CHAPITRE VIII
DES MOYENS A ADOPTER PAR LES SOCIÉTÉS DE SOBRIÉTÉ, POUR QU?ELLES PUISSENT ATTEINDRE LE BUT DE LEUR INSTITU- TION.
Il convient ici de remarquer avant toute chose, que l’œuvre de la tempérance doit être le fruit des efforts simultanés de tous les gens de bien, de tous ceux qui aiment leurs semblables; que comme telle, elle ne doit être revendiquée par aucun parti, par aucune secte; et qu'il importe essentiellement d’éviter qu’aucune controverse religieuse ou discussion politique , ne soit admise dans une arène exclusivement consacrée aux combats contre l’intempérance, ses causes et ses effets. C’est en agissant ainsi, que dans les autres pays, les amis de la sobriété ont toujours présenté une phalange serrée et puissante par son unanimité.
Les Sociétés de tempérance ne doivent jamais oublier non plus, qu’elles ont une double tâche à remplir : éclairer l’opinion publique sur les inconvénients si graves el
si nombreux qu’entraîne l’abus des boissons enivrantes,
et persuader aux masses d’abandonner surtout l’usage des liqueurs alcooliques.
L’opinion publique n’est pas seulement à éclairer sur ce point ; elle est encore à former : car il s’en faut 'de beaucoup qu’il suffise qu’une chose soit juste , utile , bien, pour qu’elle soit, par cela seul, adoptée par l’opinion publique. N’est- il pas essentiellement injuste et déraisonnable, par exemple, que les millions de catholiques qui forment la masse de la population de l’Irlande payent les ministres, si richement rétribués, du culte de quelques milliers de protestants qui y habitent? Cependant , on sait les efforts vraiment désespérés qu’a fait si longtemps un grand citoyen (*) pour généraliser cette opinion en Angleterre.
Aux États-Unis d’Amérique, dont nous avons déjà eu si souvent occasion de parler ; dans ce pays de liberté et d’égalité démocratique ; dans ce pays de tolérance religieuse et de philanthropie; l’opinion générale est tellement favorable au principe de l’esclavage, que la populace y pille, brûle et pend les blancs, qui ont voulu prouver qu’un noir est capable de lire l’évangile tout aussi couramment qu’un iankie de Massachussetts ou de Pensylvanie ; ce qui a fait dire au célèbre O’Connel, dans l’une des démagogiques ovations dont il a été souvent l’objet, qu’il aimerait tout autant avoir affaire à un voleur et à un filou, qu’à un Américain se disant républicain et ayant des esclaves.
O O’Connel.
Que Ton ne vienne pas prétendre que cette opinion publique, si difficile à conquérir, soit à l’avance acquise aux Sociétés de sobriété. Sans doute que la majorité des personnes sages, éclairées, désintéressées, applaudira au but qu’elles se proposent : mais il est aussi quelques hommes graves qui pensent avoir des objections sérieuses à opposer. Ils disent, par exemple, que, puisque l’état de notre civilisation comporte nécessairement l’existence d’une classe de citoyens condamnés par le sort aux durs travaux , aux privations de toute espèce , il est bon , peut-être humain , de ne pas lui enlever la faculté de se réjouir à bon compte ; et d’oublier de temps à autre, le nombre si grand de ses maux.
Or, si des hommes éclairés et désintéressés, se croient en droit de tenir de pareils discours; que ne doit-on pas craindre du nombre si considérable de ceux dont l’intelligence est bornée ; de ceux qui se livrent habituellement à l’intempérance ou qui en profitent; en un mot, de la multitude de ceux, qui se trouvent intéressés soit directement , soit indirectement , au vaste mouvement commercial dont l’intempérance est la base, ou, si F on veut, l’occasion ?
11 nous paraît donc incontestable, que les bons citoyens qui commencent déjà à réunir leurs efforts pour combattre ce vice ont à faire, à cet égard, l’éducation de la France: ont à former, à captiver l’opinion générale. Or, l’agent qui doit amener cet indispensable résultat est, suivant nous, la presse : c’est à elle qu’il faut avoir re-
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cours, c’est son levier tout puissant qu’il faut employer. Que l’on jette un coup d’œil sur les progrès qu’elle a fait faire à l’esprit humain, depuis que l’on a compris que sa véritable mission était de combattre l’erreur, d’éclairer les hommes; et l’on se convaincra qu’il n’est aucune vérité qu’elle ne puisse finir par rendre sensible; qu’il n’est aucun bien qu’elle ne puisse parvenir à faire goûter.
N’est-ce pas en effet à la presse, que nous devons tant d’heureuses institutions dont la France a, depuis peu de lustres, fait l’acquisition? Grâce à la publicité, ne voit-on pas, qu’à mesure que, dans un département, un homme d’expérience et de dévouement, fait arriver à l’application quelque idée généreuse, progressive, quelque utile principe de morale ou d’économie politique, la plupart des autres départements s’en emparent aussitôt et la perfectionnent? N’est-ce pas ainsi que l’on a vu se propager tour à tour les cours industriels, les comices agricoles, les établissements pour l’extinction de la mendicité, les salles d’asile, les caisses d’épargne, les sociétés industrielles, celles dites des Amis des arts, etc.? Or, si les idées les plus favorables au progrès, si les questions les plus délicates de l’administration, les problèmes les plus difficiles de l’ordre social, peuvent ainsi s’étudier en détail, dans leur application et au grand jour; par quel motif désespérerait-on de faire adopter tôt ou tard, à L’opinion publique , les idées de tempérance générale que l’association qui s’est formée, et celles que son
exemple doit produire, chercheront désormais, par tous les moyens possibles , à faire triompher.
Quant au choix de ces moyens , à la désignation de ceux qu’il convient le mieux d’employer, pour fixer l’opinion publique et conquérir ses faveurs ; il nous semble qu’ils doivent consister d’abord dans la plus grande publicité possible donnée à des détails de la nature de ceux qui précèdent. Il faut faire pénétrer partout la connaissance des faits qui se rattachent à la formation des Sociétés de tempérance dans les diverses parties du globe. Il faut non - seulement que chacun puisse apprendre jusqu’à quel point l’abus des liqueurs enivrantes a de résultats funestes au physique comme au moral; mais encore quels succès ont été obtenus par d’autres Sociétés du même genre, dans l’ancien et le nouveau monde.
