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CHAPITRE XV

De la Calorification.

Toute combustion amène un développement de chaleur qui lui est proportionnel.

Cette chaleur peut être appréciée de deux manières, ou bien on notera le degré auquel sera arrivée la température du milieu où la combustion s'opère, sans tenir compte des déperditions possibles ou du poids du corps échauffé et alors on fera de la simple thermométrie, ou bien on dosera pour ainsi dire la chaleur produite, on en mesurera la valeur réelle, la quantité, et alors on fera de la calorimétrie.

Le premier procédé donnera le sens dans lequel s'opère la combustion, il n'en donnera pas la valeur.

La thermométrie, en effet, sera toujours un puissant moyen de diagnostic; par elle, on saura de combien s'est échauffé un malade, on saura presque combien il a produit de chaleur. Mais un élément lui échappe ; les variations dues au rayonnement ou à la vaporisation des produits de sécrétion peuvent faire complètement perdre leur sens aux phénomènes. Deux malades produisent une même quantité de chaleur. L'un est soumis au refroidissement, l'autre est protégé contre le rayonnement, le premier aura une température plus basse que le second. — La différence sera bien plus grande encore si l'un des deux malades est exposé à l'évaporation de la perspiration cutanée, la quantité de chaleur nécessairement perdue pour le passage de la sueur à l'état de vapeur pourra être telle que ce soit précisément

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le malade qui a produit le plus de chaleur qui soit, en réalité, le moins chaud.

Voilà pourquoi la thermométrie ne sera jamais un procédé de mesure des combustions. — Il faudra toujours employer dans ce but la calorimétrie.

Lavoisier, Dulong, Desprez et Cl. Bernard ont déjà utilisé cette méthode physique et l'ont introduite dans les études biologiques. Nous n'avons pas à rappeler ici les admirables résultats auxquels ils sont arrivés.

Nous devons avouer que chez l'homme, chez le malade, la calorimétrie n'a pas encore été employée d'une manière bien sérieuse et nous n'aurons guère à signaler que quelques rares expériences de Liebermeister dont la précision ne nous paraît pas absolue.

Mais avant d'arriver à la description des travaux de cet auteur, nous devons dire quelques mots des recherches antérieures.

Tout d'abord, il nous faut signaler une opinion singulière qui tire, croyons-nous, toute son importance de la valeur scientifique de ceux qui l'ont soutenue.

Un certain nombre de savants ont dernièrement prétendu que, même dans une fièvre intense, la production réelle de chaleur n'est jamais accrue, il n'y aurait jamais augmentation dans les combustions : pour eux, l'urée et l'acide carbonique restent à leur chiffre normal.

Après tout ce que nous avons dit, nous pourrions rejeter a priori cette manière de voir; mais examinons plutôt comment ces physiologistes accordent leur opinion avec ce fait qu'en réalité, dans beaucoup d'états morbides, la température s'accroît. Pour eux, dans la fièvre, ce n'est pas la production de chaleur qui augmente, c'est sa perte par rayonnement qui diminue. De toute façon le résultat est toujours un accroissement dans la température.

Cette théorie n'est pas nouvelle, elle remonte à Galien qui considérait la fièvre comme une rétention de chaleur; mais

elle a dernièrement trouvé des défenseurs énergiques dans Traube et dans ses élèves.

Pour eux, dans la fièvre, les vaisseaux capillaires cutanés se resserrent ; moins de sang arrive à la peau, d'où diminution de la perte de chaleur par rayonnement. Cette anémie de la peau a encore une autre conséquence, elle tarit la sécrétion sudorale, d'où moindre évaporation : résultat qui s'ajoute au précédent.

La première objection qu'on peut faire à cette théorie nous semble capitale. Si vraiment la peau est anémiée et perd moins, elle doit être plus froide : si elle continuait à être aussi chaude qu'à l'état normal, il n'y aurait aucune raison pour qu'elle perdît moins. Or, précisément elle est infiniment plus chaude.

Les élèves de Traube ont compris l'importance de cette objection et ils ont tâché de prouver que, dans la fièvre, la peau était anémiée et froide.

Senator a fait des expériences pour prouver que, chez les animaux fébricitants, les téguments de l'oreille sont anémiés. Je ne sais comment cet observateur s'y est pris pour constater ce phénomène, nous n'avons jamais pu 1b retrouver, et il est de connaissance vulgaire que chez les chiens fébricitants, par exemple, les oreilles, les narines, le museau sont rouges et brûlants.

Wegscheider prétend que, dans la fièvre, il a observé le refroidissement de la surface cutanée des extrémités ; c'est encore une assertion contraire à la plus simple observation. Tout le monde sait bien que les fébricitants ont les mains chaudes, le thermomètre le prouve d'une manière irréfatable : on ne comprend pas que l'on discute sur ces choses là.

