaîne Yaucanson et des pignons P. Inversement, à toute rotation des pignons P correspond un mouvement de montée ou de descente du rideau.

L’appareil est complété en bas par un petit cylindre de frein hydraulique parallèle à la tige T', qui amortit le choc au moment de l’arrivée sur le heurtoir et, en haut, par deux petits taquets à ressorts qui empêchent la crémaillère de redescendre pendant l’opération.

Sur la face extérieure de chacun des montants du châssis est vissée une feuille de cuivre à peu près rectangulaire ayant 0m,30 sur 0"’,33 : ce sont deux gouvernails.

Pour faire fonctionner cet appareil, le heurtoir h est filé à la profondeur voulue et l'on conserve au navire la vitesse d’un demi-nœud. Le châssis en bronze portant son filet, et avec le rideau fermé, est enfilé sur le câble par deux bagues à charnières munies de galets ; puis, abandonné, il glisse le long de celui-ci, ses gouvernails l’empêchant de tournoyer et d’enrouler par là le filet autour du câble. Quand il touche le heurtoir, dont la face supérieure est plane et garnie de plomb, la tige verticale 1' est violemment arrêtée, et par conséquent aussi les deux crémaillères G', tandis que le châssis continue son mouvement de descente jusqu’à ce que la tige du piston de frein hydraulique vienne à son tour rencontrer le heurtoir.

Au contact des crémaillères C', les pignons P' se mettent à tourner et transmettent le mouvement de rotation au tambour en laiton sur lequel le rideau vient s’enrouler. En même temps, la traverse inférieure du rideau se soulève, entraînant la chaîne Vaucanson qui fait tourner les roues et aussi les pignons P, qui font monter la crémaillère C.

Pour fermer l’appareil, à la fin de l'opération, on lance le long du câble un anneau assez large qui vient s’abattre sur la traverse supérieure T qui réunit les deux crémaillères C. Ces deux crémaillères n’étant maintenues levées que par le frottement d'un ressort sur leur face postérieure légèrement cannelée, s’abaissent et entraînent par leur mouvement la rotation des pignons et des chaînes Vaucanson; le rideau est déroulé par la traction de ces chaînes sur la traverse inférieure. On a fixé sur le heurtoir un tube vertical rigide dans lequel passe le câble sur les deux derniers mètres de sa longueur; l’anneau finit ainsi sa course, guidé pour une chute absolument verticale d’au moins lm,50 qui lui garantit sa rencontre avec la traverse supérieure T.

La situation des crémaillères et du rideau, quand l’appareil est remonté, fait voir avec certitude si le fonctionnement a été régulier.

Voilà donc un appareil qui a déjà permis et qui permettra

Fig. 13. — Filet pélagique du prince de Monaco représenté au moment où il est fermé et où on le remonte.

encore de bien séparer les diveises zones

de la Faune pela-

Plusieurs fois, nous avons dit que les résultats donnes ,pai tous les filets conduits à la traîne n’étaient pas absolument satisfaisants. — La raison en était que les organismes délicats

étaient bien souvent brisés et

que, d’autre part, tout être agile leur échappait facilement.

C’est en partant de cette donnée que le prince de Monaco imagina de couler dans les grands fonds des nasses appâtées comme on le fait sur le littoral pour la pêche ordinaire.

La première tentative fut faite en 1886. Une grande nasse en fer (ôg. 14) se divisant en deux parties qui se rejoignent au moyen de sim- Fig. 14. - Nasses cylindriques pour les j goupilles, Ulie grande

grands fonds. (Prince de Monaco.) 1 ° 1 . „ e .,

nasse en fer, dis-je, tut laite à l’arsenal de Lorient et coulée tout d'abord par Y Hirondelle à une profondeur de 14 mètres. Le résultat lut excellent. Quelques jours après, non loin du cap Penas, elle fut immeigec a 120 mè tres et rapporta des poissons et des crustacés intéressants. Peu après, au large du cap Finisterre, on la coula par 500 mètres, mais en la remontant, on cassa le câble et tout fut peidu.

