ESPAGNE
Nous avons eu déjà l’occasion de dire que, sous Chindawinde, l’un des rois visigoths qui régnèrent sur ce pays, les peuples y méconnaissaient tellement les devoirs de la paternité, qu’une loi dut prononcer la peine
1 De Chàteauneuf.
capitale contre quiconque occasionnerait la mort d’un nouveau-né. Plusieurs siècles après, la charité chrétienne avait ouvert en Espagne, aux enfants trouvés, un grand nombre de vastes maisons, où il était pourvu à tous leurs besoins h Carranza, qui nous l’apprend, loue surtout l’établissement de Tolède, fondé et magnifiquement doté par l’archevêque de cette ville , Gonzalès Mendoza , et l’église de Séville, dont la fabrique, la plus riche du monde chrétien, fournissait des nourrices à un nombre incroyable d’enfants trouvés.
Ce fut aussi en Espagne que Thomas de Villeneuve, archevêque de V alence , dont toute la vie fut signalée par une charité infatigable envers les pauvres lit, de ces innocentes créatures, au XVe siècle, un des objets de sa bienfaisance. L’auteur de sa vie le représente comme sans cesse tourmenté pour elles d’une charité inquiète 1 2; leur éducation l’occupait nuit et jour. Il fit publier dans toutes les églises que les mères dénaturées qui repoussaient loin d’elles le fruit de leurs entrailles, devaient le remettre à la porte du palais. Une petite somme était la récompense de la personne qui apportait un nouveau-né. Deux nourrices veillaient sans cesse pour les recevoir . aucune recherche n’était faite, aucune question sur les parents n’ était adressée.
Le premier jour de chaque mois, toutes les nourrices
1 Alph. Carranza de parlu natur, et legit. p. 347, nos 10(5, 133 et 15(5.
2 Act. Sanet. mens, septemb. t. 5, p. 833 et 936.
se rassemblaient dans la cour du palais avec leurs nourrissons et recevaient le salaire promis. En outre, après avoir examiné tous les enfants, l’évêque donnait des récompenses à celles des nourrices qui lui paraissaient les tenir le plus proprement et les mieux soigner. La cérémonie se terminait par une distribution de remèdes et d’habillements suivant les besoins. Saint Thomas de Villeneuve entretenait de cette manière, plus de 80 enfants, et ce ne fut que 150 ans après sa mort, que saint Vincent de Paul animé, de même que lui, du feu sacré d’une charité sublime, parvint à l’imiter, à le surpasser même parmi nous.
Actuellement, il existe en Espagne 69 hospices d’enfants trouvés Ç suivant M. de Villeneuve, et 67, suivant M. de Gouroff. Celui de Madrid se nomme la Casa cle la Ihclusia. Il est dirigé et soutenu de même que l’était originairement b hospice de Paris , par une association de dames nobles, à la tête de laquelle se trouvait, en 1824, la marquise de Villa-Franca, qui était à la lois présidente de la société et directrice de rétablissement. Les frais auxquels la société survient seule, depuis la fin du règne de Charles IV, se montent à 200,000 fr. par an.
D’après les renseignements que la marquise de Villa- Franca voulut bien communiquer en 1823 à M. de Çhâteauneuf, le nombre des enfants trouvés recueillis à Madrid, ne dépassait pas 8 à 900 ; et, pour toute l’Espagne,
1 De Villencine. Econom. polit, chrét. t. 2. p. 5“2tL
1U0 RECHERCHES HISTORIQUES
< 0 nombre lut jusqu’à la fin du siècle dernier de 12,400. terme moyen.
Vers la même époque, c’est-à-dire en 1785 et 1786 le nombre des enfants trouvés fut, à Barcelone , de 530 ! . A Valence, il fut de 330 1 2. Aujourd’hui ce nombre est,a Madrid, de 1,100, terme moyen calculé sur 5 années ; et comme la moyenne des naissances y est annuellement de 4,300, le rapport se trouve être de 25, 58 sur 100.
