‹ Recherches historiques et statistiques sur l'intempérance des classes laborieuses; et sur les enfants trouvésChapitre 5 sur 49 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

POURQUOI DANS L ÉTAT ACTUEL DE NOTRE CIVILISATION , L’iVROGNERIE EST PARMI NOUS LE VICE PARTICULIER DES CLASSES LABORIEUSES,

C’est peu d’avoir signalé l’agent principal de F intempérance dans les parties de la France ou il règne avec plus d’impudeur : il faut encore, pour avoir des chances de combattre ce vice avec quelque efficacité, rechercher quels sont les individus qui se livrent le plus habituellement à l’ivresse et pourquoi eux, plutôt que d’autres , se trouvent entraînés à ce genre d’excès.

Le temps n’est plus où, comme avant et même pendant le règne de Louis XIV , les gens riches, les hommes de lettres et jusqu’aux seigneurs de la cour, non-seulement se livraient à des habitudes d’ivrognerie dans le secret de la vie domestique , mais encore allaient publiquement se divertir, s’enivrer au cabaret. Toute dissertation paraît même inutile , pour établir que l’intempérance est maintenant descendue dans les classes inférieures

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c’est un fait dont la généralité du moins est incontestable pour tous.

Sans doute que cette règle n’existe point sans de nombreuses exceptions; sans doute qu’il se trouve, même dans les rangs les plus élevés, des individus qui se livrent sans retenue , aux dérèglements de leurs appétis ; mais c’est plus ou moins secrètement ; dans un cercle plus ou moins restreint; jamais ou presque jamais en public. Les mœurs des hautes classes repoussent des excès de ce genre, de même qu’elles n’admettent plus que l’on fasse parade, comme au siècle dernier, d’impudiques et ruineuses relations avec nos Phrynées modernes.

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En vain la substitution des liqueurs distillées aux boissons fermentées , a-t-elle eu pour résultat rétablissement de nos Cafés; ceux-ci iront point, par rapport à l’ivresse, remplacé les cabarets proprement dits. Ils sont, il est vrai , le point habituel des réunions des oisifs et des débauchés de chaque localité , mais il n’est qu’un petit nombre de ceux qui les fréquentent , qui s’y livrent à des excès d’intempérance jusqu’au point de perdre la raison. C’est encore au cabaret, chez les débitants de boissons, que l’on s’enivre dans la véritable acception de ce mot, et ces lieux ne sont plus fréquentés que par la classe de ceux qui travaillent de leurs bras pour vivre ; qualification, qui, dans nos villes manufacturières, s’étend à la population des ateliers si nombreux et si divers qui s’y trouvent.

Or , pourquoi ces individus , plutôt que ceux dont se

composent les autres classes de la société? pourquoi eux, plutôt que les hommes de loisirs, lorsque la nature a donné à tous des organes susceptibles d’appétits identiques?

La réponse à cette question est grave et doit , suivant nous , nécessiter quelques développements.

Il nous semble, en effet, que Ton peut dire d’abord avec vérité, que tout homme , obligé de travailler manuellement pour vivre, qui se livre habituellement à l’ivrognerie , est frappé à la fois, d 'imprévoyance et de prodigalité.

Il est imprévoyant car , s’il en était autrement , dépenserait-il au fur et à mesure qu’il le gagne , tout ce qu’il peut soustraire aux besoins les plus urgents de sa famille ; ne s’efforcerait-il pas de faire quelques faibles économies pour les temps de maladie , de morte-saison , ou de crises commerciales ?

Nous avons dit, en outre, qu’il est ordinairement prodigue du prix de ses pénibles travaux , et il est rare en effet, qu’il s’enivre seul; et lorsqu’il est ivre, est-ce bien lui qui, alors , se trouve maître de sa misérable bourse ; ne sont-ce pas plutôt ses compagnons de débauche et les , individus qui vivent , qui souvent même s’enrichissent , des passions qu’ils provoquent et assouvissent?

Mais pourquoi l’ouvrier ivrogne est-il ainsi d’ordinaire , imprévoyant et prodigue ? nous pensons que c’est parce qu’il n’éprouve pas suffisamment le désir aV améliorer son sort et que ce contrepoids manque chez lui à l’empire qu’y exercent les sens. S’il en était autrement, ne le verrait-on pas, comme F individu des classes plus

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favorisées, rechercher des jouissances autres que celles que les brutes peuvent en quelque sorte partager avec lui?