D'ailleurs, bien des observateurs ont répondu aux partisans de la doctrine de Traube. Baùmler a constaté que, dans la fièvre, les vaisseaux cutanés sont dilatés : il en résulte un rayonnement plus intense, mais le moindre refroidisse-

ment les fait contracter, d'où des déperditions moindres à ce moment. Les vaisseaux cutanés deviendraient donc de véritables régulateurs de la température.

Pour Schiff, la dilatation des vaisseaux cutanés dans la fièvre est extrême : Vulpian partage son opinion ; Leyden, enfin, considère que, dans la fièvre, l'évaporation cutanée s'accroît toujours.

Si on ajoute à tout cela ce fait que les produits de combustion augmentent, il ne restera plus rien de la théorie de Traube, qui nie l'augmentation des combustions ellesmêmes.

Une seule expérience peut d'ailleurs trancher la question.

Si l'on peut prouver que le fébricitant produit et rayonne plus de chaleur que l'homme sain, la théorie de Traube est ruinée. Une pareille conclusion ne peut malheureusement être obtenue qu'au moyen de la calorimétrie et les procédés de calorimétrie applicables à l'homme sont encore aujourd'hui des plus rudimentaires.

C'est ainsi que Leyden renferme le membre inférieur de son malade dans un calorimètre à eau d'une forme spéciale. Un pareil procédé peut à peine fournir des résultats approchés.

Liebermeister, dont nous avons déjà étudié les travaux sur la production de l'acide carbonique, procède d'une manière qui, pour être un peu plus rigoureuse, ne laisse pas moins une large part à la critique. Il place ses malades dans des bains dont la température et le poids sont connus. De l'élévation de température de ces bains, il conclut à la production de chaleur.

Pour arriver à de bonnes expériences, il faut que la température du bain soit primitivement plus basse que celle du malade : cela n'est pas sans inconvénient au point de vue de la santé du patient, aussi Liebermeister a-t-il songé à procéder autrement. Il place ses sujets dans des bains chauds à température égale à celle du corps. Toute la chaleur

produite par les combustions organiques sert alors à échauffer en même temps et également le patient et le bain dans lequel il est plongé.

On voit, de suite, à combien de causes d'erreur on est exposé dans ces procédés : le corps entier du malade ne plonge pas dans le bain, il y a perte de chaleur par l'évaporation pulmonaire, par l'extérieur et la surface du calorimètre, par l'évaporation de Feau du bain. Il faut corriger tout cela par des calculs : méthode médiocre. Néanmoins la production de chaleur est telle, dans la fièvre, que cette méthode imparfaite donne encore des résultats suffisants pour infirmer absolument les théories de Traube et de Senator.

Les premiers faits publiés par Liebermeister avaient rapport à l'homme sain. Il a vu que plus le bain est froid, plus l'homme placé dedans perd de calorique : il faut une prolongation assez longue du bain pour que la température du corps se mette à baisser. Dans les premiers moments elle est invariable.

Malgré cette perte de chaleur, la température centrale demeure fixe ; la production réelle est donc plus grande.

D'un grand nombre de recherches sur les fébricitants, Liebermeister conclut que ces malades produisent plus de chaleur que l'homme sain et qu'eux aussi maintiennent leur température à un degré constant.

Ainsi tandis qu'un homme sain à 37« 5 produit 163 calories, un fébricitant du même poids et ayant une température de 40° en produit 267.

En résumé, Liebermeister pense que, pour maintenir la température fixe, un fiévreux doit augmenter sa production de calories.

A 38« de 6 O/O

A 39« de 12 —

A ^O^' cle 18 —

A 41» de 24 —

Le séjour dans l'eau, corps bon conducteur, augmente la déperdition. Le fiévreux placé dans l'air doit perdre un peu moins.

Ces résultats sont d'ailleurs complètement applicables à la période de froid. (Liebermeister, Bœrensprung, Michael, Kernig.)

De toute manière, nous savons que le fébricitant produit plus de chaleur que l'homme sain et cela ne nous étonne pas puisque nous savons que les combustions sont augmentées.

Deuxième point à examiner : par quel mécanisme maintient-il sa température fixe ? Les travaux de Liebermeister nous apprennent encore que le fébricitant, comme l'homme sain, proportionne sa production de chaleur à ses pertes.

Un fébricitant, plongé dans un bain froid pendant quelques minutes, maintient la fixité de sa température : c'est un fait d'expérience. Gela a été souvent remarqué et on en a tiré une objection grave contre le traitement de la fièvre par les bains froids.

Liebermeister a plongé ses malades dans des bains trèsfroids, et il a vu ses sujets produire une quantité de chaleur juste égale à ce qui était nécessaire pour maintenir leur température : comme l'homme sain, ils produisaient donc plus quand la perte était plus grande.

Nous le répétons, tout imparfaites qu'elles sont, les recherches de Liebermeister prouvent que la quantité de chaleur émise par le fébricitant est supérieure à celle que produit l'homme sain, c'est tout ce que nous en voulons retenir.

