‹ Recherches historiques et statistiques sur l'intempérance des classes laborieuses; et sur les enfants trouvésChapitre 4 sur 49 · LIQUEURS ALCOOLIQUES · texte numérisé non relu

LIQUEURS ALCOOLIQUES

Les classes laborieuses de nos sociétés modernes sont, en ce moment, la proie d’un vice qui tarit pour elles les sources du bien-être, engendre la plupart des maux dont elles sont assaillies , porte le trouble dans les familles et le désordre dans nos cités. Ce vice est celui de /’ ivrognerie. Sans doute qu’il est tout aussi ancien que le vin et les autres boissons produites par la fermentation vineuse 1 ; mais ce n’est plus , maintenant comme autrefois , avec des boissons simplement fermentées , que l’on s’enivre dans nombre de contrées : grâce à la découverte des produits que procure l’art de la distillation, on peut

1 Suivant Diodore , la bière fut découverte en même temps que le vin.

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créer avec une abondance extrême , les agents les plus actifs de l’ivresse par tous pays, sous presque tous les climats, et avec les objets que l’homme multiplie avec le plus de facilité b

Au reste , la découverte de la distillation ne semble pas aussi moderne qu’on le croit généralement : il paraît qu’elle fut due à un alchimiste Arabe qui cherchait le dissolvant universel : on donna à la nouvelle liqueur le nom d’ Alcool, qui était celui d’une poudre avec laquelle les femmes Arabes se peignaient la figure et cela peutêtre, parce que cette liqueur, en procurant l’inflammation du visage de ceux qui s’en servaient, paraissait, sous ce rapport, avoir quelqu’ analogie avec l’espèce de fard alors en usage.

Quoiqu’il en soit, on la considéra d’abord comme un poison et on ne s’en servit longtemps que dans les laboratoires. Mais Arnold de Villa , célèbre médecin espagnol, l’ayant recommandée comme remède dans certaines maladies son disciple, le fameux Raimond Lui le , suivit l’exemple de son maître ; et grâces à la grande réputation dont il jouissait , l’usage médical de l’alcool, se répandit dans presque toute l’Europe 2.

1 Foureroi a démontré que fon pouvait obtenir de f eau-de-vie, non-séulement de forge et de toutes les céréales, non-seulement des pois, des carottes et de la plupart des légumes, mais encore de toutes les substances monocotylédones, chez lesquelles la fermentation est compagne de la germination.

2 Histoire des sociétés de tempérance des États-Unis d’Amérique, par M. Baird.

On cessa alors de regarder cette substance comme un poison : passant même d’un extrême à l’autre , on fut jusqu’à se persuader qu’elle prolongeait la vie et on l’appela aqua vitœ , eau de vie. Enfin son usage, comme remède, devint l’objet d’un tel engoûment, que Théoricus, dans un traité qui nous- a été conservé dans les chroniques d’Holinshed, dit en parlant d’elle :

« .... L’eau-de-vie retarde la vieillesse, elle fortifie la « jeunesse, elle aide à la digestion, elle détache les « flegmes , elle dissipe la mélancolie , elle rend le cœur « joyeux, elle soulage l’esprit, elle donne de la vivacité au « système nerveux, elle guérit l’hydropisie et la stranc< gurie : elle dissout la pierre , expulse la gravelle et « chasse les vents : elle préserve des étourdissements , « des éblouissements , du grassiment , du bégayement , « du claquement des dents , du râlement de gorge : elle « prévient les étouffements , les vomissements , les souci lèvements de cœur, elle empêche le tremblement des « mains, les crispations de nerfs, la rupture des veines, « la carie des os et la liquéfaction de la moelle » .

D’une telle opinion des vertus médicales de l’eau-devie, à celle qu’elle pouvait aussi faire beaucoup de bien à l’homme en santé , la transition était facile ; et comme ce sont les divers besoins dans les divers climats qui forment les différentes maniérés de vivre 4, ce fut d’abord chez les peuples du nord de l’Europe, que cette opinion se forma

1 Montesquieu, Esprit des Lois.

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généralement, parce que Faction du froid les porte plus que tous les autres à chercher dans des boissons et des aliments échauffants, une chaleur vitale plus énergique; aussi Maciejoswki auteur Polonais, nous apprend-il, dans son histoire de la législation Slave, que l'usage de l’eau-cle-vie se répandit vers la fin du quinzième siècle , d’abord en Hongrie où l’on en distribuait alors , aux ouvriers employés aux mines, puis en Bohême, en Pologne, en Poméranie, en Russie et jusqu’en Sibérie.

