TROISIÈME LEÇON
BIOLOGIE DU FOND DES MERS
Messieurs,
Si nous supposions qu’un de nous eût la possibilité de pénétrer dans la mer, d'y marcher et de s’avancer jusqu'aux plus profondes vallées, jusque dans les abîmes obscurs de l'Océan, le sol que foulerait ses pieds serait bien différent suivant qu'il aurait plus ou moins descendu.
Si pareille promenade est impossible, nous pouvons néanmoins nous rendre compte, avec la plus grande facilité, de la nature de ce sol et cela au moyen de la sonde dont je vous entretiendrai bientôt quand nous traiterons de la pression.
Tout d’abord et près du rivage, notre voyageur rencontrerait la zone des rochers, des galets, c’est-à-dire des fragments de roche arrachés par les vagues, laissés en place et peu modifiés, ou, au contraire, à cause de leur petit volume, roulés et ayant perdu leurs angles. Dans d’autres régions, il traverserait de grandes plaines de sables qui ne sont, en réalité, constituées encore que par des fragments de roches plus finement pulvérisés au point d'en devenir impalpables.
C’est dans cette première région qu’il trouverait les prairies d’Algues, les forets immenses de Laminaires.
Cette zone est généralement en pente douce ; la descente s’y fait lentement, sauf peut-être dans les points qui correspondent à des côtes montagneuses. Là l’escarpement de la montagne se
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continue dans les eaux et c'est ce qui fait dire aux pilotes que le fond est ce qu’est le bord.
Je citerai, comme tout à fait exceptionnel, le fait relevé par la Gazelle , à savoir qu’à 254 mètres de terre, à l'ile Amsterdam, on trouve un fond de 1485 mètres. C'est dans le même ordre d'idée que j'appellerai votre attention sur la fosse subite qui se
trouve sur nos cotes, dans le golfe de Gascogne, au niveau de Cap-Breton.
Immédiatement après ces dépôts rocheux, nous rencontrons la région des boues. Celles-ci sont amenées par les fleuves et leurs affluents. Elles se composent de débris minéraux arrachés aux terres, aux flancs des montagnes. Il suffît, sur une côte, de
regarder l'eau quelques heures après une pluie d’orage pour la voir jaune ou rouge, suivant que les terrains en amont ont euxmême l'une de ces couleurs. D’ailleurs, ces terres ont l’aspect des pays d’où elles viennent, les boues jaunes qui forment le fond de la mer de Chine sont identiques aux terrains mêmes de ce pays, les fonds rouges que l’Amazone dépose à son embouchure dans l’Atlantique sont identiques aussi aux terres rouges du nord du Brésil.
Thoulet a démontré qu'il se fait une sorte d’attraction entre les matières dissoutes, et les matières en suspension, de telle sorte que celles-ci se déposent aussitôt que les eaux douces des rivières se sont mêlées aux eaux salées de la mer.
Si, plus loin, on rencontre quelque morceau de rocher, c'est qu’il est arrivé là embarqué pour ainsi dire sur un bloc de glace qui l’a laissé couler quand il s’est fondu.
Aussitôt après la zone dont je viens de vous parler, commence la région des vases et c’est elle qui remplit tout le reste de la mer.
Près des côtes, dans la première partie de leur étendue, il n’est pas rare qu’elles dégagent une odeur d’hydrogène sulfuré. Cela tient à ce qu'elles contiennent des matières organiques qui décomposent les sulfates et donnent finalement des sulfures de fer et de manganèse.
Ces vases sont vertes ou bleues, cette couleur semble tenir à la transformation du peroxyde de fer rouge en protoxyde verdâtre. D’après Thoulet, les boues vertes ne dépassent guère une profondeur de 1300 mètres, les bleues descendent au contraire bien au-delà.
Il est bien évident que la nature des boues sous-marines tient à la nature des terres ambiantes. Les vases vertes et bleues se voient surtout dans les points où aucun lleuve ne vient apporter des sédiments : autour des îles volcaniques on trouve des vases contenant des éléments de cette nature; les îles de corail sont aussi entourées de boues corallines, absolument composées de carbonate de chaux.
En supposant toujours un visiteur qui descendrait sur la pente de l’Océan, au-dessous des vases vertes et bleues, il rencontrerait pour la première fois les vases à Globigérines.
Elles constituent certainement une des découvertes les plus curieuses de notre siècle scientifique.
