‹ Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux, dans les animaux vertébrésChapitre 116 sur 167 · CHAPITRE XXHL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXHL

ACTION DÉTERMINÉE, OU SPÉCIFIQUE, DE CERTAINES SUBSTANCES SUR CERTAINES PARTIES DU CERVEAU (1).

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E On sait, depuis long-temps, que certaines substances, introduites dans les voies digestives ou circulatoires, exercent une action déterminée ou spécifique sur le cerveau.

Mais jusqu'ici on n'a considéré cette action que sur le cerveau pris collectivement et en masse; mais jusqu'ici personne ne s'est même douté, je crois, qu'il y eût des substances qui pussent n’agir que sur telle ou telle partie du cerveau, et n'altérer conséquemment que les fonctions de telle ou telle partie de cet organe.

IE. On sait depuis long-temps aussi que les diverses substances dont l'action se porte sur le

(1) Mémoire lu à l'Académie royale des sciences de l'institut , dans la séance du 24 novembre 1823.

cerveau n'en déterminent pas moins toutes, bien qu'elles agissent toutes sur le même organe, toujours considéré en masse, des phénomènes essentiellement divers.

Les unes produisent la stupeur, la perte des sens, le trouble de l'intelligence ; d’autres, l'ivresse, la perte de l'équilibre, le désordre des mouvements ; quelques unes, des convulsions.

Mais personne aussi n'a même seulement soupconné, je crois, que cette diversité, que cette spécialité d'effets tint précisément à l’action spéciale des diverses substances sur les diverses -parties du cerveau; ou, si l'on peut ainsi dire, à l'affenité élective de chacune de ces substances pour chacune de ces parties.

III. Les expériences qui suivent ont donc deux principaux objets : l'un, de confirmer, par un nouveau genre d'épreuves, la spécialité de fonction des diverses parties du cerveau, établie dans les précédents chapitres de cet ouvrage; l’autre, de montrer que la diversité d’uction des diverses substancesquiagissent sur le cerveau tient précisément à ce que chacune de ces substances agit spécialement sur une partie différente de cet organe.

IV. Ces expériences ont toutes été répétées sur différents animaux, sur des pigeons, sur des lapins, etc.

Mais, c'est principalement sur des oiseaux , tels que des moineaux, des verdiers, etc., que j'en ai pu suivre le développement jusque dans les plus petits détails.

Le peu d'épaisseur des parois crâniennes n'interpose , sur ces oiseaux, qu'un voile à peu pré transparent entre l'observateur et les phénomènes. \

La rapidité avec laquelle les substances agissent sur d'aussi petits animäux permet de multiplier les expériences.

On éprouve incomparablement moins de ditficulté, enfin, à évaluer la dose convenable, relativement au volume de l'animal.

V. Je remarque, en outre, qu'indépendamment de la dose précise à saisir pour chaque animal, il y a, quand cette dose se trouve dépassée, un moment à saisir pour déméler, dans l’observation, le phénomène principal des phénomènes secondaires , qui alors ne tardent pas à s'y Joindre.

VI. L’affinité de chaque substance pour chaque partie est effectivement telle que, lorsqu'une dose trop forte en étend l’action aux parties voisines, c'est toujours néanmoins sur sa partie de prédilection que chaque substance agit primitivement.

VIL. Or, on à vu, par mes précédentes expériencés , que AA Er A des lobes cérébraux se borne à produire la stupeur et la perte des sens et de l'intelligence, sans troubler, en aucune manière, ni la réoularité, ni l'ordonnance des moucs A Re

L'ablation du cervelet, au contraire, qui abolit l'équilibre des mouvements, laisse l'animal éveillé, et ne trouble ni ses sens, ni son intelligence.

VIIL On savait, d’un autre côté , que l opium, pris à une nr dose, se borne à produire la stupeur, la révasserie, une certaine wresse des sens : premier effet Hs le trouble des mouvements et les convulsions nese joignent que lorsque cette dose a été dépassée. |

On savait que, dans l'ivresse produite par les liqueurs spiritueuses ou alcooliques, ivresse que, par opposition à la précédente, on pourrait appeler ivresse des mouvements, les sens, là volition, l'intelligence, survivent pendant quelque temps à la perte de l'équilibre.