Oui si l’homme, qui jouit des aisances de la vie se livre rarement , dans l’état actuel de nos mœurs nationales, au vice de l’intempérance, comparativement à l’ouvrier, malgré qu’il possède bien plus que lui, les moyens de satisfaire des appétits que tous deux ont également reçus de la nature 3 c’est notamment, parce que le premier éprouve le désir permanent de conserver l’estime de ses semblables et d’accroître le bien-être dont il jouit; tandis que le second, reste souvent étranger à tout sentiment d’amélioration; et qu’il borne le cercle étroit de ses jouissances au plaisir que procure la saveur des boissons enivrantes.

Mais pourquoi cette noble et légitime ambition d’une part et cette déplorable incurie de l’autre ?

C’est, en général, parce que le sentiment de la dignité inhérente à l’espèce humaine et les impressions morales, qui en sont les conséquences naturelles, se trouvent suffisamment développés chez les uns , tandis que chez les autres ce feu sacré , qui place l’homme au plus haut de l’échelle des êtres organisés, est resté enfoui sans culture, est demeuré inerte et sans ressort : de telle façon que s’il est vrai que parmi nous, c’est presque exclusivement dans la classe des malheureux chargés de la plupart des travaux qu’engendre la civilisation, que se trouve enraciné le vice de l’intempérance, tandis que les classes su-

périeures en sont généralement exemptes ; c’est parce que les individus qui composent ces dernières , ont eu leurs facultés intellectuelles développées par V éducation, tandis que les autres n’ont pu jouir d’un aussi précieux bienfait.

Nous disons qu’ils ri ont pu et, en effet : jusqu’ici de qui les enfants des classes ouvrières auraient- ils reçu les premiers éléments de l’éducation? le père, ordinairement, part le matin pour se livrer au travail dont le salaire suffit , s'il est sobre , pour donner à sa famille les choses de première nécessité. Quant à la mère , elle nourrit le plus souvent un enfant à la mamelle et trouve difficilement le temps, soit le jour, soit la nuit, de confectionner et d’entretenir les vêtements de sa nombreuse famille ; dès lors que deviennent les enfants ? ils sont ou enfermés dans une chambre étroite et malsaine ou abandonnés dans les rues au milieu de tous les hasards , exposés aux impressions de toutes les dépravations : état de choses funeste auquel les salles d’asiles sont destinées à porter remède.

Enfin, si l’on nous demandait pourquoi l’homme, ainsi privé de toute éducation, et livré par suite à la plus complète incurie, à la plus désastreuse imprévoyance s’abandonne avec passion à l’abus des liqueurs enivrantes, nous répondrions :

C’est une conséquence de la misérable place qu’il occupe au banquet de la vie. Avide, de même que ceux des classes aisées, de la plus grande somme de bonheur qu’il est apte à percevoir, il se livre avec d’autant plus d’abandon

à l’ivrognerie , que la plupart des autres plaisirs sont hors de sa faible portée et que celui qu’il se procure de cette manière, lui fait oublier momentanément les maux si nombreux qui surchargent sa pénible existence.

Peut-être est-ce encore parce qu’à l’époque où l’homme riche renonça, parmi nous , il y a déjà plus d’un siècle, aux orgies du cabaret , il put trouver une compensation à cet emploi de ses loisirs , dans le sein de sa famille ou dans ses relations sociales avec ses égaux ; tandis que des compensations de ce genre, manquent complètement au simple ouvrier qui , à son retour chez lui , n’y trouve le plus souvent que l’image des privations ; qu’une femme et des enfants aux prises avec le besoin. Porté alors à déserter un pareil intérieur et n’en trouvant pas de plus agréable parmi ceux qu’il peut fréquenter , il se rend dans les lieux publics où des motifs semblables doivent amener ses camarades de travaux et où l’attendent tous les genres de provocation à T intempérance. Il y succombe facilement , et alors , les mêmes causes perpétuant les mêmes effets , on le voit continuer à dépenser, dans la débauche , les sommes qui , successivement économisées , auraient amélioré son ménage et auraient pu le porter à se complaire au milieu du bienêtre dont il aurait été le principal auteur.

Quant aux enfants , ne rentrant le plus souvent que pour subir l’influence d’exemples aussi pernicieux . ils trouvent bientôt , dans leurs propres penchants, des motifs pour les imiter, et si l’on voulait savoir jusqu’où

peuvent aller les conséquences d’un pareil état de choses, nous ajouterions qu’il a été observé que , sur six cent quatre-vingt-dix enfants, emprisonnés pour crime, dans la ville de New-Yorck, il s’en est trouvé plus de quatre cents appartenant à des familles intempérantes ; de sorte que les enfants qui appartiennent à des parents ivrognes, sont, dix fois plus que d’autres exposés au crime , à la prison, à l’échafaud.

