‹ Recherches expérimentales sur les conditions physiques de la vie dans les eauxChapitre 7 sur 42 · CD · texte numérisé non relu

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ment dans une cuvette de gutta, sa couleur se fonce immédiatement au point qu'il devient presque noir. Le Gobius niger , le Callionyme lyre nous fournirait exactement le même résultat. Ils prendraient la couleur du fond sur lequel ils vivraient.

C'est à G. Pouchet que nous devons l'explication de ce phénomène; il a montré que c’était sous l'influence du système nerveux qu'il se produisait. Vous me permettrez de résumer ici ce travail vraiment français exécuté avec l’ingéniosité la plus grande parce physiologiste distingué.

Dans plusieurs points du tissu conjonctif et particulièrement dans celui de la peau, se rencontrent des cellules remplies de pigments; ce sont les chromoblastes. Les chromoblastes ne forment pas un tissu continu, mais sont séparés les uns des autres par des cellules ordinaires.

Les pigments, dont leur substance est colorée, sont de deux sortes : les uns sont grenus et insolubles, ce sont des pigments noirs analogues à ceux qui existent dans nos propres cellules pigmentaires ; les autres sont dissous et imbibent le protoplasma de la cellule, ce sont les pigments rouges, jaunes ou orangés que les acides font virer au vert, au bleu et au violet. Ces pigments sont quelquefois simplement dissous dans le protoplasma, d'autres fois ils existent sous forme de gouttelettes répandues dans ce protoplasma.

Le pigment rouge est très soluble dans un mélange d'alcool et d’éther : la créosote le fait virer au pourpre.

En laissant évaporer sa solution, on obtient de fort beaux cristaux rouges par transparence et violets par réflexion. Pouchet pense que la couleur bleue que l’on observe quelquefois n'est qu'une modification du pigment rouge. Le pigment jaune des chromoblastes diffère peu du rouge quant à ses réactions.

Ce sont, vous ai-je dit, ces pigments qui colorent le protoplasma des chromoblastes. Ceux-là sont, dit Pouchet, des éléments du tissu lamineux constitués par une substance plus ou moins contractile (sarcode) ayant ordinairement un noyau et

renfermant un pigment, soit à l’état de granulations, soit à l'état de dissolution réciproque.

Comme éléments anatomiques ils n'ont rien de spécial; ce qui les différencie des autres, c’est le pigment qu’ils contiennent.

Ces éléments sont contractiles; par des mouvements sarcodiques, ils peuvent se réunir en une petite sphère ou s étaler sous forme de lame; dans le premier cas ils sont contractés, dans le second ils sont dilatés. En réalité ils n'ont pas changé de volume, mais simplement de forme : il en est d’eux comme des muscles.

On rencontre les chromoblastes dans tous les points où la graisse n'existe pas; quand la cellule conjonctive contient du pigment elle ne contient pas de granules graisseux. Ils sont très abondants dans la peau, mais on les rencontre dans des points où leur utilité ne se voit pas encore bien, au niveau de la vessie natatoire par exemple, dans les méninges, sur les embryons.

Chez les Crustacés, la gamme des chromoblastes est en général plus riche que chez les Poissons ; c'est en effet chez les premiers que se rencontrent les couleurs les plus voyantes, les couleurs noires ou rabattues se trouvent plus généralement chez les seconds.

Pouchet a décrit des connexions entre les chromoblastes et les fibres nerveuses : ces connexions, évidemment difficiles à observer, ont été niées par les anatomistes; peu nous importe, puisque nous allons voir qu'au point de vue physiologique elles sont indéniables.

Puisque les chromoblastes sont contractiles et perdus au milieu de cellules colorées ou incolores, il est certain que quand ils se rétréciront, quand ils prendront la forme sphérique, par exemple, ils découvriront les éléments placés sous eux ; ceux-ci apparaîtront et l’animal semblera avoir changé de couleur; que le chromoblaste au contraire s’étale, il recouvrira les éléments qu’il avait laissé voir et l’animal changera de teinte encore une

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lois. Voilà le mécanisme par lequel se fait l’adaptation des êtres au fond sur lequel ils vivent.