IX. L'étonnante parité de ces phénomènes : Ja stupeur produite par la lésion des lobes cérébraux comme par une dose déterminée d' opium, l'ivresse produite F par la lésion du cer velet comme par une dose déterminée d alcool : tout cela m'avait porté à conclure que Pso dirigeait plus

SUR CERTAÏNES PARTIES DÜ CERVEAU. 301 particulièrement Son action Sur les lobes cérébraux, cominé l'alcool sur lé cervelet.

X. Il ne s'agissait donc plus que de constater, par des expériences directes :

° Jusqu'à quel point s'étendait cette parité entre l'effet de certaines substances sur certaines parties du cerveau d'une part, et l'effet de la lésion mécanique de ces parties de l'autre.

Et 5°, jusqu'à quel point l’action spécifique, c'est-à-dire exclusive, d’une substance donnée sur une partie donnée, iuiccitt après elle ns traces dans cette partie.

Tel a été l'objet des expériences suivantes.

Expériences sur les lobes cérébraux.

L. Jé fis avaler un demi-grain d'extrait aqueuÿ d'opium à ün moineau.

Aü bout de quelque temps, ce petit animal tomba dans un ‘assoupissement léger : la moindre excitation extérieure suffisait, en effet, pour le réveiller.

{l conservait parfaitement, du reste, l'équilibre de ses mouvements, ses sens, son intelligence , et n'offrait aucun signe de As nu

IL. Je fis avaler, à deux autres moineaux, à peu près un grain du même extrait aqueux d'opium.

Au bout de quinze à vingt minutes, ces deux oiseaux commencèrent à tomber dans un assoupissement , d'abord léger et interrompu; puis de plus en plus profond ; puis tellement profond que ni le bruit, ni la lumiere, etc., ne les en tiraient plus. | fois Ils n'entendaient plus, ne voyaient plus, ne donnaient plus aucun signe ni de volonté, ni de perception; ils étaient, en un mot, dans le même état qu un animal privé de ses deux lobes cérébraux, et seulement privé de ces lobes : car ils conservaient tout leur équilibre; ils marchaient quand onles poussait; quand on les jetait en l'air, ils volaient ; ils se tenaient parfaitement d'aplomb sur leurs jambes; et, dès qu'on ne les irritait plus, ils redevenaient immobiles , reprenaient l'attitude d'un sommeil profond, et cachaient, de nouveau, leur tête sous le bord supérieur de leur aile.

[TL Il était évident que cette dose d'un grain à un grain et demi à peu près (1) suffisait pour ar-

(1) Je dis toujours à peu près, parce que, soit en administrant la substance, soit pendant que l'animal l’avale, il s'en perd toujours un peu. Je ne parle pas des cas où il y a vomissement : ces cas ne doivent pas compter. Rien n'est d’ailleurs plus facile que de prévenir ce dernier inconvénient ‘par la ligature du bec ou de

l'œsophage.

SUR CERTAINES PARTIES DU CERVEAU. 393 rêter l'action des’ lobes cérébraux sur ces petits oiseaux. Je voulus voir ce que ferait une dose plus forte. |

IV. Je fis donc avaler, à un quatrième moineau, deux grains d'extrait aqueux d'opium.

L'animal s’assoupit bientôt : l’assoupissement , d'abord léger et interrompu , devint rapidement continu et profond ; l'équilibre se perdit ; des convulsions brusques et répétées parurent; la mort survint. |

V. J'ai répété ces expériences sur plusieurs autres petits oiseaux : le résultat a été le même. |

VL. Ainsi, 1° une dose légère d'opium se borne à troubler lésèrement les fonctions des lobes cérébraux, à peu près comme les troublerait une lésion mécanique superficielle de ces lobes.

2° Une dose plus forte, mais déterminée, produit les mêmes effets que l'ablation des lobes cérébraux.

3° Enfin, une dose trop forte produit d'abord les phénomènes complexes que je viens de décrire, et ensuite la mort.

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I. On vient de voir qu'une dose déterminée d'extrait aqueux d'opium reproduit tous les effets

394 ACTION DE CERTAINES SUÉSTANCES | de l’ablation des lobes cérébraux ; il était naturel d'en conclure que l'opium, à une pareille dose, agissait spécialement sur ces lobes.