C’est ainsi que la fondation de la Société américaine fut précédée d’un opuscule intitulé : La Ferme bien conduite, qui publia, dès 1825, les grands avantages de la sobriété, aussi bien que les heureux effets qu’aurait, pour tous les habitants de l’Union, l’adoption du principe d 'abstinence absolue, dont on avait résolu de faire la base du système. C’est ainsi que, peu après l’obtention des premiers succès, on répandit à cent mille exemplaires, un autre ouvrage du même genre, mais plus développé, plus intéressant encore que le premier, sous le titre de : Circulaire nationale à tous les pères de famille .
Les éléments de la brochure dont nous réclamons la publication en France pourraient être, au besoin, puisés
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dans ce que les Mémoires produits par ie concours actuel, auraient procuré de mieux, extrayant de chacun d’eux , pour en faire un tout bien coordonné , les idées les plus heureuses, les plus saillantes, les plus rationnelles, les anecdotes surtout les plus capables de jeter quelque intérêt sur cette matière aride , et au fond purement spéculative. Programme de la Société actuellement existante, et de toutes celles qui se formeront sans doute à son imitation, ce factum serait imprimé à un grand nombre d’exemplaires , dont une partie serait distribuée aux personnes les plus propres à seconder les vues de la réforme ; et l’autre livrée au commerce , pour couvrir d’autant les frais d’impression. Non-seulement on y démontrerait 1 utilité de Sociétés semblables dans d’autres départements, mais on y expliquerait de quelle manière elles devraient y être formées, et le mode de correspondance qui, au besoin , réunirait leurs concours à un centre commun.
Inutile de dire que cette première publication ne pourrait pas fixer d’une manière suffisante, l’attention, les faveurs de l’opinion ; et qu’il y aurait nécessité de recourir sans aucun retard à la presse périodique, pour établir, entre les Sociétés de tempérance et le public, ces relations continuelles qui formeraient le gage le plus certain du succès.
Cette vérité a été si bien comprise en Amérique, que le journal hebdomadaire le Philanthrope national fut fondé, à Boston, en même temps que la Société de tem-
pérance américaine; que. Tannée suivante, on établit à Andover le Journal de l’ Humanité ; et qu’en 1829, il en fut institué un troisième à New-Yorck , destiné à être répandu dans tous les États de TUnion : c’est le Recorder dont nous avons déjà parlé , et qui , pendant tout le cours de 1834, a été distribué à deux cent cinquante mille exemplaires par mois.
Depuis, et nous l’avons précédemment énoncé; un grand nombre d’autres journaux de tempérance ont été établis dans le même pays; et comme le prix de l’abonnement varie d’un dollar à un demi-dollar par an, sommes sur lesquelles on obtient même une forte remise lorsqu’on prend plusieurs exemplaires ; cet excessif bon marché fait que non-seulement il n’y a pour ainsi dire pas de famille qui ne soit à même de prendre un abonnement, mais que les Sociétés de tempérance peuvent encore s’abonner pour des exemplaires par milliers , qu’elles distribuent ensuite gratuitement.
Ce n’est pas seulement aux États-Unis, que Ton a cru devoir établir des journaux de tempérance : il y en a plusieurs en Angleterre, dont deux à Londres, un ou deux en Écosse, un au moins en Irlande. La nouvelle Terre-Neuve, le haut et le bas Canada, le cap de Bonne- Espérance, Bombay, Ceylan, Calcutta, Madras, la Nouvelle-Hollande, la Suède, en possèdent au moins un; et partout ils sont exclusivement consacrés aux progrès de la cause de la sobriété. L’adoption de cette mesure par les apôtres de cette vertu, dans toutes les parties du
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globe, atteste suffisamment son excellence ; et dès lors, on ne saurait désirer trop vivement de la voir pratiquer par l’association modèle qui s'est formée parmi nous. Le pouvoir gouvernemental, si intéressé à la propagation de la réforme; le nombre si considérable des amis de l’humanité que compte la France; le besoin d’ordre que l’on y éprouve ; le sentiment de la gravité du mal produit par l’intempérance , qui s’y fait sentir d’une manière presque instinctive; tout semble assurer le succès des publications périodiques qui tendraient à y porter remède : tout semble se réunir pour assurer, à un journal de ce genre, qui paraîtrait d’abord une fois par mois, et qui, par conséquent, pourrait être donné à prix modique, le nombre d’abonnés nécessaire pour couvrir au moins les frais que sa publication nécessiterait.
Ce serait beaucoup , sans doute , pour l’œuvre , de s’être ainsi créé un organe spécial ; cependant ce ne serait point assez ; et il faudrait encore que le nombre si considérable de nos journaux politiques , scientifiques et littéraires , tant de la capitale que des provinces , consentissent à lui consacrer une portion plus ou moins grande de leurs colonnes , principalement pour donner la plus grande publicité aux comptes généraux qui seraient dressés chaque année et portés à la connaissance du public par la voie de la presse. Quelles que soient les opinions politiques ou religieuses des éditeurs; il est parmi cette classe , qui exerce une si grande influence , peu d’hommes qui soient opposés aux progrès de la tem-
pérance et qui ne s’empressassent de prêter leur appui à une entreprise si philanthropique.
Outre ces publications périodiques , les Sociétés dont il s’agit, pourraient et même devraient encore, dans la vue de tenir F attention publique continuellement en haleine ; provoquer la composition , soit de recueils anecdotiques propres à faire connaître , et par conséquent , haïr, les résultats de l’intempérance, soit des contes ou historiettes piquantes d’intérêt et naïves de style, dont la moralité plus ou moins cachée tendrait au même but.
Des publications de cette espèce ont eu le plus grand succès aux États-Unis , et sont devenues populaires, dans toute l’ acception de ce mot. Parmi ces contes , on distingue surtout ceux intitulés : My Mothers Gold Jiing ; there is ifear Gocl ; a sectarian Thing ; Groggy Harbour , etc. 1 , qui ont été publiés à Boston par centaines de mille exemplaires. En attendant mieux, on pourrait d’abord les traduire dans notre langue , ou du moins en approprier les fables aux mœurs des classes qu’il importe de corriger.