En 1581 , les Anglais s’en servirent aussi comme d’une sorte de cordial pour leurs soldats qui faisaient alors la guerre dans les Pays-Bas et dès cette dernière époque, non-seulement l’usage, mais l’abus même de cette liqueur était devenu tel en Allemagne, qu’une ligue s’y était déjà formée contre elle, dans la vue de prévenir les funestes résultats dont elle menaçait toutes les classes de la société, sans excepter la plus élevée. Ce fut même parmi cette dernière que la coalition se forma, sous le titre de F Ordre de la Tempérance, afin que l’exemple, partant de plus haut, pût produire plus d’effet sur les masses.

Cette ligue, provoquée au quinzième siècle par Maurice landgrave de Hesse, compta bientôt parmi ses membres, plusieurs princes et seigneurs; et les curieux statuts qui en ont été conservés, nous apprennent comment on entendait la sobriété il y a trois siècles.

Chaque associé s’engageait à ne plus s’enivrer ; en conséquence promettait de ne pas boire plus de sept verres de vin d’une mesure déterminée par chaque repas

et il n’était autorisé à en prendre que deux solides pendant vingt-quatre heures, ce qui ne faisait pas moins de quatorze verres de vin pour la journée, indépendamment de la bière et autres boissons analogues dont il pouvait user, mais avec modération.

Quant à Y eau-de-vie , l’usage en était expressément prohibé, et le membre de l’ordre qui se trouvait avoir violé la règle sur ce point capital devait, en réparation, pour chaque verre d’eau-de-vie, retrancher deux verres de vin de sa pitance quotidienne.

Cette société subsista longtemps, mais la succession

des années et probablement aussi l’ inutilité de ses efforts,

durent amener sa dissolution.

Quant à la France, on n’y connut l’eau-de-vie, comme boisson proprement dite, qu’ environ deux siècles après l’époque que nous venons de rappeler. Jusque-là, elle n’y avait été employée que dans les pharmacies, et peut-être n’ apprendra- t-on pas sans quelque intérêt, diverses circonstances qui semblent indiquer que cet agent principal de l’intempérance de nos classes manufacturières, fut introduit parmi nous, précisément à l’époque où le génie de Colbert y appela enfin les bienfaits de l’industrie.

Ce fut, en effet, au milieu du dix-septième siècle, que ce grand ministre, à qui Louis XIY dut la plupart des merveilles de son règne, fit venir des villes Anséatiques, de même que de l’Angleterre, de la Hollande, de Pise, de Gênes et de Venise, des ouvriers de tout genre qui fondèrent à Lyon, à Tours, à Louviers,à Sedan, à Amiens,

à Abbeville et surtout à Paris, ces manufactures-modèles, dont un grand nombre subsiste encore; et qui, au grand étonnement de l’Europe, surpassèrent, dès leur premier essor, celles des Pays-Bas, de l’Allemagne et de l’Italie. Nous disons que ce fut vers le milieu du dix-septième siècle et, en effet : la plupart des lettres-patentes délivrées à l’occasion de l’ établissement de ces fabriques ont pour date l’année 1665.

Or, avant cette époque, l’art de la distillation était encore tellement dans l’enfance parmi nous : l’introduction de ses produits avait tellement pour objet unique de pourvoir seulement nos pharmacies : enfin, cette introduction avait si grand besoin d’être encouragée que lorsque l’on publia, en 1664, le premier tarif général que nous ayons eu pour tout le royaume, l’eau-de-vie n’y fut soumise qu’au droit presque nul, de vingt-cinq sous par barrique.

Ce qui confirme dans l’idée que jusque-là, cette liqueur n’avait pas été effectivement considérée en France comme boisson proprement dite, c’est qu’en 1669, un marchand, nommé Philibert Paturel, en ayant reçu cpielques pièces et les jurés-jaugeurs des boissons- s’étant présentés pour en faire la vérification, il crut être en droit de s’y refuser, et qu’il fallut une sentence du bureau de la ville de Paris, pour le contraindre à se soumettre à l’exercice.

Cette sentence, rendue le ^5 janvier 1669, statuait même sur une matière tellement nouvelle, que, vingt jours après, il fallut encore un jugement du même Tribunal, pour contraindre ceux qui se livraient au com-

mercede l’eau-de-vie, à se présenter à l’arrivée de leurs marchandises au greffe de la ville, pour y faire la déclaration qu’ils entendaient les vendre en gros ou en détail.

Enfin, la preuve que ces deux décisions, si peu dignes d’être remarquées, dans le cas où elles auraient été rendues à l’occasion de boissons proprement dites, parurent avoir une véritable importance à F époque où elles intervinrent, c’est qu’on les trouve consignées dans un recueil imprimé en 1676, par ordre du prévôt des marchands de Paris h

Or, nous le répétons, ce fut précisément dans l’intervalle de 1661 à 1669, que les diverses fabriques dues à Colbert, furent établies, et que les nombreux ouvriers qui nous vinrent d’Allemagne, des Pays-Bas et de l’Angleterre, tous pays où l’eau-de-vie était déjà connue comme boisson, en apportèrent l’usage parmi nous, et le communiquèrent bientôt à celles de nos populations industrielles avec lesquelles ils furent nécessairement mis en contact.