Mais il nous faut porter plus loin notre investigation. L'électricité agit sur tous les éléments contractiles; va-t-elle faire contracter les chromoblastes et changer la couleur des animaux? La réponse nous a été donnée par Pouchet. En électrisant des Gobies, des Trigles, des Blennies, il les a manifestement fait pâlir.

Quand la mort de l'animal survient, les chromoblastes se dilatent, mais, comme tous les éléments contractiles, ils conservent leur contractilité et, pendant quelque temps encore, sur le cadavre, il est possible de produire des changements de coloration.

Je dois, pour être complet, vous faire d’ailleurs remarquer que plusieurs Poissons pâlissent au moment do leur mort et que leurs cadavres restent décolorés ; les chromoblastes se contracteraient donc chez ceux-là.

Augmentez la taille des chromoblastes, compliquez-les, au point qu'ils s'insèrent, à la fois par leur centre et parleur périphérie, sur les éléments voisins, et vous aurez les chromatophorcs , véritables organes que l'on rencontre dans la peau des Céphalopodes. Paul Bert qui, dans son enseignement, aimait à se servir des comparaisons qui gravent bien les faits, comparait les chroma top hores d'un Poulpe ou d'une Seiche à des parapluies de couleur qui seraient tantôt ouverts, tantôt fermés; quand l'animal ouvre ses parapluies rouges et ferme les autres, il vous parait rouge, et ainsi de suite. Cela nous rend bien compte de ce qui se passe en réalité. Les chromatophorcs peuvent s’étaler en nappe horizontale ou se rétracter en tubes verticaux et cela avec une rapidité qui nous explique l’extrême facilité des changements de couleur des animaux.

Supposons que, par-dessus les chromoblastes ou les chromatophores, il existe une couche épaisse de cellules transparentes, de ces éléments que Pouchet a nommés des Iridocytes, et les teintes noires ou rouges de ces chromoblastes nous

paraîtront bleuâtres, cérulescentes. C’est par le môme phénomène que le pigment de la lamina fusca nous paraît bleuâtre chez les enfants à travers la sclérotique, que le sang rouge paraît bleu à travers la paroi des veines et la peau, que les poussières qui restent sous les ongles des personnes peu soigneuses nous apparaissent bleuâtres à travers l’ongle bien qu’elles soient composées de charbon noir en grande proportion.

Ces détails anatomiques connus, nous sommes en état de comprendre les expériences par lesquelles Pouchet a démontré l’action du système nerveux sur l’adaptation à la couleur du fond.

La première chose que l’on observe, quand on essaye de produire ces changements de coloration sur un Turbot, c’est qu'ils se font d’autant plus rapidement qu’on y a plus habitué l’animal. Ainsi un Turbot qui vit depuis des mois dans une vasque blanche est d’un blanc très net ; passez-le dans une vasque noire il mettra plus d’un jour à noircir, mais si vous répétez plusieurs fois de suite cette opération, les changements arriveront à se faire en quelques minutes. J’ai constaté de nouveau ce fait sur des Tanches de 10 centimètres qui en fournissent très exactement la démonstration.

Cette influence de l’habitude a, d’après Pouchet, une grande valeur philosophique. Il est certain qu’un animal qui n’aura plus depuis longtemps l’occasion de produire son changement de teinte pourra en perdre la possibilité même. 11 arrivera alors à différer assez de ses ancêtres pour constituer une espèce à part.

Une cause fréquente de changement de couleur dont il faut tenir compte dans les expériences c’est encore l’action cérébrale. Un Turbot, et surtout un Gobins , que l’on tourmente présente des changements de coloration presque instantanés.

En somme, nous pouvons définir ainsi la fonction chromatique ; un grand nombre de Poissons, parmi ceux qui se posent sur le fond, prennent une livrée variable avec la qualité plus ou moins absorbante de ce fond pour les radiations lumineuses.