Chez quelques-uns, la cause primordiale de l’ivrognerie, remonte à l’existence du préjugé funeste que les liqueurs spiritueuses sont propres à soutenir, à ranimer les forces abattues par le travail. Engagé par cette opinion qui, comme nous le démontrerons bientôt, n’est qu’une déplorable erreur, l’ouvrier fait d’abord un usage modéré des liqueurs spiritueuses, mais bientôt il s’y livre par plaisir, ne fut-ce que dans les fêtes , les assemblées spéciales , dont l’usage, parmi certaines corporations, n’est bon, le plus souvent, qu’à inspirer le goût et à nourrir l’idée du désordre. L’exemple suivant permettra d’en juger :

A Lille, sept mille six cent soixante-sept ouvriers se sont réunis en cent treize sociétés dites de secours mutuels, en cas de maladie ou d’accident. Os prélèvent à cet effet, au profit de la caisse commune, dix centimes par semaine sur leurs salaires.

Les secours à distribuer, peuvent s’élever jusqu’à trois francs par semaine, pendant trois mois, et à

un franc cinquante centimes, pendant les trois autres

mois suivants. Le but de cette institution est, comme on le voit, digne des plus grands éloges ; mais elle est malheureusement dénaturée par des usages déplorables.. Chaque mois , les associés s’assemblent pour régler les comptes, mais le rendez-vous est au cabaret : il est également d’ obligation de s’y réunir à chaque fête patronale et à la fin de l’année ; le restant en caisse, s’il en existe, est dépensé en fêtes et en débauches. Puis, on recommence, pour l’année suivante, la formation d’une nouvelle caisse, dont les produits ne manqueront pas d’avoir une destination semblable L

Nous le demandons, combien n’est -il pas difficile qu’un jeune ouvrier ne prenne pas dans ces réunions si fréquentes, d’abord l’habitude de boire outre mesure; puis la passion des liqueurs enivrantes, passion qui ellemême finit par créer un indispensable besoin .

1 La ville de Lille n’est pas la seule en France qui possède des institutions de ce genre. Il en existe 198 dans la seule ville de Paris, la plupart dirigées et formées par les encouragements et les conseils de la Société philanthropique. Quelques-unes sont spéciales à certaines professions; d’autres reçoivent indifférent ment les individus de toutes les professions, et, sans distinction, les hommes et les femmes. Le nombre des membres de ces di verses associations varie de 18 à 600 ; les cotisations mensuelles s’élèvent de 1 à 3 fr., et les secours, en cas de maladie, de 7 à 21 fr. par semaine.

Désirant perfectionner ces institutions, la Société philanthropique de Paris a, le 27 février 1835, consacré une somme de trois mille francs à la recherche des conditions qui doivent ser vir de base aux règlements des sociétés de ce genre.

Enfin, si l’ivrognerie est généralement le vice d’une classe nombreuse, il faut, selon nous, en accuser aussi l’opinion publique, qui n’a point jusqu’ici suffisamment flétri ce vice de sa légitime réprobation ; nous nous bornerons toutefois à la simple énonciation de cette vérité, quant à présent, nous réservant de lui donner plus tard les développements dont elle est susceptible, lorsque nous nous occuperons des moyens les plus'propres à s’opposer à un mal, dont actuellement nous recherchons seulement les causes.

Or, la cause vraiment primordiale de l’abus que les classes les moins aisées font des liqueurs fortes dans nos départements industriels, nous semble consister d’abord dans l’immense quantité qui en est continuellement jetée au plus bas prix dans la circulation.

Pour donner quelque idée de ce qui existe à cet égard, il nous suffira de rappeler ici, qu’en 1786, les plus habiles distillateurs ne pouvaient encore obtenir en vingtquatre heures, plus de produits que n’en pouvait contenir leur alambic chargé une seule fois pendant ce temps : que peu après, on trouva le moyen de vider l’alambic cinq à six fois en vingt-quatre heures ; que cinq ans après, on parvint à le vider vingt fois dans le même espace de temps, puisqu’on découvrit, en 1797, les moyens de charger et de décharger l’alambic, soixante-douze fois en vingt-quatre heures ; qu’ enfin il résulte, d’un rapport fait à la Chambre des communes d’Angleterre par le docteur Jeffrey, chargé par le lord de la tréso-

rerie d’examiner les travaux des distillateurs Ecossais, qu’en 1799, le brûleur Millar avait imaginé un alambic dont la cucurbite considérablement diminuée en hauteur . et de beaucoup étendue en diamètre, procurait une ébullition si rapide, qu’elle distillait quatre cent quatre-vingts fois par jour.