Ce fut en effet à cette époque, que des individus désignés pour la première fois, par l’ordonnance des Aides de 1680, sous le nom de Porte-Cols , commencèrent à parcourir les rues de Paris et à se tenir dans les carrefours, offrant à faibles mesures aux passants, la liqueur qu’ils portaient en bandouillère dans de petits tonneaux. Jamais

1 Extrait des ordonnances de Louis XIV, sur le fait de la prévôté des marchands .

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peut-être, genre de commerce ne s’accrut aussi rapidement : en vain le droit d’entrée fut-il porté tout à coup de 25 sols à 45 livres par l’ordonnance de 1680 ; en vain les médecins élevèrent-ils généreusement la voix pour décrier la boisson nouvellement à la mode, et la stigmatiser comme funeste à la santé 3 en vain même des règlements de police parurent-ils la prohiber 3 en vain, enfin le gouvernement, cherchant à entraver cette nouvelle branche d’industrie, rendit-il en 1686, un édit qui soumit les eaux-de-vie à des droits d’entrée vraiment excessifs, dans le but textuellement avoué, d’empêcher la grande consommation qui sen faisait dans le royaume : en dépit de cette prohibition, malgré toutes ces entraves, le commerce de ce liquide alla toujours en croissant : l’usage des liqueurs fortes prévalut, et tout ce que le gouvernement put faire en 1713, fut d’interdire la fabrication de toute espèce cl’eau-de-vie qui ne proviendrait pas du vin proprement dit, car déjà on distillait en grand, le cidre, le poiré, la bière, le marc de raisin et jusqu’aux lies.

A cette époque , les eaux-de-vie de France , quoique les meilleures de l’Europe , laissaient cependant beaucoup à désirer. Le goût d’empyreume dont il était impossible de les priver, même en distillant plusieurs fois, était une défectuosité essentielle qui indiquait qu’il devait être possible de perfectionner l’art de la distillation. Aussi en 1777, la Société libre d’émulation pour l’encouragement des arts et métiers à Paris , proposa-t-elle pour sujet d’un prix , la question de savoir quelle pouvait être

ItïS CLASSES LABORIEUSES.

la meilleure manière de construire les

fourneaux et les

alambics propres à la distillation des vins , pour en tirer les eaux-de-vie.

Beaumé , célèbre pharmacien de Paris , remporta le premier prix, l'abbé Moline le second, et leurs mémoires, remplis d’excellentes idées , améliorèrent beaucoup la forme des chaudières, celle des fourneaux et, en général, l’art de la distillation : mais c’était peu de chose en comparaison de ce que produisirent en 1780, les découvertes célèbres d’Ami Argand , qui, dans les brûleries qu’il éta-

infmiment supérieurs à ce qui existait alors , en même temps qu’une économie très-notable de combustible et de main-d’œuvre.

Cependant , même par son procédé , on ne pouvait distiller par une seule chauffe, qu’une seule espèce d’eaude-vie et il fallait recommencer l’opération , chaque fois qu’on voulait donner quelques degrés de plus à l’alcool qu’on retirait : il appartenait à Edouard Adam , qui suivait en l’an VU un cours de chimie à Montpellier , de concevoir, à la simple vue de l’appareil de Woulf 4, et d’exécuter le projet d’en appliquer le mécanisme à l’art de distiller les vins pour en extraire les esprits , de manière à pouvoir, par une seule chauffée, en retirer à volonté de l’eau-de-vie à 18 , 20 , 22 et jusqu’à 32 degrés ;

! Appareil propre à extraire des diverses substances, les gaz qu elles contiennent, afin d’en obtenir certains acides ou alcalis à l'état de liquide.

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opérant ainsi , une véritable révolution dans Fart de la distillation par F obtention immédiate du trois-six. Cependant il a été encore surpassé par Bérard dont l’appareil, au rapport de Chaptal, est d’une telle simplicité , qu’il parait le nec plus ultra de la perfection , en accélérant la distillation et en rendant les produits plus parfaits K

1 Depuis que, par ces nouveaux procédés, on est parvenu à obtenir, avec tant de facilité et surtout tant d’économie, les esprits au degré que l’on désire, il ne s’expédie plus pour les pays lointains que très-peu d’eau-de-vie proprement dite. Toutes les expéditions se font en esprit , parce qu’alors on économise les frais du transport de l’eau, dans laquelle se trouve noyé l’alcool dans l’état d’eau-de-vie. Les esprits arrivés à leur destination, l’acheteur ajoute, à l’esprit qu’il a reçu, une quantité d’eau suffisante pour le transformer en eau-de-vie au degré demandé. Aussi ne trouve-t-on presque plus que du trois-six dans le commerce

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