Tout en bas de l’échelle animale, dans la série des Protozoaires, se rencontrent deux ordres d’êtres assez voisins : les Radiolaires et les Foraminifères.
Ce sont des animaux d'une grande simplicité, puisque, composés d’une petite masse de protoplasma, ils n’ont, ni organes, ni môme aucun élément cellulaire.
Tout au plus leur organe protoplasmique est-il capable d’envoyer des prolongements sarcodiques qui s’étendent et se rétractent. Il semblerait que ces prolongements jouissent d’un pouvoir toxique, car tout infusoire qu’ils ont touché est immédiatement réduit à l’immobilité et à l’impuissance.
Beaucoup de ces êtres sont nus, mais la plupart se sécrètent une coquille calcaire ou siliceuse, percée d’une infinité de trous destinés au passage des pseudopodes. D’autres, sans coquille proprement dite, agglutinent autour de leur noyau protoplasmique des grains de sable ; des spiculés d’éponges et offrent alors les formes les plus bizarres.
Nous ne faisons pas ici une revue zoologique proprement
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dite, aussi notre intention n est-elle pus de vous décrire les genres et les espèces de ce groupe tellement nombreux qu'il en contient au moins 3000 ; je ne voudrais que vous donner un aperçu des animaux qui forment déjà une couche importante de notre globe.
Les Foraminifères ont une taille qui va dedeux à cinq dixièmes de millimètre, leur sarcode est d'un rouge vif ou orangé, plus
Fig. 20. — Orbulina universel.
rarement noirâtre. Ils ont, pour la plupart, une coquille calcaire, percée quelquefois d’un seul orifice, le plus ordinairement d'un nombre de trous très considérables. Par ces trous passent les pseudopodes, au nombre de plusieurs centaines.
Un des plus communs est YOrbaline (fig. 20). Elle est hérissée, quand elle est vivante, de spiculés d’une finesse extrême; mais,
après sa mort, ces spiculés se brisent et la coquille n est plus alors qu'une sphère percée de trous minuscules.
A coté de l'orbuline nous placerons la Globigérine. Celle-là est plus commune encore. La surface de la coquille est moins lisse, elle est couverte d’une masse d'épines enchevêtrées et chacune semble partir de l’angle d'un hexagone qui porte à son centre le pore par où s’échappe le pseudopode (fig. 21).
Fig. 21. — Globigerina bulloïdes.
Comme l’Orbuline, la Globigérine morte perd ses prolongements et ne constitue plus qu'une sphère qui roule au fond de l'Océan (fig. 22). Cela ne saurait nous étonner, d’ailleurs, car, dans l’examen microscopique que l’on fait de ces êtres, les mouvements que l’on exécute pour les placer entre les deux verres porte-objet suffisent pour briser sous notre œil ces prolongements si délicats.
Je ne vous parle que de ces deux sortes de Foraminifères parce
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qu’ils sont de beaucoup les plus nombreux, mais les figures (fig. 23 à 29) ([ue je fais passer sous vos yeux vous en montrent un certain nombre d’autres et vous pouvez remarquer quelle
variété extrême et quelle élégance de formes ils présentent.
Fig. 22. — Squelettes de Globigérines. Fig. 23. — Nummuliles nummularia.
Les Radiolaires ne sont pas moins nombreux que les Foraminifères. Avant l'expédition du Challenger on en connaissait 600 espèces, aujourd'hui nous en avons environ 2000.
Ils sont, eux aussi, composés d’une niasse sarcodique rouge ou orangée, mais au lieu d’être enfermée dans une coquille close ou à peu près, elle est comme embrochée dans un lacis de spiculés siliceux si enchevêtrés qu’ils échappent à toute description.
Leur forme est admirable et, vus au microscope, ils nous donnent l'aspect que représentent nos figures. Dans le Dorataspis polyancistra (fig. 30) les spiculés, en forme de glaive,
sortent Ju centre de l'animal et sont rejoints par des prolongements siliceux périphériques qui donnent au squelette de l’animal l’aspect d'un ivoire chinois travaillé.
Chez les Polycystines , les spiculés ont le singulier aspect d’un casque persan (fig. 31). Les Haliomma (fig. 32), les Xiphacantha (fig. 33) sont non moins étranges et non moins élégants.
Fig. 28.— Peneroplis planalus. Fig. 29. — Pohjstomella umbiliculata.