On pourrait aussi publier des Almanachs de tempérance, qui, outre l’indication de tout ce que des almanachs énoncent ordinairement , contiendraient encore : 1° le narré des faits survenus dans l’année , qui seraient de nature à faire ressortir avec force, les malheurs de tout genre qu’entraîne F ivrognerie : tels que ruines et
1 L’anneau de ma mère : je commence à croire qu’il n’y ait qu’un Dieu, etc., etc.
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désastres arrivés dans les familles : rixes sanglantes survenues entre simples particuliers ou avec des militaires : c2° le compte des résultats de tout genre , heureux sous le rapport de la sobriété , obtenus aussi dans l’année : 3° l’indication du nombre des jugements rendus pour dettes de cabaret , l’énoncé des accidents graves engendrés par l’ivresse et devenus l’occasion de condamnations judiciaires.
Ces documents pourraient être réunis d’abord par la Société centrale, dont nous avons précédemment parlé, et au moyen de sa correspondance avec les associations locales qui devront se former ; puis dans les comptes annuels que publie le garde-des-sceaux et auxquels il serait facile d’ajouter quelques tableaux dont les éléments seraient fournis par les différents greffes et parquets du rovaume.
Enfin , de même que dans les pays où les Sociétés desobriété sont en pleine activité ; on pourrait encore, mais suivant les circonstances, afficher dans les lieux les plus fréquentés par les classes laborieuses, des feuilles entières contenant des instructions et des conseils sur la tempérance; et répandre avec profusion de petits carrés de papier, renfermant quelques maximes en termes laconiques , avec une épigraphe , telle par exemple que celle-ci : Laisse- là ce verre.
Grâce à ces publications de toute espèce , la sobriété se trouverait partout et chaque jour glorifiée; tandis que l’intempérance, au contraire serait condamnée , flétrie.
signalée sous les rapports les plus désastreux. N’est— il pas à croire qu’alors , la réforme gagnant de proche en proche, finirait par étendre ses effets jusqu’aux classes qu’il importe de corriger, et exercerait sur les mœurs des individus qui les composent , sur leurs habitudes , une influence d’autant plus salutaire , quelle opérerait, pour ainsi dire, à leur insu ; le propre de l’opinion publique étant de produire ses réformes de cette manière ?
Cependant ce ne serait point assez du bon vouloir de la presse et des faveurs de l’opinion publique, pour faire triompher la réforme des obstacles de toute nature qu’elle doit rencontrer : il lui faudrait encore le concours de certains fonctionnaires publics ; et comme l’expérience a suffisamment démontré que le travail des manufactures , qui enrichit principalement un petit nombre d’individus, laisse mener à un grand nombre une vie de fatigues et de privations; comme des excès de ceux qui se livrent à ces travaux , aussi bien que de leur contact, il résulte en général, une prédisposition au malaise moral et un amour du changement, qui peuvent être mis en première ligne parmi les causes des révolutions politiques ; comme , sous ce rapport , il n’est pas douteux qu’à Lyon, par exemple, une société de sobriété bien organisée, serait pour le pouvoir, un gage de tranquillité plus efficace qu’une garnison double de celle qui s’y trouve aujourd’hui ; il est à croire que le gouvernement , loin de s’opposer au concours de ses agents, le seconderait au contraire.
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Nous pensons donc, que la Société de sobriété , qui s’est chargée de donner l’impulsion par le plus louable exemple ; devrait, , en attendant que d’autres associations pussent l’imiter en ce point; s’adresser aux maires * de chaque localité un peu importante de sa circonscription territoriale , pour leur signaler , comme dignes d’une sollicitude spéciale , les boissons livrées au commerce, qui contiennent, ainsi que nous l’avons dit plus haut, des principes funestes à la santé; les engager à ramener insensiblement , autant que possible , leurs administrés à l’exécution des règlements de police qui fixent l’heure à laquelle les lieux publics, et particulièrement les cabarets , doivent être évacués ; règlements trop négligés dans nombre de localités. Il faudrait leur démontrer que cette fixation est toute dans l’intérêt des particuliers; et pour empêcher notamment, que des pères de famille puissent , hors de tous les regards , se livrer à des excès qui rejaillissent toujours d’une manière déplorable sur leurs femmes et leurs enfants , il faudrait s’efforcer de les convaincre, que l’opinion publique ne pourrait manquer de seconder promptement leurs efforts plus ou moins ostensibles; et que, quant aux plaintes que quelques individus que l’on protégerait contre eux-mêmes pourraient proférer , le courage civique , qui est l’un de leurs premiers devoirs , consiste à les braver, le bien ne s’opérant jamais avec une complète facilité. Ainsi pourrait-on leur dire , point de pro-
hibitions nouvelles , mais exécution à la fois prudente et ferme , de celles maintenues en tout temps.
Il est à croire que Ton rencontrerait en outre dans ce corps honorable, des correspondants précieux , pour obtenir des matériaux propres à entretenir l’intérêt public , par le moyen de la presse périodique : pour constater les résultats favorables et pour distribuer , avec un utile discernement , les récompenses dont nous parlerons bientôt.
Qui sait, si grâce au concours des magistrats de l’ordre administratif, on ne verrait pas exclure aussi de nos prisons, de nos hôpitaux, et de tant d’autres établissements publics , ces débits permanents de liqueurs enivrantes où la cupidité favorise et rançonne la débauche? De quels désordres la faculté de vendre des liqueurs alcooliques aux prisonniers n’est-elle pas en effet la source ? quels faits scandaleux n’en résultent-ils pas , et pour un qui se manifeste au dehors , combien n’en reste-t-il pas d’inconnus?
Le 19 septembre 1835, le nommé Petit, de Sangatte, condamné à vingt ans de fers et à l’exposition , subit cette dernière peine dans la ville de Calais : mais les liqueurs spiritueuses qu’il avait obtenues dans la prison avant de monter sur F échafaud, F avaient mis dans un tel état d'ivresse , qu’ayant malgré les efforts des gendarmes , rompu les liens qui l’attachaient au poteau , on fut obligé de le traîner pour le remonter sur l’échafaud; et que, pendant tout le surplus du temps de Fex-
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position, il resta étendu sur le plancher comme un animal immonde.
