I. Lorry est le premier qui ait reconnu ce fait
DE LA MOELLE ALLONGÉE, 197 aussi curieux qu'important , savoir, qu'il y a dans les centres nerveux un point auquel la section de ces centres produit subitement la mort, tandisque, au-dessus ou au-dessous de ce point, ce phénomène si frappant d'une "10rt subite ne s’observe plus.
IE « La division et la compression de la moelle » de l’épine, dit Lorry, dansun endroit déterminé, » produit la mort subite : inférieurement à cet en- » droit, cette moelle coupée produit la paralysie ; » elle la produit de même supérieurement (1). » Il ajoute que cet endroit déterminé se trouve entre les première , deuxième et troisième vertèbres(2) : détermination qui n’est pas très rigoureuse, comme on voit, et au défaut de rigueur de laquelle il faut attribuer sans doute l'oubli injuste dans lequel est demeurée si long-temps la découverte d'un si beau fait.
IL. Le Gallois a beaucoup avancé la détermination de l'endroit indiqué par Lorry, lorsqu'il adit:
(1) Académie des Sciences : Mémoires des Savants étrangers, t. IL, pag. 368.
(2) « Cet endroit se trouve, dans les petits animaux , entre la » seconde et troisième, troisième et quatrième vertèbres, entre Ja » première et seconde vertèbres du col, et entre la seconde et troi- + sième pour les animaux d’un volume plus considérable. » Lorry,
Mém. des Savants étrangers, 1. I, p. 367.
« Ce n’est pas du cerveau tout entier que dépend » la respiration, mais bien d'un endroit assez cir- » conscrit de la moelle allongée, lequel est situé à » une petite distance du trou occipital et vers l'o- » rigine des nerfs de la huitième paire,ou pneumo- » gastriques (1). »
IV. Mais se borner à dire, avec Le Gallois, que cet endroit est assez circonscrit, et qu'il est situé vers l'origine de la huitième paire, ce n'est pas dire si c'est à cette origine même qu'il est situé, ni s'il s'étend au-dessus et au-dessous de cette origine, ni jusqu'où il s'étend, soit au-dessus, soit au-dessous ; et c’est tout celà pourtant qu'il fallait dire pour arriver enfin à une circonscription précise et complète de cet endroit.
V. J'avais constaté, dès mes premières expériences sur la moelle allongée (2), qu’en enlevant, à l'exemple de Le Gallois, tout l'encéphale par tranches successives d'avant en arrière, ce n'était que lorsque l’on comprenait enfin dans une tranche l'origine des nerfs de la huitième paire que tous les mouvements inspiratoires cessatent (3). Il ne me restait donc qu'à fixer, d'une
(x) Le Gallois, Expér. sur le principe de la vie, Paris, 1812, p- 37.
(2) Voyez ci-devant , pag. 169.
(3) Le Gallois, Expér. sur le principe de la vie, pag. 38.
manière plus précise encore, le véritable siége, dans la moelle allongée même, du principe primordial du mécanisme respiratoire; et tel a été l'objet des expériences qui suivent.
VI. Je coupai transversalement la moelle allongée, sur un lapin , immédiatement au-dessous ou en arrière de l'origine des nerfs de la huitième paire (pneumo-gastriques) : tous les mouvements inspiratoires du tronc et de la tête furent, sur-lechamp, abolis.
VII. Je coupai (et toujours transversalement, comme dans toutes les expériences qui suivent (1)) la moelle allongée, sur un second lapin, un peu au-dessous de l'origine de la huitième paire ; même anéantissement subit de tous les mouvements inspiratoires du tronc et de la tête.
VIII. Sur un troisième lapin, la moelle allongée fut coupée ur peu plus au-dessous de l'origine de la huitième paire qu'elle ne l'avait été jusque là; ét elle le fut #7 peu plus au-dessous encore sur un quatrième. Sur le premier de ces deux lapins, j'observe une dilatation lésèrementconvulsive des narines qui dure près d'une minute; il y a un bäil-
(1) Il n’est pas même nécessaire que la section soit absolument complète; il suffit qu’elle soit assez profonde pour détruire ,
dans le point divisé, les conditions d'agir.
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lement, l'animal meurt; tous les mouvements inspiratoires du tronc avaient cessé dès l'instant même de la section. Dans le second, tous les mouvements inspiratoires du tronc cessent également avec la section ; mais ceux de la tête subsistent ; les narines se dilatent avec force; il y a des bâillements fréquents; tout cela dure deux minutes et demie; mort.