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Il est évident dès lors que le changement de couleur est un acte volontaire ou un réflexe, mais que de toute façon il dépend du sens de la vue, la qualité lumineuse du fond ne pouvant arriver à l’animal que par cette voie.

C’est ce que démontre l'expérience. Si on supprime les impressions rétiniennes, on supprime la fonction chromatique. Sur un jeune Turbot extirpez les deux yeux : immédiatement l’animal prend une teinte rousse intermédiaire entre le blanc et le noir ; mais il ne la change plus, qu’on le pose sur fond bleu ou sur fond noir. L’ablation d'un seul œil est sans résultat net: il fallait s’y attendre puisque la vue est conservée.

L'œil est donc le point de départ : il faut maintenant que nous connaissions la route que suit l'impression pour aller jusqu’aux chromoblastes.

La première idée qui vienne naturellement c’est que cette impression passe par la moelle.

La section était le moyen tout naturel de s’en assurer. Or, quand on a fait cette opération avec toutes les précautions qui permettent d'affirmer que la moelle a bien été seule touchée, on s’aperçoit que cette section est sans aucun effet chromatique sur la région qui se trouve de son fait paralysée du mouvement et de la sensibilité.

La moelle n'est donc pas la route qui conduit la fonction chromatique depuis le cerveau jusqu’aux chromoblastes.

Essayons alors la section d’un nerf qui ne passe pas par la moelle, le trijumeau par exemple. La section de ce nerf amène une paralysie des chromoblastes telle que toute une région de la face demeure noire. C’est, commel'indique notre figure, celle où se distribuent les diverses branches du trijumeau, et l’étendue de la paralysie chromatique est proportionnelle au nombre des branches qui ont été touchées (fig. 44).

Les nerfs rachidiens sectionnés ont fourni à Pouchet des résultats aussi intéressants que le trijumeau, mais dans des conditions différentes, suivant qu’on a sectionné le nerf avant ou après sa jonction au sympathique.

Dans le premier cas, on obtient la paralysie figurée en 4b ; dans le second, la paralysie figurée en 4G ; si on détruit tout le

Fig. 44. — Influence, sur un Turbot, (le la section du trijumeau (Mimétisme).

grand sympathique ce n'est plus une bande cutanée qui perd sa fonction chromatique, c’est toute la région qui est située en dessous de la destruction (fig. 47).

Fig. 45. — Paralysies des chroinoblastes chez un Turbot sur lequel on a pratiqué la section des branches ventrales des nerfs rachidiens au-dessus du point où elles reçoivent le filet sympathique (Pouchet).

Ces expériences ne laissent donc aucun doute, c’est par le sympathique que l'action cérébrale recueillie par l’œil est transmise aux cbromoblastes.

En résumé, une impression lumineuse vient frapper l’œil, elle se transmet au sympathique et de là aux nerfs mixtes dans lesquels il se jette. Ces derniers portent finalement l’impression

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jusqu'aux extrêmes ramifications qui semblent se perdre au niveau des chromoblastes, sinon dans leur intérieur même.

Fig. 4G. — Paralysie des chromoblastes sur un Turbot à qui on a sectionné les branches ventrales au-dessoui du point où elles reçoivent le blet sympathique et de plus une branche du trijumeau (Pouchet).

Nous ferons remarquer encore, avec Pouchet, qu'il semble que la luminosité du ciel ait sur la fonction chromatique une

Fig. 47. — Paralysie des chromoblastes sur un Turbot chez qui on a pratique la destruction des organes contenus dans le canal vertébral (Pouchet).

certaine influence. Les jours où le ciel est couvert, où il pleut, certains animaux prennent une teinte neutre, et rien, ni le séjour sur un fond blanc, ni le passage sur un fond sombre, ne

les en fait sortir. Il est cependant à remarquer que, ni les alternatives de jour et de nuit, ni l’obscurité temporaire produite artificiellement ne réussissent à produire cette teinte intermédiaire non plus qu'aucun changement de coloration.