L’année suivante, des nasses pareilles lurent constiuites mais

avec plus de légèreté : elles ne pesaient que 17 kilogrammes. La première, immergée à 750 mètres aux Açores, lut perdue par rupture du câble. Quelques jours après, par 620 mètres, on eut un succès complet, la nasse revint chargée de Poissons et de Crustacés.

Fig. 15. — Grande nasse triangulaire, en filet fin, destinée aux grands fonds. (Prince de Monaco.)

Pour la campagne de 1888, il fut décidé qu'une nasse déformé spéciale serait construite; les précédentes avaient en effet l'inconvénient grave de présenter une face arrondie à la vase et de s’y enfoncer. Il devenait alors impossible de les retirer.

On fabriqua donc une nasse de forme prismatique, triangulaire, simplement avec des panneaux de bois reliés par des morceaux de filet à sardines très fin (fig. 15).

Les deux entrées se trouvaient sur les bases triangulaires du prisme. En enlevant ou en plaçant des goupilles, on séparait ou

on réunissait ces panneaux, qui, mis à plat, ne tenaient à bord aucune place.

La nasse reposait alors sur une de ses grandes faces, et quand on la relevait, elle offrait à l'eau un bord en forme d’étrave, ce qui rendait l'ascension beaucoup moins pénible. A une faible distance de la nasse, on plaça sur le câble un premier petit llotteur qui tenait ce câble relevé et l’empêchait de traîner sur le fond ; puis, tout en haut, un gros llotteur en liège pesant 150 kilogrammes surmonté d'un pavillon (fig. 16). Une série de barriques reliées par deux madriers remplit d'ailleurs le même but.

On remarquera, en examinant la figure, que, dans l’intérieur de la grande nasse, on en rencontre de plus petites faites en toile métallique. Elles sont destinées à capturer des êtres plus petits, plus délicats, qui passeraient facilement à travers les mailles de la grande nasse au moment où on la remonte. — En réalité, ces

Fig. 16. — Bouée en liège pour soutenir le câble des nasses de grand fond.

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petits casiers reviennent toujours chargés d’une riche moisson, même quand il n’y a rien dans le grand appareil.

La nasse de lilet a donné les résultats les plus remarquables dans dix-sept opérations et jusqu’à 13/0 mètres, elle est revenue chargée d’animaux de toute espèce et précisément de ceux qui, très agiles, avaient jusqu’alors échappé aux dragues et aux chaluts.

C’est alors que nous avons eu l’idée d’éclairer un de ces engins et de savoir si la lumière agirait sur les animaux des grandes profondeurs.

Nous verrons, Messieurs, que passé une certaine zone, c’est à peine si une lueur des plus faibles peut parvenir jusqu’aux êtres qui habitent ces ténèbres. — Quelle action la lumière, la lumière électrique, aurait-elle sur eux? La fuiraient-ils ou bien se précipiteraient-ils dans la nasse ? Nous savons que les animaux recherchent la lumière, les papillons se brûlent aux bougies, les oiseaux de mer viennent la nuit se jeter sur les lentilles des phares et se tuent sur le coup. Il y a des postes sémaphoriques où existe une collection d’animaux ainsi recueillis.

Il n'y a pas encore bien longtemps, le paquebot Calédonien , passant par le travers de la Sardaigne, voyait une nuée de grives se jeter sur ses feux de position. Les pauvres bêtes s’assommaient sur les hublots. — Les animaux aquatiques littoraux sont très sensibles à ce qui brille : il y a longtemps qu’on prend les Thons en appâtant des lignes avec un tuyau de pipe ; on amorce les casiers à Homards avec un morceau d'assiette cassée. La pêche au fanal est même assez pratiquée pour que la loi française se soit donné la peine de la défendre.

Il y avait quelque difficulté à porter la lumière dans les profondeurs. La première idée qui vient consiste à immerger une lampe reliée au navire par un câble et à faire l’électricité à bord. C'est absolument impraticable; en effet, de deux choses l'une : ou la nasse éclairée sera sur le fond et alors le navire ne pouvant rester immobile la traînera sur la vase et la mettra en

pièces en un instant; ou bien, il la portera entre deux eaux et, comme elle ne demeurera pas immobile, il n’y pénétrera sans doute aucun animal.