Ce ne devrait pas être seulement de l’autorité administrative, que les Sociétés de sobriété devraient réclamer le concours : elles devraient aussi s’efforcer d’obtenir l’affiliation des officiers du ministère public, appelés à surveiller l’exécution des lois et règlements; et qui sont libres , jusqu’à un certain point, d’apporter plus ou moins de rigueur, dans les poursuites à diriger contre ceux qui y contreviennent. Ce n’est pas quelque chose qui pût ressembler à de la partialité que nous pensons que Ton pourrait obtenir d’eux; mais ce qu’en tout honneur et toute conscience, on pourrait leur demander, serait, de temps à autre, un exemple rigoureusement basé sur la loi ; et qui , en stigmatisant de plus en plus l’ivrognerie , serait propre à inspirer un sentiment d’inquiétude et même de crainte aux malheureux qui s’enivrent avec abrutissement.
Les Sociétés de sobriété , ainsi composées dans chaque localité de tous les hommes influents par leur position sociale, leurs discours, leurs exemples, la nature de leurs fonctions , ne pourraient manquer de mettre peu à peu la tempérance en honneur , et de porter à la pratique de cette vertu nombre d’individus , qui sans une manifestation aussi énergique, aussi unanime de l’opinion publique, se seraient abandonnés à leurs penchants déréglés.
Peut-être même le temps viendrait-il, où nos chefs de
terre et de mer, ne croiraient pas impossible d’adopter des mesures prohibitives semblables à celles prises par les ministres de la guerre et de la marine aux États-Unis : mesures qui ont trouvé , ainsi qu’on Fa vu , parmi les soldats et les matelots, beaucoup moins d’opposition qu’on aurait été disposé à le croire. Dans notre belle patrie , en effet , les chefs sont-ils donc moins philanthropes , moins fermes que dans d’autres contrées du globe? Un juste sentiment de fierté nous fait répondre par la négative ; et notre histoire de toutes les époques est là, pour attester que ce sentiment ne nous trompe pas1. L’exemple suivant prouvera, au reste, qu’il n’y a rien d’impossible dans la réalisation des espérances que nous venons d’exprimer.
Le capitaine John Ross a publié la relation du deuxième voyage qu’il a fait à la recherche d’un passage au nordouest etde sarésidence dans les régions arctiques, de 1829 à 1833. On lit, dans cet ouvrage plein d’intérêt, que le chef célèbre de cette expédition scientifique, animé par le sentiment de la plus profonde conviction, est parvenu, sous la zone la plus glacée où l’homme ait encore pu conserver quelque chaleur vitale, à guérir son équipage, ses matelots anglais, de l’usage même modéré de l’eau-de-vie j et cependant ils restèrent près de quatre ans bloqués par des montagnes de glace ; et cependant,
1 Le maréchal Gérard, les généraux Voiroi et Trézel, aussi bien que le colonel Chatry de la Fosse figurent parmi les souscripteurs de la Société de sobriété d’Amiens.
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ce ne fut qu’ après avoir mille fois désespéré de revoir jamais sa patrie, que l’équipage, réduit à un petit nombre, parvint à se glisser dans un faible esquif, entre les pics glacés, dont la mobilité menaçait à chaque instant de les engloutir. Pendant toutes ces scènes terribles, où l’esprit et le corps avaient si grand besoin d’être réconfortés, on n’eut pas recours une seule fois aux liqueurs spiritueuses, pour rendre de la vigueur au corps et relever le courage abattu.
Ce que le capitaine Ross a fait sous le pôle arctique, pourquoi, nous le répétons, ne pourrait-il pas être opéré, par les chefs de notre marine, sous notre zone tempérée? Que l’on porte dans leur esprit , par les moyens que nous avons précédemment indiqués, la conviction puissante qui animait le navigateur anglais ; et bientôt on la verra aussi réagir sur les subordonnés. Nous ajouterons que, pendant son long séjour chez les Esquimaux, le capitaine Ross, ayant en vain tenté d’ôter à ce peuple ses penchants grossiers, voulut au moins ne pas lui laisser les vices de la civilisation, et notamment celui de la fureur des liqueurs fortes , que les Européens ont eu la honte d’inoculer à tant de peuples sauvages : il ne permit donc pas à ses hôtes d’en connaître même la saveur; précaution honorable et pieuse, dont l’humanité doit se réjouir, et qui donne aux navigateurs à venir, le plus précieux exemple à suivre.
En France, outre le concours des fonctionnaires publics, pris aux divers degrés de l’ordre hiérarchique que
nous venons de désigner , les Sociétés de Tempérance devraient aussi obtenir la coopération des hommes qui pratiquent l’art de guérir. Qui mieux qu’eux, en effet, se trouve à même de connaître et de décrire partout, chaque jour, en termes à la fois vifs et clairs, les effets désastreux de F intempérance? Quelles voix peuvent s’élever avec plus de puissance et d’à-propos, que les leurs? Qui peut se trouver dans une position plus favorable pour fournir, à la presse et aux publications des Sociétés de sobriété, les arguments les plus propres à produire une salutaire et profonde impression ? Aussi les rapports annuels, imprimés dans la Grande-Bretagne et aux États- Unis, leur donnent-ils les plus grands éloges1; nous dirions même que rien ne saurait paraître plus flatteur, que la reconnaissance que les amis de la tempérance leur témoignent, si ces mêmes rapports annuels n’exprimaient aussi aux ministres de l’Évangile les sentiments de profonde gratitude qu’ils ont su mériter à cette occasion. Nul ne paraît effectivement avoir plus fait pour l’œuvre, en Amérique, que les révérends Voods, Edwards, Bûcher et Humphry; en Angleterre, que l’évêque
1 Nous ne citerons ici que la déclaration signée par 928 médecins et chirurgiens anglais, portant que Fusage des spiritueux comme boissons, non-seulement est inutile, mais essentiellement préjudiciable aux personnes en santé et est la source des maladies les plus graves et les plus rebelles à Fart de guérir. Dans ce nombre de signataires, ügurent la plupart des premiers praticiens de Londres et des autres principales villes.
de Londres. De meme, en France , on voit figurer, en tête de la souscription ouverte à- Amiens, le nom du vénérable prélat du diocèse, ceux des divers ecclésiastiques qui composent son clergé, et ceux des curés de toutes les paroisses du siège épiscopal.