IX. Je n'avais coupé jusqu'ici la moelle allongée qu’au-dessous de l'origine des nerfs de la huitième paire ; je la coupai, sur un cinquième lapin, immédiatement au-dessus de cette origine : les mouvements de la tête furent subitement abolis; mais ceux du tronc continuèrent, quoique très faibles et tres pénibles, durant près d'une minute.
X. Je la coupai enfin, sur un sixième lapin, un peu au-dessus de cette origine : tous les mouvements du tronc subsistèrent avec force et régularité; ils subsistaient encore dix minutes après l'opération ; une section pratiquée alors sur l’origine même de la huitième paire les abolit sur-lechamp.
XI. J'ai répété ces expériences sur plusieurs autres lapins; le résultat a toujours été le même. J'en conclus, 1° quil y a, dans les centres nerveux, un point (point où finit la moelle épinière et où la moelle allongée commence, c'est-à-dire
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où finit un ordre de phénomènes et où en commence un autre; car, dans une masse de parties continues, la division rationnelle de ces parties ne peut être que la division même de leurs fonctions) auquel la section de ces centres produit /anéantissement subit de tous les mouvements inspiratoires, soit du tronc, soit de la tête; 2° que ce point se trouve à l'origine même de la huitième paire, origine qu'il comprend dans son étendue, commencant avec elle, et finissant un peu au-dessous ; et 3° enfin que les Xmites expérimentales de ce point sont marquées au-dessous par la persévérance des mouvements inspiratoires de la tête, et au-dessus par la persévérance de ceux du tronc.
XIT. Les raisons de ce dernier mode de démarcation sont évidentes : on ne saurait juger de la limite inférieure du point qui nous occupe par l'abolition des mouvements inspiratoires du tronc, parce que la section, opérée dans ce cas, sépare ces mouvements (c'est-à-dire les points de moelle épinière, origines des nerfs producteurs de ces mouvements) de ce point qui est leur premier moteur, et les abolit conséquemment par cette séparation seule ; et il en est de même de sa limite supérieure, que n'indiquerait pas mieux, et
pour la même cause, l'abolition des mouvements de la tête,
Je juge, au contraire, infailliblement et de la limite supérieure par les mouvements du tronc, et de la limite inférieure par les mouvements de la tête, parce que, dans l’un comme dans l’autre cas, les nerfs producteurs de ces mouvements et de la tête et du tronc, tenant toujours par leur origine à ce point, il est clair que ce point se continue tant qu'une simple section, qui l'intéresse seul, les abolit, et qu'il finit dès qu'une pareille section ne les abolit plus.
XIIL. 11 y a donc, dans les centres nerveux, un point qui gouverne tous les mouvements inspiratoires, et dont la simple division les anéantit tous ; ce point se continue ou s'étend tant qu'une pareille division produit un pareil effet; il finit dès qu'elle ne le produit plus; il suffit que ce point demeure attaché à la moelle épinière pour que les mouvements du tronc subsistent; il suffit qu'il demeure attaché à l’encéphale pour que ceux de la tête subsistent ; divisé dans son étendue, il les anéantit tous ; séparé des uns ou des autres, ce sont ceux dont il est séparé qui se perdent, ce sont ceux auxquels il reste attaché qui se conservent. Et ce ne sont pas seulement les mouvements inspiratoires qui dépendent si impérieusement de ce point, ce
point est encore, comme je le disais tout-àl’heure, le point duquel toutes les autres parties du système nerveux dépendent, quant à l'exercice de leurs fonctions; c'est à ce point qu'il faut qu'elles soient attachées pour conserver l'exercice de ces fonctions; il suffit qu'elles en soient détachées pour le perdre.
XIV. J'ai dit plus haut que ce point commence avec l'origine de la huitième paire et s'étend un peu au-dessous. Pour en déterminer les limites avec plus de précision encore, je mis à nu, sur les lapins que je venais d'opérer, toute la partie supérieure de la moelle épinière cervicale et toute la moelle allongée. Je comparai soigneusement alors les diverses sections faites sur ces parties; et voici ce que Je trouval.
La première section, ou la section pratiquée sur le premier lapin, l'avait été immédiatement au-dessous ou en arrière de l'origine de la huitième paire; la seconde section se trouvait une ligne et demie à peu près au-dessous de cette origine; la troisième, environ tros lignes ; et la quatrième, rois lignes et demie plus au-dessous encore. La cinquième section enfin avait eu lieu immédiatement au-dessus de l’origine de la huitième paire; et la sixième près d'une ligne audessus de cette origine.