La seule solution est dans une pile descendue au fond etabandonnée avec le casier lui-même. Mais alors se présente une autre difficulté.

L'appareil supportera autant de fois une atmosphère qu'il aura au-dessus de lui 10 mètres d’eau. A 4000 mètres il supportera 400 atmosphères : il y a peu de parois capables de résister à pareille pression et il n’y a pas de fermeture qui puisse la supporter. Notre invention consiste précisément à supprimer la pression à quelque profondeur qu’on se trouve ou tout au moins à faire que la pression soit toujours égale en dedans et au dehors de l’appareil et par conséquent annulée. Nous y arrivons par le procédé suivant (1).

Notre nasse est cylindrique ; trois entrées y sont ménagées ainsi qu’une porte. Sur le fond repose une suspension à la Cardan, laquelle contient une sorte de marmite en fer bouchée par un couvercle. Ce couvercle se ferme par des boulons qui le serrent sur une bague de caoutchouc. Dans ce récipient on met sept éléments de Bunsen dans lesquels on a remplacé l'acide nitrique par de l'acide chromique. Chacun des vases de ces Bunsen est fermé par une lame de caoutchouc pour éviter le mélange des liquides si quelque mouvement brusque se produisait. Tous ces éléments chargés en tension aboutissent à une lampe Edison de 12 volts L renfermée dans une garniture en verre solide (fig. 17). Voilà l’appareil d’éclairage. Comment ne supporte-t-il aucune pression à quelque profondeur qu’il se trouve? C'est fort simple. Au-dessus de la nasse F se trouve un véritable aérostat en caoutchouc ou en toile caoutchoutée B : il est renfermé dans un filet qui le soutient pendant l’immersion. Un tube part de ce ballon et se rend dans l’intérieur de la marmite qui contient les piles. Quand on descend l’appareil

(1) Le commandant Banaré a construit en 1887 un microphone déjà basé sur ce principe.

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Fig. 17. — Schéma représentant le dispositif qui permet d’envoyer dans la mer une pile en compensant la pression exercée sur ses parois. (Dr P. 11egnard).

dans la mer, le ballon se comprime et il injecte dans la marmite de l’air qui est juste à la pression de l’endroit où on se trouve, pression que supporte précisément l’extérieur de la marmite (fig. 18).

11 y a donc pression égale en dedans et en dehors et par conséquent pression nulle, et le joint ne tend pas à prendre l’eau, fût-on à 400 atmosphères. 11 suffit de calculer la capacité de la marmite de telle sorte qu elle soit en rapport avec la capacité du ballon et la profondeur à atteindre. Exemple : si la marmite contient 1 litre d'air (quand les piles et les liquides y sont) il faudra un ballon de 1/2 mètre cube pour arriver à une profondeur de 5000 mètres. Pour atteindre 1 000 mètres, il suffira d’un ballon de 100 litres.

Nous ferons encore remarquer une particularité de notre appareil. Tous ceux qui ont essayé d'immerger quoi que ce soit dans les grandes profondeurs ont remarqué combien il faut mettre de lest pour arriver à fond. Or notre appareil se leste de lui-même puisqu'il diminue de volume et par conséquent augmente de poids à mesure qu’il s’enfonce. L'effet inverse se produit quand on le remonte et il revient pour ainsi dire de luimême quand on lui a donné l'impulsion première.

Au début de sa campagne, Y Hirondelle l'a immergé deux fois pour l’essayer devant Croix et devant Belle-Ile, et deux fois les explorateurs ont pu, pendant toute la nuit, contempler le fond de la mer illuminé. Deux fois aussi, aux Açores, il a été descendu dans des fonds plus considérables et il a rapporté des organismes de toute nature. Malheureusement un accident lui arriva sur le pont même du navire et cet accident n’était pas réparable, il faut donc attendre une nouvelle campagne pour le juger définitivement.

Depuis, d'ailleurs, nous lui avons apporté d’importants perfectionnements. La nasse électrique du premier modèle était très lourde (300 kilos environ avec son lest). Elle exigeait un ballon considérable à cause de la capacité même de la marmite. Nous avons, depuis, employé les piles du commandant

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Renard lesquelles, sous un poids minime, donnent une grande

Fig. 18. — Nasse éclairée (Dr P. Regnard).

quantité d’électricité.