En vain objecterait -on que le clergé, désormais renfermé parmi nous , dans l’exercice de ses fonctions sacerdotales , n’est plus en position , comme autrefois , d’exercer une influence active sur le moral et, par contre, sur les intérêts divers de la classe laborieuse ou de toute autre. Sans doute, le temps n’est plus, où, soit du haut de la tribune sacrée, soit dans le secret des tribunaux de pénitence, il soulevait et apaisait, pour ainsi dire à son gré , les tempêtes populaires ; mais , sans entrer ici dans la discussion , dans l’appréciation des moyens d’influence qu’il a su conserver et qu’il possède encore , à cette époque d’incontestable réaction religieuse, 11’est-ce pas à lui, qu’appartient le droit de réunir dans nos temples, sur les bancs de la plus complète égalité, les enfants du pauvre de même que ceux du riche, pour les initier aux premières notions du juste et de l’injuste, pour leur indiquer ce qui est bien, leur faire connaître quelles sont les actions dont il convient de s’abstenir, dans l’intérêt de soi-même et des autres? Jusqu’ici, nul, quelle que soit sa misérable condition, n’échappe à cet enseignement essentiellement primitif, et sans lequel, nombre de membres de la société y prendraient place, sans avoir appris qu’il existe un Dieu qu’il
faut craindre; que l'on doit vénérer plus que tout être humain, Fauteur de ses jours, et que Fou doit aimer son prochain comme soi-même. Eh bien! que, pendant cet enseignement donné aux pieds mêmes de l’autel, le vice de l’ivrognerie soit spécialement désigné comme le plus funeste par ses effets, et par conséquent, comme le plus justement réprouvé par celui qui doit un jour punir le mal que nous aurons fait, ou récompenser les vertus que nous aurons pratiquées ; et les impressions qui seront produites par des discours habilement adaptés à ce sujet, pourront être assez profondes pour être durables.
Le prêtre, membre actif de nos Sociétés de tempérance, ne pourrait-il pas encore tenir le même langage, suivant une opportune convenance, chaque fois qu’appelé dans le triste réduit de la misère, il irait y dispenser les secours de la charité et les douces consolations de la religion ? Enfin, en chaire même, et lorsqu’il vient y proclamer ce que l’homme doit faire, et surtout ce dont il doit s’abstenir, ne pourrait-il pas prêter l’appui de sa voix, souvent éloquente, à la propagation des doctrines de sobriété ?
- Mais, on le sait, avant d’être appelés dans nos temples pour y recevoir les premiers éléments de l’instruction religieuse, les enfants de la plupart des ouvriers de nos villes manufacturières, se trouvent le plus souvent abandonnés dans les rues, au milieu de toutes les chances fâcheuses du hasard, et exposés à y faire l’usage le plus déplorable de la faculté d’imitation, à l’aide de la-
quelle ils créent leurs premières habitudes. Or, des hommes qui se sont livrés à de profondes études sur cette matière, prétendent que dès l’âge de deux ans ou meme de dix-huit mois, les enfants sont capables de comprendre, d’obéir, de discerner, de vouloir ; de façon qu’en Angleterre , des personnes charitables , persuadées que l’on peut commencer leur éducation dès le berceau , se sont occupées de suppléer à l’éducation donnée par les nourrices, et de diriger des nourriceries (nurseries) d’après les règles de l’hygiène et d’une maternelle bienveillance.
Nous ne chercherons pas à apprécier ici, la durée des effets que ces institutions philanthropiques peuvent avoir ; mais nous dirons qu’il est du moins incontestable qu’entre les nourrices et ceux appelés à initier les enfants aux bienfaits de l’instruction primait e, il y a une série d’enseignements et de soins, à l’effet, en quelque sorte, de soutenir à la lisière, les premiers essais de toute l’organisation physique et morale. Confiée à la mère par tout pays, cette première éducation doit être administrée de manière à communiquer aux enfants, cette foule de renseignements dont ils sont avides et dont ils ne peuvent être privés, sans éprouver un retard préjudiciable à l’éducation du second âge. Or, comment les femmes de la classe laborieuse, appelées souvent à partager les travaux industriels de leurs maris, pourraientelles s’acquitter d’un pareil devoir? Tous leurs instants étant absorbés par les occupations auxquelles elles se
livrent pour subvenir à la subsistance cle leurs familles, il en résulte que leurs enfants restent , comme nous l'avons déjà dit, abandonnés à tous les hasards du vagabondage ou de 1? isolement.
Ces considérations, mieux et plus tôt appréciées en Angleterre qu ailleurs, firent établir dans ce pays, où le mouvement industriel a développé plus promptement toutes ses conséquences, et sous le nom d ’ infant’ schools, des salles destinées à recevoir les jeunes enfants, qui se sont considérablement multipliées depuis quinze ans , qui se sont universellement répandues en Écosse, qui se propagent en Allemagne chaque jour de plus en plus, et qui enfin sont, en ce moment, encouragées et recommandées, en France et en Suisse, sous le nom de salles d’asile, nom qui leur convient bien, en tant qu’il se rapporte au bienfait de V asile que l’on peut y recevoir; mais qui ne présente pas cependant, d’une manière assez nette, l’idée d’éducation préparatoire que Y on y reçoit accessoirement à f hospitalité, et qui mérite pourtant de fixer l’attention et la sollicitude publiques.
Œuvre de bienfaisance , la première de ces salles fut ouverte à Paris, avec les deniers consacrés aux pauvres par le gouvernement, sur la recommandation du conseil général des hospices, qui, depuis, les a constamment protégées^à titre d’écoles gratuites.
Que les Sociétés de tempérance secondent de tous leurs efforts des établissements de ce genre; qu’elles se ménagent de nombreuses et efficaces intelligences dans
ceux qui existent déjà. — Aux États-Unis d’Amérique, giace a des prix proposés par quelques personnes bienfaisantes, on a écrit pour les enfants qui fréquentent les écoles, et sous une forme amusante, de petits ouvrages ornés, en général, de gravures destinées à frapper l’imagination des jeunes lecteurs pour lesquels ils ont été composés. Que nos Sociétés de tempérance encouragent des publications de cette espèce, et que l’autorité seconde partout leurs efforts. Par exemple, au mois de novembre 1835, le comité d’arrondissement d’Amiens pour l’instruction primaire a distribué 8,285 volumes d ouvrages élémentaires aux enfants qui fréquentent les écoles de sa circonscription. Que désormais ce comité et tous les autres de France comprennent dans leurs distributions, des opuscules de l’espèce que nous venons d’indiquer, et les enfants y apprenant, dès le principe, à connaître l’intempérance sous ses rapports les plus funestes, pourront prendre d’elle une idée tellement odieuse, qu’avant que cette impression primitive soit effacée de leur esprit par de fâcheux exemples, ces enfants, devenus eux-mêmes des ouvriers laborieux, auront pu acquérir et pratiquer des idées d’ordre, de prévoyance et d’amélioration, qui sont, nous ne saurions trop le répéter, l’antidote le plus efficace contre les excès d’intempérance.