Parmi les animaux sur qui influe le fond sur lequel ils se posent, il faut encore que nous citions les Crustacés. Les Palémons en particulier sont d'un jaune clair quand on les tient sur un fond blanc. Ils sont même presque transparents comme l'eau qui les baigne : si on les passe sur un fond noir ils deviennent d’un rouge sombre bientôt lavé de bleu, assez semblable à la teinte des rochers immergés au milieu desquels ils vivent.

Comme chez les Poissons, l'ablation des yeux produit chez ces animaux un changement de couleur ; mais, tandis que le Poisson prend une nuance intermédiaire entre le clair et le foncé, le Crustacé devient d’emblée aussi foncé que possible et conserve cette teinte indéfiniment.

Pouchet a cherché par quelle voie l’impression allait de l’œil composé au tégument externe. Il n’est pas arrivé à la trouver.

Il semblerait que l'oxygène pur ait la propriété de faire étaler les chromoblastes rouges, c’est au moins ce que l’on voit chez l’Epinoche mâle que l’on suspend dans ce gaz (Bert).

Les poissons que l'on prive d'oxygène pâlissent en général, mais nous savons que toutes les causes de mort ont le même effet.

Nous avons vu, Messieurs, que, chez les Céphalopodes, l’élément chromoblaste était remplacé par un véritable organe, le chromatophore.

Celui-ci agit avec une activité bien plus grande que le chromoblaste. Léon Frédéricq en a fait une étude complète que vous trouverez dans les Archives de zoologie expérimentale .

C’est sur le Poulpe, la Seiche et la Sépiole qu'il a fondé ses principales recherches. 11 a vu que le chromatophore, comme le chromoblaste, obéissait au système nerveux ; mais l’influence

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cérébrale a beaucoup plus d’action ici que chez les Poissons. Ainsi quand on excite un Poulpe, quand on le menace du poing par exemple, on le voit s’iriser, changer subitement de couleur comme cela a lieu chez un homme en colère : Aristote l’avait déjà remarqué.

Quand on coupe le nerf qui se rend aux muscles qui servent à étaler le chromatophore, on paralyse ce muscle; le chromatophore ne peut plus se dilater et l'animal pâlit. C’est ce qui survient toutes les fois qu'il se trouve dans de mauvaises conditions, asphyxie ou inanition.

Cela arrive aussi partiellement, par exemple, sur le manteau, quand on sectionne un nerf palléal. Quand ensuite on galvanise le bout périphérique, la peau se recolore. C’est dans la masse sous-œsophagienne que se trouve le centre physiologique et anatomique du mouvement des muscles des chromatophores.

On peut, du reste, faire jouer ces derniers sans passer par le système nerveux. Promenez la pince électrique sur le corps d’un Poulpe, vous tracez un sillon noir qui persistera longtemps encore après votre passage. Vous réussirez même sur un animal mort, il vous sera possible de faire sur lui des expériences plus élégantes encore. Vous pouvez décrire des cercles, des croix soit avec un corps chaud, soit avec une baguette imbibée d’acide, et vous laissez sur l’animal des dessins qui demeurent longtemps visibles.

Et même sur un morceau de peau enlevée de l’animal et placé entre deux verres, vous pourrez au microscope suivre pendant des heures les expansions et les retraits de ces singuliers organes. C’est, dit Frédéricq, avec la circulation capillaire, le spectacle le plus attachant que le microscope nous permette d’observer.

Vous voyez, Messieurs, que la consliluliou du fond de la mer intéresse les biologistes à plus d’un titre. D’une part il est formé de milliards d'animalcules ou de leurs débris, d'autre part il réagit sur le genre d’existence des êtres qui vivent sur

lui au point qu'ils arrivent à s’adapter, puis à se confondre avec lui.

Vous verrez bientôt que la vie aquatique a très souvent modifié les êtres pour accommoder leurs organes à ses conditions spéciales. Mais auparavant il faut que nous disions un mot des eaux douces. C’est ce que nous ferons dans notre prochaine leçon.

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