Je dis spécialement ; car, sous l’action d'une telle dose, les fonctions seules des lobes cérébraux sont perdues : toutes les autres, celles des tubercules bijumeaux, celles du cervelet, celles de la moelle allongée subsistent ; l'iris est mobile, l'équilibre n’est point troublé, la respiration est libre. LE

IT. Il ne s'agissait donc plus que dé savoir si cette action spécifique de l'opium sur les lobes cérébraux ne laissait pas après elle, ou même ne déterminait pas immédiatement dans ces organes, üné altération matérielle sensible.

S IV

1. Je fis avaler, à deux môineaux, un grain d'extrait aqueux d'opium , et un grain et demi à déux autres.

Ces quatre petits oiseaux parurent bientôt plongés dans une léthargie profonde; toutes leurs facultés intellectuelles étaient perdues. Ils vécurent toute la journée dans cet état : le lendemain matin, je les trouvai morts.

Il. Je mis d'abord à nu lés 0 os du crâne, et voici ce que ] ’observai :

Toute la région du crâne qui répond aux lobes cérébraux se trouvait marquée par une tache d’un rouge noirâtre; la portion postérieure du crâne offrait sa couleur ordinaire.

J'enlevai les parois osseuses.

Mais, en enlevant les parois osseuses, j'enlevai la tache, laquelle résultait d'un épanchement sanguin, formé entre les deux lames des os (1).

III. Cet épanchement sanguin, placé dans l’épaisseur même du crâne, me frappa. Je reproduisis les expériences auxquelles je devais de l'avoir observé, sur plusieurs autres moineaux, sur plusieurs verdiers, etc.; le résultat fut constamment le même (2).

De plus, je réussis bientôt à suivre à l'œil, pendant la vie même de l’animal , la formation et le développement des épanchements sanguins.

IV. Je fis avaler, à un pinson, un grain à peu près d'extrait aqueux d'opium.

Cela fait, je mis à nu les parois osseuses du crâne, en enlevant la peau qui les recouvre : ces parois

(1) Je A'étaR tronipé dans la première édition de cet ouvrage, en plaçant dans la substance cérébrale le siége de ces taches ou épanchements.” Voyez l'Analyse des travaux de l'Académie des sciences, pour 1823, p. 52.

(2) Du moins, toutes les fois qu'il y eut un résultat produit; car

il arrive souvent que l'animal meurt sans qu'il y ait d'épanchement

forme.

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offraient, dans toute leur étendue, cette couleur rosacée qui leur est naturelle , et il n'y avait nulle part de traces d’épanchement ou d'engorgement sanguin. |

Au bout de seize minutes, l'animal s’assoupit et tomba dans la stupeur; on n'apercevait pourtant encore rien au crâne. Fe

Quelque temps après, une légère tache noirâtre parut dans la région des lobes cérébraux : cette tache s'étendit de plus en plus; à mesure qu'elle s'étendait, la stupeur devenait de plus en plus profonde. |

Enfin, la stupeur parvint au dernier degré.

Il fallait pincer l'animal avec violence, ou le secouer brusquement, pour le faire sortir un moment d’une léthargie dans laquelle il se replonseait aussitôt. | |

I est superflu d'ajouter qu’il ne voyait, nin'entendait, ni ne donnait aucun signe de volonté ou d'intelligence. |

Un petit pinson auquel j'avais enlevé les deux lobes cérébraux, et que j'avais placé à côté du précédent, reproduisait, jusque dans les plus petits détails, tous les phénomènes qu'on vient de voir. Et, à qui n’eût voulu juger que par ces phénomènes, il eût été certainement impossible de

SUR CERTAINES PARTIES DU CERVEAU. 397 distinguer le pinson privé de ses lobes du pinson pris d'opium.

V. J'ai répété cette expérience comparative sur plusieurs petits oiseaux; je l'ai répétée sur plusieurs pigeons. Constamment, l’altération graduelle des fonctions intellectuelles a correspondu à l’altération sraduelle des lobes cérébraux. Constamment, l’altération de l'organe par la substance a reproduit tous les phénomènes de sa lésion mécanique. in |

VI. J'ajoute que, sur ces pigeons, l’effusion sanguine se dessinait, à travers la lame externe des os du crâne, aussi nettement que sur les petits OIseaux. |

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