Mais pour perpétuer cette œuvre de protection, il est une autre classe de personnes, dont nous n’avons encore rien dit, et dont cependant le concours est d’une néces-
sité absolue : nous voulons parler des chefs d’ateliers et de tous ceux qui , mis journellement en rapport immédiat avec les classes laborieuses, connaissent avec détail ce cpii concerne chacune de leurs catégories; et qui, devant nécessairement éprouver le contre-coup de leurs bonnes ou mauvaises qualités, se trouvent dès lors, èn quelque sorte , intéressés personnellement , à ce que leurs facultés physiques et morales ne s’altèrent pas.
Aux États-Unis, dans presque toutes les grandes fabriques, dans la construction des canaux et des chemins de fer ; dans les entreprises importantes de tout genre, on a interdit l’usage des boissons spiritueuses; et cependant, les ouvriers n’ont jamais cessé d’affluer. Des avantages multipliés sont seuls résultés de l’adoption d’une pareille mesure. Par exemple, lors de la construction de l’hospice des aliénés pour l’État de Massachussetts ; il a été posé , en 1832, onze cent mille briques, sans qu’il soit arrivé le moindre accident, sans qu’aucun ouvrier ait interrompu son travail : mais aussi, c’est que parmi ces mêmes ouvriers, il ne fut pas consommé une seule goutte de liqueurs spiritueuses.
Malheureusement, de bien longtemps sans doute, la cause de la tempérance ne pourra s’enorgueillir parmi nous de résultats semblables : en attendant, nous ne saurions trop recommander aux chefs d’ateliers de toute espèce, d’interdire avec l’ inflexibilité la plus rigoureuse, l’introduction de liqueurs spiritueuses dans les dépendances de leurs établissements; et de s’attacher à ne faire
1 ^ recherches sur l’intempérance
choix pour contre-maîtres, c’est-à-dire pour hommes d exemple et d autorité, que des individus d’une sobriété leconnue. Adoptant toutes les conséquences de ce système, il serait aussi d’une haute utilité qu’ils eussent te courage de rechercher, plutôt que de fuir, les occasions de faire acte de sévérité, lorsqu’une faute provenant d’un excès semblerait 1 exiger : en un mot, qu’ils s’appliquassent à saisir toutes celles impossibles à prévoir, d’honorerla sobriété et de flétrir 1 ivrognerie.
En admettant, ce qui n’est pas probable, que cette conduite ferme et rigoureuse, eût pour effet d’éloigner pour un temps des ateliers ainsi dirigés, quelques ouvriers intelligents, mais débauchés; cet inconvénient serait bientôt compensé par les avantages que le surplus trouverait dans la scrupuleuse observation de la règle. Plus à l’aise, vivant mieux que ceux soumis à des prohibitions moins sévères, les ouvriers ainsi maintenus, finiraient par provoquer l’envie et par servir de modèles.
Enfin les chefs d’ateliers, pourraient encore employer, comme véhicule efficace pour porter leurs ouvriers à la sobriété, 1 institution de certaines primes d’encouragement en faveur de ceux qui se signaleraient soit par leur persévérante tempérance, soit par leur retour à la pratique de cette vertu. Déjà au mois d’octobre 1835, un maîtie ouvrier en batiments a fait connaître à Amiens, qu’il accorderait une récompense de vingt francs à celui de ses ouvriers, qui durant trois mois, aurait le plus assidûment travaillé et ri aurait pas fait d'excès. Cet exemple
n’est même pas le seul qui ait été donné dans le département de la Somme : la Société d’émulation d’Abbeville, dans sa séance du 19 décembre de la même année, avait décidé qu’une médaille en bronze et une somme en argent, seraient accordées chaque année dans la ville ou l’arrondissement d’Abbeville à un ouvrier ou apprenti qui se serait fait remarquer par sa bonne conduite, son amour du travail, son économie et surtout sa tempérance. Depuis, il y a été arrêté 1° que la médaille et la prime d’argent seraient données, en 1836 , à un ouvrier de la fabrique de draps de MM. Lemaire et Randoing; 2° pour l’année suivante, à un ouvrier de la manufacture de tapis de M. Vaison ; 3° enfin, que la prime et la médaille seraient décernées, dans l’une et l’autre fabrique, par un jury d’ouvriers chargé de désigner celui qui les aurait méritées.
Que de pareils exemples , que de pareilles institutions se multiplient dans nos villes manufacturières, et les ouvriers finiront bientôt par comprendre que la tempérance est vraiment une vertu. L’entendant célébrer depuis leur plus tendre jeunesse , et voyant les récompenses qu’on lui décerne , ils se familiariseront de plus en plus avec son idée, et devenus prévoyants, désireux d’accroître un bien-être qu’ils commenceront à entrevoir, à bien comprendre , ils céderont enfin à faction des moyens continuellement employés pour les protéger dans toutes les positions de la vie, contre f entraînement de leurs penchants : de cette manière se trouvera ac-
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compli le devoir d’ impulsion tutélaire, que le corps social tout entier, a pour devoir d’exercer en faveur des classes obligées de porter double faix , à la décharge de celles mieux partagées par le sort.
Nous ne pensons pas toutefois , que les Sociétés de sobriété doivent se borner à provoquer parmi nous, la création de primes clencouragement du genre de celles que nous venons d’indiquer. Elles devraient, en outre, selon nous, donner elles-mêmes l’exemple à cet égard ; et instituer des récompenses de nature à provoquer la plus généreuse émulation.
11 nous serait sans doute fort difficile d’énumérer ici. les faits qui devraient en paraître dignes. Ce qui est bien est presque toujours relatif 3 et doit ordinairement s’apprécier d’après les circonstances et la diversité des positions.
Lorsque de Monthyon , de bienfaisante mémoire, fonda son prix de vertu, il se borna à dire, sans rien spécialiser, sans tracer un cercle plus ou moins étendu :
« Ceux que j’institue les juges des actions vertueuses que je veux récompenser apprécieront les faits; et celui d’entre eux qui leur paraîtra dénoter le plus une vertu éprouvée, sera couronné h »
1 Ce fut en 1783, que de Monthyon, gardant l’anonyme, institua un prix annuel pour un acte de vertu d’un Français pauvre , à conférer par l’Académie française. Cette fondation ayant été détruite par la révolution, son fondateur, rentré en France à l’époque de la restauration, la rétablit en 1819.