Il nous a dès lors été possible

de conl'ec-

Pc

tionner un casier qui avec sa lampe et son ballon pèse à peine 10 kilos. C’est lui qui servira aux prochaines expéditions.

Il est du reste possible de porter la lumière dans les grands fonds par un procédé plus simple que les lampes électriques.

Certaines substances, le sulfure de calcium, en particulier, ont la propriété, comme on sait, de rester longtemps lumineuses après avoir été exposées à la lumière du soleil ou du magnésium.

Il est donc possible d’illuminer un tube rempli d’une de ces substances puis de le descendre au fond, suspendu dans une nasse. Cette idée P|gEl% I; i| nous est venue en môme temps, à

Il M. Hermann Fol et à moi.

M. II ermann Fol descendit dans la Méditerranée des tubes qu'il avait simplement remplis de poudre phosphorescente. Mais, il fallait s'y attendre, la pression brisa ces tubes.

C’est pour éviter pareil accident que j’avais eu l'idée de procéder de la façon suivante : Un gros tube de verre est d'abord rempli de vernis épais, puis on rejette ce vernis de telle sorte qu'il en reste une simple

Fig. 19. — Tubes lumineux rem- couche sur les parois. Pendant que plis de paraffine et par con- • ,

séquent incompressibles pour AeiniS est cncoie AlSqueUX, On

éclairer les nasses de grand remplit le tube de poudre phosphofond. (Dr P. Regnard.) 1 1 ? ,

rescente. Cette poudre s attache au

vernis et forme une couche uniforme tout autour du tube. On coule alors dans ce tube de la paraffine fusible à basse température et on le ferme en ne laissant en haut qu'une bulle cl air au point d’occlusion. On a ainsi un appareil qui ne casse pas sous

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la pression, puisqu il est complètement plein d’une substance à peu près incompressible. 11 a très bien supporté une pression de 800 atmosphères.

Voilà, Messieurs, l’arsenal au moyen duquel il a été possible de connaître la faune profonde que niaient, comme je vous l'ai dit, nos prédécesseurs.

11 me serait bien impossible de passer en revue devant vous toutes les espèces que le chalut a rapportées des grands fonds. Aussi bien est-ce là l’œuvre du zoologiste plus que celle du physiologiste.

Ce qui nous intéresse, c’est, que les animaux qui composent la faune des abîmes ont une physionomie spéciale qui tient à leur habitat même.

Certes vous vous souvenez de cette merveilleuse exposition du Talisman que nous avons pu contempler, vous avez encore dans la mémoire ces poissons extraordinaires comme T Euripharynx Pelecanoides , comme le Melanocelus Johnstoni , le Neostoma bathyphytum, les Stomias, les Macruras. Ces êtres nous semblent des monstres, mais en y regardant de près leur structure générale s’éloigne peu de celle des animaux littoraux, il n’a pas été nécessaire de créer un seul ordre spécial pour eux ; des différenciations de genre ont été pleinement suffisantes.

L’opinion générale était que ces poissons étaient rares dans les abîmes. Il faut revenir sur cette idée. En une seule campagne, le Talisman en a pris 4000 et cela jusqu’à 5000 mètres de profondeur. Par 4013 mètres, le chalut ramena un jour 134 de ces animaux.

Les Tuniciers ne sont pas communs dans les abîmes, une seule espèce de nageurs apu en être rapportée par le Challenger. Quant aux Ascidies fixées, on en a vu jusqu’à 7000 mètres, mais elles ne présentent rien de particulier, si ce n’est une réduction de leur appareil branchial.

Il n’y a pas non plus beaucoup de Mollusques dans les zones abyssales. Perrier nousdit que le Talisman a trouvé des Pecten à 9400 mètres, des Limopsis à 3975, enlin une Neæra à 5000 mè-

très. Le Challenger avait récolté une Callocardia à 5307 mètres.