XV. Or, les mouvements inspiratoires de la tête avaient reparu dès la troisième section, et ceux du tronc dès la cinquième. La limite du point central et premier moteur du système nerveux se trouve donc immédiatement au-dessus de l’origine de la huitième paire; et sa limite inférieure , trois lignes à peu près au-dessous de cette origine. Ce point n'a donc, en tout, que quelques lignes d'étendue dans les lapins : il en a moins encore dans les animaux plus petits que ceux-ci, il en a un peu plus dans les animaux plus srands, l'étendue particulière de ce point variant comme varie l'étendue totale de l’'encéphale; mais, en définitive, c’est toujours d'un point, et d'un point unique, et d'un point qui a quelques lignes à peine, que la respiration , l'exercice de l’action nerveuse, l'unité de cette action, la vie entière de l’animal, en un mot, dépendent.
Remarques sur une expérience de M. Marshall Hall.
IL. Un ingénieux et célèbre physiologiste, M. Marshall Hail, dit, dans ses beaux Mémoires sur le système nerveux, que, si l'on opère tout à la fois, sur un animal, le retranchement du cer-
veau et la section des nerfs preumo-gastriques, la respiration est sur-le-champ abolie (1).
IL. J'ai enlevé, sur un pigeon, les deux lobes cérébraux (le cerveau proprement dit), et j'ai coupé l’un des nerfs pneumo-gastriques. L'animal survivait et respirait très bien encore le lendemain de l'opération, époque où il a été employé à d’autres expériences.
IT. J'ai enlevé les deux lobes cérébraux et coupé les deux nerfs pneumo-gastriques , sur un lapin. L'animal n’a plus respiré qu'avec effort; il restait couché sur le côté; mais enfin il a survécu (et par conséquent respiré encore) pendant plus d’une demi-heure.
IV. La même opération a été pratiquée sur un chien. Il a survécu pendant plus d'un quart d'heure.
V. J'ai enlevé les deux lobes cérébraux et coupé les deux nerfs pneumo-gastriques sur un pigeon.
Immédiatement après l'opération , l'animal, qui avait le jabot plein, a'été pris de vomissements.
(1) Memoirs on the nervous system. Londres, 1837. Voici comment s'exprime M. Marshal Hall: « Each ( soit le cerveau, soit les » nerfs pneumo-gastriques ) may be removed singly; but if both » be removed, the inspirations cease, as:in the experiment of di- » viding the medulla oblongata at the origin of the pneumo-gastric
» nerves : an experiment hitherto unexplained. » Pag. 87.
Du reste, il respirait et vivait très bien.
Le lendémain de l'opération, il vivait encore.
VI. J'enlevai le cervelet, et je coupai les deux nerfs pneumo-gastriques , sur un autre pigeon.
L'animal vivait et respirait très bien trois heures après l'opération, époque où il fut employé à d'autres expériences.
VIL Les deux tubercules bijumeaux furent enlevés, et les deux nerfs pneumo-gastriques coupés, sur un troisième pigeon.
L'animal survivait et respirait très bien trois heures après l'opération, époque où il fut employé à d’autres recherches.
VIIL. Enfin, sur un quatrième pigeon, je commençai par couper les deux nerfs pneumo-pastriques; après quoi j'enlevai, d'abord les deux lobes cérébraux, puis le cervelet, puis les tubercules bijumeaux ; la moelle allongée restait done seule, mais restait entière.
L'animal survivait, et par conséquent respirait encore, plus de deux heures après l'opération.
IX. Je répétai cette expérience, sur un lapin. L'animal survécut à l'opération pendant à peu prés vingt-deux minutes : sa respiration n'était plus, à la vérité, continue; mais elle se reproduisait de temps en temps, et surtout quand on irritait l'animal.
X. Ainsi : 1° l'abolition de la respiration n’est pas immédiate et brusque dans les expériences qu'on vient de voir, comme elle l'est dans l’expérience de la section transversale de la moelle allongée à l'origine de la huitième paire.
9° Le rr7ouvement respiratoire survit au retranchement combiné des nerfs pneumo-gastriques et des lobes cérébraux; des nerfs pneumo-gastriques et du cervelet; des nerfs pneumo-gastriques et des tubercules bijumeaux:; il survit au retranchement de toutes ces parties (les lobes cérébraux, le cervelet, les tubercules bijumeaux ), combiné avec . Ja section des nerfs pneumo-gastriques : ce mouvement ne dépend donc essentiellement (et il ne s'agit ici que du principe primordial, essentiel, de ce mouvement) ni d'aucune de ces parties prise séparément, ni de toutes prises ensemble.
3° Avec la section, au contraire, de la moelle allongée vers l'origine de la huitième paire, et avec cette section seule, à l'exclusion de toute autre lésion, tout mouvement respiratoire cesse sur-le-champ. C'est donc dans cette moelle, et dans cette moelle seule, que réside le principe essentiel et primordial de ce mouvement.