Cette même année, il rétablit aussi, le prix pour l 'invention ou
De même, les statuts de Sociétés de sobriété à venir, imitant en ce point le règlement de la Société d’Amiens, ne devront rien préciser, quant à la nature des faits qui pourront mériter des récompenses. Les hommes d’un zèle éclairé, qui seront appelés à prononcer sur le mérite des faits qui leur seront soumis , trouveront en euxmêmes, cette sorte de discernement qui ne trompe point en pareille occasion. Les individus qu’ils couronneront, ceux qu’ils signaleront à l’approbation de leurs concitovens , auront incontestablement fait une chose utile à la propagation des doctrines de sobriété, ou donné un exemple favorable à l’amélioration des mœurs de la classe livrée parmi nous, au vice de l’intempérance.
Mais de quel genre devront être les récompenses que les Sociétés de sobriété auront à distribuer?
Elles devront être, suivant nous, de deux espèces : honorifiques et pécuniaires .
le perfectionnement des instruments utiles au progrès de ï agriculture, des arts mécaniques et des sciences .
L’année suivante, il rétablit encore celui de physique expérimentale, et, dès 1817, il avait rétabli enfin, celui par lui institué en 1782, pour l’ouvrage le plus utile au bien temporel de V humanité ; aussi bien qu’un prix de statistique. Il mourut en 1820 , âgé de 87 ans. Cet homme, qui a légué 206,314 fr. 98 c. de rente à partager entre les douze bureaux de bienfaisance de Paris, ne vivait que de légumes, de fruits, de laitage : ses cendres reposent sous une simple pierre à Vaugirard •* mais sa statue, ouvrage de Bosio, se trouve sous le péristyle de l’ Hôtel Dieu de Paris, et l’Académie a couronné son éloge le 9 août 1834.
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Les récompenses honorifiques pourraient consister dans des médailles de valeurs diverses, qui seraient distribuées à toutes personnes qui, ayant rendu des services plus ou moins signalés à l’œuvre, se trouveraient dans une position de fortune telle, qu’elles devraient préférer un haut témoignage d’approbation, à une somme d’argent qui, dans aucun cas, ne pourrait être bien considérable.
Par exemple, un grand nombre de points, réclamant un examen spécial et approfondi; des récompenses honorifiques, pourraient provoquer notamment l’examen de de la question de savoir, si la nature des professions n’a pas une inlluence marquée sur les prédispositions des ouvriers à l’intempérance : question grave, soulevée dernièrement par M. Passy et dont la solution, pour être complète, satisfaisante, a besoin d’être précédée de recherches nombreuses, des révélations de la presse de localité et de l’obtention de nombreux termes de comparaison ; question qui , par conséquent, exige des détails trop multipliés pour pouvoir être traitée accessoirement
Il serait encore éminemment utile, de pouvoir substituer aux plaisirs du cabaret, d’autres distractions (car il en fauta l’homme), d’une nature aussi vive, non moins attrayante, et qui cependant n’auraient pas les graves inconvénients qu’ont les premiers : mais on sent en même temps, l’immense difficulté qu’il doit y avoir à opérer une révolution semblable dans les plaisirs d’une classe où tout n’est, le plus souvent, que le résultat de
l’habitude. Pour avoir quelque chance même d’approcher d’un but aussi important, il faudrait consulter le passé, se reporter aux mœurs, aux habitudes des autres peuples à cet égard , et dès lors se présente la nécessité d’études longues et spéciales.
Enfin, il serait vivement à désirer, que l’on pût trouver le moyen de remplacer l’usage des boissons enivrantes, par l’emploi de quelque autre également saine, confortante, agréable au goût et cependant beaucoup plus bénigne. Peut-être cet important problème serait-il moins difficile à résoudre qu’on ne le pense généralement; car en 1831, la Société de tempérance de Pensylvanie ayant proposé un prix de trois cents dollars (1,628 fr.) pour le meilleur essai sur la question de savoir s’il y a des cas, soit en santé , soit en maladie, où l’usage des liqueurs spiritueuses puisse être remplacé par des substances aussi efficaces ; deux des mémoires produits, l’un par le docteur R. Mussey, professeur au collège de Darmouth (New- Hampshire), l’autre par le docteur Lindsey, deWasington, parurent d’un mérite tellement supérieur et remplir si parfaitement les conditions du concours, que les auteurs reçurent chacun un prix de trois cents dollars, et qu’on leur abandonna le bénéfice de la vente de leurs ouvrages. On pourrait trouver dans ces essais, qui ont été réunis en un seul volume , les renseignements les plus précieux, dans le cas où les Sociétés de tempérance parmi nous, mettraient aussi elles au concours, la question que nous avons précédemment posée.
Au reste, ces Sociétés pourraient ne pas être les seules à proposer des récompenses honorifiques pour l’examen des questions de ce genre. La ville d’ Amiens oùs’est formée la première association de sobriété, ne possède-t-elle pas une Académie qui eut Gresset pour fondateur? Abbeville,' Arras et presque toutes les villes du nord, où l’intempérance a le plus besoin de correctif, n’ont-elles pas aussi des Sociétés savantes, qui, chaque année, proposent et distribuent des prix pour des productions littéraires ? Pourquoi ne mettraient-elles pas au concours des questions analogues à celles que nous venons de rappeler? En le taisant, elles hâteraient leur complète solution, fixeraient 1 attention générale sur ces matières, étendraient considérablement le cercle dans lequel elles seraient examinées et pourraient enfin, contribuer à produire sur l’esprit public, cette action préparatoire sans laquelle, nous ne saurions trop le répéter, le succès est impossible.