On a vu aussi dans les fonds des Annélides, des Brachiopodes, des Bryozoaires, des Turbellariés, mais tout cela est rare.

C'est dans la série des Crustacés que la faune profonde se développe. Nous avons tous vu ces animaux singuliers chez qui le corps se trouve pour ainsi dire réduit à un tube mince et étriqué pendant que les membres prennent un développement extraordinaire, ces Crevettes d’un superbe rose, plus grosses que nos Ecrevisses les plus volumineuses, ces Nematocarcinus gracillipes aux antennes et aux pattes dix fois plus grandes que le corps; ces Pandalus si nombreux qu’un seul coup de drague en ramène plus de mille, ces Crabes de toutes formes recouverts d’épines, ces Bernard-l’Ermite qui, ne trouvant plus de coquilles pour protéger leur abdomen, vont le loger sous une colonie d’Epizoanthes qu’ils charrient avec eux. Tout cela vit dans des fonds qui varient de 1500 à 5000 mètres.

Une des choses les plus extraordinaires qu'il nous ait été donné de contempler a été la collection des Holothuries revenues des abîmes ; ces animaux à sole ventrale se traînent sur la vase du fond. Là aussi sont répandues par milliers les Etoiles de mer et les Pentacrines, reste des époques secondaires géologiques. Le chalut les a ramenées vivantes à nos yeux émerveillés.

Les Cœlentérés , les Eponges ne sont pas moins nombreux; qui ne se souvient d’avoir vu ces merveilleux squelettes d’Eponges siliceuses qui remplissaient les vitrines à l'exposition du Talisman?

Un problème que se sont posé toutes les personnes qui se sont occupées du sujet que nous traitons, c’a été de savoir de quoi vivait cette Faune si riche, dans des régions où jamais ne pénètrent les rayons du soleil.

D'abord il est certain que dans ces fonds obscurs on se mange les uns les autres, aussi bien que sur la surface illuminée de notre globe. Cette merveilleuse harmonie de la nature qu'admiraient tant les philosophes du siècle dernier nous émerveille

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beaucoup moins, nous ne sommes pas précisément éblouis par une organisation où chacun ne peut subsister qu’à la condition de détruire plus faible que lui.

Or, il est certain que si les animaux carnivores détruisent les herbivores pour s’assimiler leur substance, ceux-ci s’attaquent aux végétaux et sont incapables d’organiser la matière par eux-mêmes. Mais pour que les végétaux organisent cette matière brute, il leur faut le concours de la lumière. Nous verrons bientôt que, dans les profondeurs abyssales, la lumière ne pénètre guère. Les animaux de la Faune profonde doivent donc subsister des nombreux cadavres des êtres de la surface, cadavres qui, abandonnés à eux-mêmes, gagnent la profondeur par leur seule densité. Nous admettons en cela l’opinion soutenue parFrédéricq (de Liège).

Cette nuée d’êtres, que nous avons vus sillonnant la surface de la mer, finit par succomber ; les miettes du festin, qui échappent aux animaux pélagiques, sont destinées aux animaux du fond. Vous verrez, Messieurs, que des conditions spéciales les maintiennent pendant quelque temps à l’abri de la putréfaction.

Et ceci n'est pas une simple vue de l’esprit; le 22 juin 1882, le Talisman ramenait dans ses chaluts une vase d’apparence gélatineuse; en la tamisant et en la lavant, on la trouvait composée de cadavres de Ptéropodes, de ces Mollusques que l’on rencontre en bandes innombrables nageant à la surface de la mer.

Le marquis deFolin nous rapporte qu’en 1881, le Travailleur dragua par 2000 mètres une sorte de bouillie composée de cadavres d’animaux. C’étaient encore des Ptéropodes et leurs restes formaient des couches d’une incroyable épaisseur.

Il est inutile de penser, comme Mœbius, que des courants descendants portent ces animaux vers les fonds ; leur densité suffit pour les y entraîner dès que cessent leurs mouvements de natation.

D’ailleurs, quand nous traiterons ensemble de la pression de l’eau et de la locomotion dans cet élément, nous verrons clairement qu’il est inutile de faire aucune autre hypothèse.

Régna hd.

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