Au premier aperçu, ce dernier trait de perfectionnement paraît à peine croyable et cependant les procédés de cet Ecossais, se rattachaient à l’ancien système reconnu incapable de soutenir la comparaison avec ceux généralement adoptés en France depuis Adam et Bérard. Nous possédons, grâce à eux, des moyens bien supérieurs à tout ce que nos rivaux ont imaginé ; aucune nation ne peut soutenir la concurrence avec nous. Il est donc vrai de dire que des torrents d’un liquide destructeur des facultés physiques et intellectuelles de ceux qui en font un usage fréquent, circule librement partout, au grave détriment d’une classe nombreuse, livrée jusqu’ici sans défense à son attrait funeste. L’abondance en est d’autant plus extrême, que l’ordonnance de 1713 dont nous avons parlé précédemment, et qui prohibait les eaux-de-vie, autres que celles provenant du vin, se trouve depuis longtemps abolie et que l’on en obtient maintenant du marc de raisin qui comporte jusqu’à 22 et même 24 degrés, que celles extraites des lies, peuvent s’élever jusqu’à 18.

Pour donner une idée, bien incomplète toutefois, de la quantité qui en circule annuellement en France; nous

DES CLASSES LABORtEüSES.

dirons, qu’il résulte des comptes généraux que rend chaque année l’administration des finances, que la régie a perçu des droits :

En 1831 sur 356,587 hectoî. d 'alcool.

En 1832 sur 367,370 —

En 1833 sur 369,490 —

En 1834 sur 369,927 1 — -

Une autre preuve que la consommation devient de plus en plus grande , résult e de F augmentation successive des recettes du trésor sur cette partie : recettes qui, en ! 832, ont dépassé de 424,292 fr. 29 cent., celles opérées en 1831 ; qui, en 1833, ont dépassé cette dernière somme de 106,121 fr., et qui ont enfin donné pour résultat, en 1834, une autre bonification de 98,730 f. 52 c*

Quant aux canaux administrativement organisés, qui déversent de toutes parts ce liquide empoisonné ; le nombre s’en accroît chaque jour dans nos villes et nos campagnes, puisqu’il résulte des documents officiels que le nombre des licences délivrées aux débitants de boissons a été :

En 1831 de 278,118

En 1833 de 283,157

En 1834 de 294,179

Dans les petites localités, il n’est presque pas de boutique

en effet, où le débit des liqueurs spiritueuses ne se joigne à tout autre genre de commerce et il en est ainsi, parce

1 Les comptes de 1835 ne sont pas encore publiés,.

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que malgré la vileté apparente des prix, les détaillants gagnent encore cent pour cent sur cette espèce de marchandise. On a vu, aux États-Unis d’Amérique, vendre ' de l’eau-de-vie, vingt-cinq cents le gallon *, ce qui l’a mis à trente centimes le litre ; et malgré qu’en France le prix en soit plus élevé, il est susceptible cependant d’une extrême réduction, 1° parce que chaque propriétaire de vignobles, ayant le droit d’établir chez lui des brûleries, sans contrôle, elles se multiplient tous les jours 5 2° parce que les matières premières d’où l’on extrait l’alcool, sont très-communes ; et 3° enfin, parce que l’obtention du trois-six , tend considérablement à diminuer les frais de transports.

D’après cet état de choses, qui pourrait encore s’étonner de la gravité du mal ? qui pourrait ne pas désirer le voir du moins atténué au milieu de nous, par la soumission des débitants d’eau-de-vie, au système qui régit, par exemple, les bouchers et les boulangers dont le nombre se trouve restreint à un chiffre fixe dans plusieurs de nos villes. Qui, à moins d’être bouilleur de profession, pourrait 11e pas désirer des modifications à une législation qui affranchit de tout droit de fabrication un commerce, qui, s’il est devenu une de nos infirmités sociales, lie devrait pas, pour cela, soustraire à toute mesure restrictive, l’immensité de ses produits?

1 Histoire des Sociétés de

Tempérance des États -Unis d’Amé-

rique, par M. Baird.

DK S CLASSES LABORIEUSES.

Enfin, et il faut bien le dire ici 3 la loi chez nous, est ainsi conçue, qu’elle approuve, autorise la distribution, sans nécessité, des liqueurs fortes à quiconque peut les payer, dans les geôles de nos prisons de toutes espèces, dans les cantines, dans les buvettes et dans toutes les conciergeries de nos établissements publics, aux termes des art. 50 et 51 de la loi du 28 avril 1816.

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