Ces etres vivants ne sont pas les seuls que nous trouvions sur le fond de la mer. Vous savez combien sont nombreuses les éponges et combien sont admirables leurs espèces siliceuses qui se rencontrent dans les profondeurs. Eh bien, les squelettes brisés de ces colonies animales forment des amas immenses. Ce n’est plus que sous la forme de spiculés qu’on peut les voir
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alors, mais, même à l’état de débris, ils ont encore un aspect extraordinaire (fîg. 34).
Tlioulet a l'ait une analyse détaillée des spiculés d’éponges ramenés par les dragues du Talisman. Je ne puis que vous renvoyer à son travail.
Fig. 30. — Dorataspis Pohjancistra (I). Euchitonia Berckmanii (2).
.l’en aurai fini avec les animaux dont les squelettes composent le fond des mers, quand je vous aurai cité les Ptéropodes, classe nombreuse d’animaux de haute mer, dont les fragiles coquilles tombent dans les abîmes après leur mort.
Au milieu de ces boues animales, nous rencontrons quelques végétaux. Ce sont en particulier les Diatomées , algues microscopiques, unicellulaires. Elles sont, comme les animaux inférieurs dont nous venons de vous entretenir, entourées d’une enveloppe siliceuse, la frustule, laquelle est souvent recouverte
de stries d’une finesse extrême, un dix-millième de millimètre ne sépare pas ces stries, dans certains cas. Vous savez que les micrographes s’en servent pour apprécier la pénétration de
leurs meilleurs microscopes.
11 y a des Diatomées d’eau douce, les autres habitent les eaux marines, d’autres eniin, et ce sont les plus abondantes, les eaux saumâtres. Elles apparaissent dans tous les points où la salure est abaissée soit par l’arrivée d’un fleuve, soit par la fonte des glaces. Aussi sontelles très nombreuses dans les régions polaires.
Le dépôt que ces végétaux microscopiques forment au fond des mers n’est pas négligeable, comme vous allez voir.
Plus un être est petit, plus sa dépouille occupe de place dans l'univers. Les squelettes des Diatomées, lentement abandonnés par les mers géologiques, ont formé des pays tout entiers, en France, dans l’Ardèche, en Toscane, en Laponie. La ville d’Amsterdam est tout entière fondée sur un banc de Diatomées. 11 en est de même de Richmond et de Berlin. Sous cette dernière ville la couche de squelettes microscopiques atteint une épaisseur de 40 mètres.
Et ce travail gigantesque continue de nos jours, sans s’arrêter. Tout le sud de l'Océan Indien, tout l'Océan Arctique ont leur fond garni de ces squelettes végétaux. Ehrenberg a calculé qu’en 24 heures une Diatomée produit par générations successives un million de descendants; en quatre jours 140 millions. Il en faut 1 fil 500 pour peser un gramme et la mer en a déposé
Fig. 31.
Type de Polycistine.
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(H 000 tonnes depuis un siècle clans le seul port de Wismar
Fig. 33. — Xiphacant/ia.
A coté des Diatomées, on trouve encore sur le tond des'mers
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d’autres débris végétaux, ce sont les Cocolithes, sorte de petits disques calcaires en forme de lentilles, les uns plan-convexes, les autres biconvexes. Ils n’ont guère plus d'un millième de millimètre de diamètre. Agrégés ensemble, ces disques forment
Fig. 34. — Spiculés d’éponges mélangés à des débris de coraux. Sondage exécuté à Hong-Kong. (Gross. 20 diam.)
les Cocosphôres. On suppose que ce sont des articulations d'une Algue microscopique vivant à la surface des eaux.
Enfin, pour en finir avec ces êtres vivants, il me reste à vous dire un mot des Rhabdosphères, découverts par Murray (fig. 36 et 37). Ils ne sont pas en grande abondance et pourraient bien n’être que les sporanges d’algues inférieures.
Et maintenant, le fond de l’Océan est-il le lieu où vivent ces milliers d’organismes, ou n’est-il que le cimetière où s’amassent leurs squelettes ? Ç’a été une question des plus controversées. Ehrenberg pensait que Foraminifères, Radiolaires et Diatomées vivaient sur le fond et qu’il y avait là comme une pullulation
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des êtres. Murray croit, au contraire, que c’est à la surface ([u existent ces végétaux et ces animaux, et qu’après leur mort leurs cadavres tombent lentement, comme une perpétuelle
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