Un des auteurs qui se sont le plus occupé de la théorie de la fièvre, Marey, accepte l'augmentation de la quantité de chaleur, mais il y joint la théorie du nivellement; il essaye en quelque sorte de concilier la théorie de Traube et celle de Liebermeister.

Pour Marey, la production exagérée de chaleur a bien

lieu, mais dans des proportions restreintes. En revanche, au moment où commence la fièvre, tous les vaisseaux se dilatent par Faction du grand sympathique : les régions superficielles du corps, ordinairement plus froides, s'échauffent, elles rayonnent davantage et le; malade se refroidirait vite si, précisément, le rayonnement exagéré n'amenait la sensation du froid qui fait que le fiévreux se couvre, chauff'e son logement, prend des boissons chaudes, d'où pertes moindres et finalement élévation de la température.

Ainsi on le voit, Marey considère que la fièvre est surtout un nivellement de la température qui fait que la peau, se vascularisant, perd d'abord plus. De là, lutte du malade par des moyens extérieurs, et finalement rayonnement moindre et échauffement plus grand.

Senator reprend la théorie de Marey et il l'adapte aux idées préconçues qu'il a sur l'exhalation de l'acide carbonique.

Nous savons déjà que Senator croit que, dans la fièvre, l'exhalation d'acide carbonique est moindre que dans l'état normal. (Nous savons d'ailleurs que l'expérience la plus simple prouve le contraire.) Senator pense encore que, dans la fièvre, les produits ternaires ne sont pas brûlés et que les graisses augmentent (dégénérescences), nous avons déjà dit ce que nous pensions de cette singulière opinion qui est contredite par le plus vulgaire examen. Néanmoins, Senator accepte l'augmentation de la chaleur produite, il pense qu'elle tient à une exagération dans la combustion des albuminoïdes: d'où excès d'urée. Seulement cet excès de chaleur est très-faible, et il serait presque sans influence si les pertes n'étaient pas diminuées grâce au rétrécissement des vaisseaux cutanés (1) et au rayonnement moindre de la peau (2).

(1) L'expérience prouve que les vaisseaux cutanés sont plutôt dilatés ; la paroi est rouge et chaude.

(2) En 1875, Hûler a encore renchéri sur cette théorie, pour lui, chez le

La théorie de Senator est ingénieuse, seulement elle ne repose pas sur des expériences directes : pour nous qui savons que, dans la fièvre, il y a plus d'oxj^gène absorbé, plus d'acide carbonique rendu, plus d'urée excrétée, une plus grande quantité de calorique produite, nous n'hésiterons pas à considérer ce processus comme une augmentaiion des combustions respiratoires. Comment et pourquoi ces combustions augmentent-elles, c'est ce que nous ne rechercherons pas, cela ne faisant pas partie de notre tâche qui est surtout d'établir des faits sans tenir grand compte des théories.

Claude Bernard pense que l'exagération des combustions dans la fièvre est un phénomène dépendant uniquement du système nerveux. « La fièvre, dit-il, malgré les lacunes que nous avons constatées dans la théorie de sa nature et de son mécanisme, la fièvre nous apparaît essentiellement comme une exagération de l'activité des nerfs médullaires vaso-dilatateurs ou calorifiques, ou en un mot des nerfs de dénutrition. Il n'y a plus alors pour les tissus en général de période successive de nutrition et de dénutrition, celle-ci règne seule et la production de chaleur est continue. »

Tchedschichin pense que la fièvre est une paralysie du centre thermique modérateur.

Pour Weber (1), il y a d'abord excitation du centre vasomoteur, période de frisson, pâleur de la peau, diminution des pertes.

Puis les nerfs vaso-moteurs sont parésiés, les vaisseaux de la peau se dilatent, le sang vient se rafraîchir à la peau

fébricitant, le rayonnement cutané est moindre, parce que les vaisseaux de la peau sont oblitérés par des bactéries et des leucocytes !

(l) Voir, pour les détails sur cette partie de la question, les thèses de MM. Weber et Ducastel, ainsi que l'ouvrage du professeur Lorain.

et se mélanger ensuite au sang trop chaud des organes centraux (régulation).

Pour Liebermeister, la température du corps est élevée au-dessus de la normale par suite de l'exagération des combustions, mais ce qui constitue la fièvre c'est que la régulation se fait pour une température supérieure à 37° 5, le fébricitant n'a rien de spécial, il est seulement réglé à une température supérieure à celle des hommes en bonne santé. — Pourquoi cette transposition a-t-elle lieu, c'est ce que Liebermeister ne peut expliquer.

Quittons donc ces hypothèses et contentons nous de faits dont nous croyons être sûrs aujourd'hui ; l'augmentation de chaleur produite, correspond à l'augmentation des produits de combustion, la fièvre est donc, d'où qu'elle vienne, une augmentation de ces combustions.

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