Quant aux récompenses pécuniaires , on devrait d’abord admettre à les partager, les individus des classes laborieuses des villes où chaque Société de sobriété serait tonnée ; puis ceux des localités où la Société compterait des correspondants, des souscripteurs, des membres affiliés : puis encore les militaires tenant garnison dans les circonscriptions territoriales de ces mêmes localités; tous, sur les indications données parles secrétaires, les maires, les chefs d’ateliers, les commandants des troupes de terre et de mer qui consentiraient à seconder, sur les divers points du royaume, l’action des Sociétés
de leur bienvillent concours. Enfin, et lorsque ces dernières auraient eu connaissance d’un fait remarquable et puissant d’exemple, il conviendrait qu’elles le rendissent public, qu’elles le glorifiassent par une récompense, se fût-il passé à l’autre extrémité du royaume. Peut-être objectera-t-on que la modicité des ressources pécuniaires dont les Sociétés pourront disposer sera un grave empêchement à l’exécution d’un pareil plan : mais en attendant que le but de la réforme , plus connu , mieux apprécié , rende les souscriptions assez abondantes pour subvenir à tous les besoins , les Conseils généraux ne pourraient-ils pas, dans chaque département, allouer les sommes rigoureusement nécessaires? Le Conseil général de la Somme, par exemple, a bien voté, en 1835, douze cents francs en faveur du comice agricole de Y arrondissement d’Amiens , et pareille somme au comité d’agriculture : pense-t-on que la Société de sobriété qui s’y trouve établie 11e mérite pas , à sa naissance , autant d’encouragement que des établissements qui tendent au perfectionnement des procédés agricoles dans un pays où il s’opère, pour ainsi dire , chaque jour de lui-même?
Si , après les allocations des Conseils généraux , il y a encore insuffisance dans les deniers dont les Sociétés de tempérance auront besoin de pouvoir disposer ; qu’on se rappelle alors, que pour honorer, encourager des Sociétés pareilles , le gouvernement des Etats-Unis a fourni à leurs délégués , en congrès, la salle même des séances des députés des Etats : qu’on se rappelle qu’un grand nom-
RECHERCHES SUR L’iNTEMPÉRANCE
brede ces députés, se sont constitués en Société de tempélance, sous la présidence du Ministre de la guerre; et que le généial Jackson, alors revêtu du pouvoir suprême, a cru devoir publier, avec ses prédécesseurs existants, la déclaration la plus approbative des efforts des amis de la tempérance. Qu on se rappelle encore, que pour seconder ses efforts, le gouvernement a supprimé, en 1832,1a ration de liqueurs spiritueuses que l’on distribuait journellement à l’armée de terre : qu’une mesure à peu près semblable a été si puissamment encouragée au département de la marine, que la plupart des vaisseaux américains voguent en ce moment sans alcool à bord, et que l’introduction de ce funeste liquide est formellement interdite dans les forts, dans les camps, dans les casernes, dans les prisons et dans les divers établissements publics de l’Union.
Que l’on se rappelle enfin, que le parlement anglais, dans un but évidemment pareil , a voulu , lui aussi , donner un haut témoignage de l’intérêt qu’il porte aux institutions de sobriété , en ordonnant l’enquête dont
nous avons parlé, et la publication de ses tristes résultats.
D après ces exemples, donnés par des gouvernements aussi éclairés, ne sommes-nous pas fondés à demander que les pouvoirs publics donnent aussi, en France, un témoignage de leur haute sympathie pour l’œuvre de la tempérance?
Dans les pays que nous venons de citer, les dons des
HS
sociétaires ayant pu, dès le principe, suffire aux besoins d’argent ; Y autorité a dû chercher à manifester son approbation, autrement que par une allocation de
fonds.
Mais si, en France, l’insuffisance pécuniaire, qui est l’objet de nos prévisions, se présentait; il serait, nous ne craignons pas de le dire, de la meilleure politique de mettre, par un vote législatif, le ministre de F intérieur à même d’y pourvoir.
Cependant , lors même que les membres des Sociétés de sobriété auraient vu couronner leurs travaux par l’obtention de la puissante coopération du pouvoir, ils n’auraient point encore entièrement accompli la tâche qu’ils auraient acceptée. En effet, il existe parmi nous des caisses dites d 'Epargne et de Prévoyance , par l’intermédiaire desquelles le Trésor public se constitue le dépositaire des plus minimes économies de chaque ouvrier pour les lui restituer, avec intérêt, à la manifestation de ses premiers besoins, à l’expression de ses premiers désirs.
Dans nos villes manufacturières, où F intempérance produit les plus graves désordres, ii n’est aucun salaire qui, en temps ordinaire, ne s’élève à trente sous par jour : dès lors, il y a évidemment possibilité d’en économiser le dixième.
Or, ces trois sous par jour donnent , au bout de trente ans, une somme de 3,000 francs ; et comme l’ouvrier, devenu ainsi propriétaire d’un petit pécule,
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lie l)eul Manquer de désirer vivement de le conserver et même de l’accroître, il s’ensuit qu’il devra, par cela seul , devenir prévoyant , prudent , c’est-à-dire trouver en lui un puissant contre-poids aux penchants qui l’entraînent à ces excès d’intempérance.
Les Caisses d’Épargne étant ainsi d’incontestables auxiliaires pour les Sociétés de sobriété, il est rationnel d en conclure, que les amis de la réforme devront user de tous les moyens d’influence dont iis pourront disposer, pour en favoriser l’établissement et la fréquentation.
On le voit donc, l’œuvre d’humanité et de charité à laquelle nous venons de consacrer nos efforts, ne tend à rien moins qu’à la rénovation des mœurs dans les classes où elles sont le plus altérées.
Aussi, lorsque, grâce à l’exemple donné par la ville d’Amiens, les Sociétés de sobriété se seront suffisamment multipliées parmi nous; non-seulement l’intempérance s’y trouvera honnie par tous les organes de l’opinion publique, poursuivie sous toutes les formes par la presse , resserrée dans les limites les plus étroites possible par l’autorité administrative , flagellée par la main à la fois ferme et prudente du ministère public ; mais encore, attaquée de toutes parts, partout blâmée, partout l’objet de la défaveur générale, elle verra nécessairement restreindre de plus en plus , le cercle où elle exerce son funeste empire; et toutes les institutions créées dans la vue d’améliorer les
hommes ? d’étendre presque sans mesure, les bienfaits de la civilisation , se trouveront prêter leur appui aux efforts faits pour obtenir le résultat que recherche la ligue sainte dont nous avons voulu saluer l’aurore, et dans laquelle voudront, sans doute , entrer tous les citoyens généreux que notre belle patrie compte en si grand nombre.
TABLE DES CHAPITRES
Dos recherches historiques et statistiques sur l’Intempérance des classes laborieuses et les moyens, d’y remédier.
Pages.
Avant-propos VU