Quant a la mortalité des enfants trouvés en ce pays, tout ce que M. de Châteauneuf, qui a fait sur cette matière des recherches approfondies, a pu découvrir, a été qua Barcelone, notamment, il est décédé, en 1786. soixante enfants trouvés sur 100. Tout ce qui concerne les établissements de bienfaisance en Espagne est peu connu.
Avant 1 invasion de ce pays par Napoléon, les enfants trouvés y étaient nourris, dans les hospices, par des nourrices gardées dans 1 établissement, ou au dehors, par des nourrices de la campagne. Le prix de la nourriture au dehors était de 10 fr. 66 cent, par mois, jusqu’à 1 âge de 20 mois, et de moitié de cette somme de 20 mois a 4 ans. A cette époque, ils rentraient à l’hospice pour y être élevés jusqu’à l’âge d’être mis en apprentissage. Les sœurs hospitalières étaient chargées de la surveillance de ces enfants ; et les évêques étaient à la fois
1 Townsend. Voy. en Espag. t. 1, p. 50.
2 Id. t. 3, p. 266.
les chefs de l’ administration et les bienfaiteurs des hôpitaux.
Tous ces établissements avaient excessivement souffert de la guerre. « Nous avons été témoins, dit M. de « Villeneuve l, en 1812 et 1813, dans une partie de la « Catalogne, des malheurs qui avaient frappé les institu- « tions de charité et de religion ; mais en même temps, « des efforts admirables que le clergé, les congrégations « religieuses et hospitalières faisaient à l’envie, pour « soustraire les enfants trouvés et les orphelins, aux hor- « reurs de la misère et de l’abandon. Nous avons été « assez heureux pour nous y associer et ce souvenir nous « est doux et consolateur. »
En Espagne, les enfants trouvés, loin d’être privés d’une éducation libérale, sont élevés au contraire, d’après le principe, ({lie toutes les carrières sont ouvertes au mérite qu’ils peuvent avoir. Cependant le plus grand nombre se livre aux études ecclésiastiques, comme ceux d’Italie à l’étude de la musique , et l’Espagne en compte quelques-uns, parmi ses plus habiles docteurs.
Ü paraîtrait même, ajoute M. de Châteauneuf, que « dans ce royaume la loi, non moins bienfaisante qu’en « Russie, efface la honte de la naissance, en considérant « tous les enfants trouvés connue fils de nobles et dès « lors nobles eux-mêmes. Dans F ignorance où elle de- « meure de leurs parents, elle a cru devoir les supposer
1 Econom. polit, chrét. t. 2, p. 530,
« dans la position la plus favorable aux enfants, et c’est <( sans doute ce qui leur procure l’éducation distinguée « qu’ils reçoivent. Si ce fait est exact, il suffit à lui seul « pour marquer la différence de caractère et de mœurs « qui distingue ces deux pays, situés chacun à une ex- « trémité de l’Europe. Dans l’un, on a donné ce qu’un « peuple esclave regarde comme le bien le plus pré- « cieux : la liberté ; dans l’autre, ce qu’une nation fière « estime le plus : la noblesse. »
Nous terminerons cette notice sur les enfants trouvés en Espagne, en rapportant un usage bizarre qui se pratique à Barcelonne, suivant Townsend, dont nous avons déjà plusieurs fois invoqué le témoignage. Il rapporte que, dans cette ville, tandis que l’on met les garçons en apprentissage, on conduit en procession, par les rues, les filles en âge d’être mariées, et que, s’il arrive dans le trajet qu’un jeune homme, épris tout à coup de l’une d’elles la choisisse, pour en faire son épouse, il la désigne en lui jetant son mouchoir. Montesquieu, s’il eût parlé de cette coutume, l’eût sans doute classée parmi celles suggérées par le climat.