RUSSIE
Le premier établissement qui a été créé en Russie, en faveur de l’enfance abandonnée, le fut en 1707 par Job, métropolitain de Novogorod, qui fonda à cette époque, dans le monastère de Colinot, trois hôpitaux , l’un pour les malades, l'autre pour les voyageurs et le troisième pour les enfants trouvés. Pierre le Grand, dont l’âme était si bien faite pour apprécier le mérite d’une pareille œuvre, voulut y contribuer en lui assignant, parles ukases de 1752 et 1713, d’abord la moitié des revenus d’un monastère du district d’Olonetz, puis tous les domaines de celui de la Trinité. Enricl/i de ces dons, cet hospice subsiste encore aujourd’hui, et ce n’est que là que se trouve le bureau de la province, qu’en français on pourrait nommer par traduction , le Tribunal du bien public L
Cet établissement de Novogorod suggéra d’heureuses idées à Pierre Ier. Il ordonna que des hôpitaux fussent établis près des églises et que des femmes y fussent attachées, pour n’avoir d’autres soins que la conservation des enfants trouvés. On devait déposer ceux-ci dans l’embrasure d’une fenêtre, disposée de manière à ce que ceux
1 De GourolT, j>. 117
qui les apportaient ne pussent être vus de l’intérieur de l’hospice. On assigna à ces femmes, qui devaient être choisies avec soin, trois roubles par an, plus deux mesures de farine par mois, et il fut alloué à chaque enfant un copeck et demi par jour, le tout pris sur les revenus de la ville où l’hospice se trouvait établi. Mais ce ne lut que le 14 juin 17 24, que fut publié l’ukase contenant divers règlements, inutiles à rapporter ici , qui déterminèrent le sort de ces hospices. Nous remarquerons seulement qu’il y était dit, que lorsque les garçons auraient atteint F âge de travailler, ils seraient mis en apprentissage, et que les filles, qui ne se marieraient pas, seraient l’objet, d’une pareille mesure, avec cette différence , que le contrat qui les concernerait serait obligatoire pour foute leur vie. Mais cet état de chose dura peu et il fut même à peu près aboli, par un édit d’Elisabeth portant, en 1743, que les enfants trouvés appartiendraient à tous ceux qui les élèveraient , imitant les antiques législations dont nous avons antérieurement parlé. Ce droit de devenir propriétaire d’un enfant trouvé par soi, fut etendu à toutes les classes de la société, à 1 exception
des prêtres , et encore cette exception fût-elle abolie en 1746.
Mais Catherine II ayant compris la nécessité de fonder les éléments d’un tiers-état, c’est-à-dire d’une classe intermédiaire dans un empire où il n’existait encore que des nobles et des serls, classe à laquelle toutes les autres puissances de l’Europe devaient déjà la plus grande
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partie de leurs forces, de leurs lumières, de leurs arts et de leurs mœurs , elle conçut le projet d’en former les premières bases à l’aide des enfants trouvés L Elle ne pouvait, en effet, espérer attirer assez d’étrangers dans ses États pour parvenir à son but. D'un autre côté, elle ne régnait qu’à la condition de conserver la barbare propriété que la moitié de ses sujets se trouvait avoir usurpée sur l’autre ; les enfants trouvés, qui n’appartenaient à personne, et que l’État pouvait faire élever suivant ses intérêts, parut un véritable élément de classe moyenne , et l’on résolut de l’employer , d’abord à Moscou.
Le lieutenant général Belski ayant présenté à cette occasion un plan d’établissement et un projet des statuts qui devaient le régir, l’impératrice s’en montra tellement satisfaite qu’elle ne se contenta pas seulement d’approuver le tout de sa main , mais que , non moins généreuse qu’éclairée, elle dota le nouvel établissement de 250,000 francs pris sur sa cassette.
Depuis ce noble exemple, Catherine a eu dans son fils un digne imitateur, car chacun sait que Paul Ier, devenu empereur, fonda un établissement semblable à Saint- Pétersbourg. Celui de Moscou est tellement vaste qu’il contient près de 5,000 ouvriers, presque tous enfants trouvés. Un ordre, un soin, une vigilance extrême rè~
1 Recueil des établissements de bienfaisance de Catherine II, 2 vol. in -12.
K R C H K RC FI E S HISTORIQUES
gnent dans les immenses développements d’édifices, dont l’ensemble présente l’image d’une ville. Là se trouvent en effet aglomérés les salles des enfants, les dorions, les ateliers, le logement des percepteurs, des inspecteurs, des gardiens, l’église, les magasins, les brasseries, les boulangeries, l’infirmerie, les cuisines, et une lieue de circonférence suffit à peine pour contenir tant de bâtiments divers 1 .
Dans le premier âge, les enfants sont éle vés, soit dans la maison de leurs parents, soit à la campagne; mais toujours aux frais de rétablissement, puis, parvenus à un âge plus avancé, chaque sexe reçoit une éducation convenable 2.
Les élèves de la maison sont d’abord divisés en deux classes principales. Ceux de la première, qui sont jugés susceptibles de recevoir une éducation classique apprennent le catéchisme, les langues russe, latine, française et allemande, la logique, l’histoire de la Russie en particulier, la géographie, les mathématiques, la physique,
1 histoire naturelle, le dessein, récriture et la danse.
L’enseignement pour les filles de cette division est le même, à ] exception du latin, mais elles apprennent de plus la musique et le chant.
Les enfants de la deuxième division sont ceux qui sont destinés à l’apprentissage d’un métier. Ceux-là appren-
1 Esquisse de la \ille de Moscou, par Ricker.
Bulletin delà Société des établissements charitables, t.
nent seulement le catéchisme, récriture, la lecture et les calculs ; de plus , 1 un des métiers enseignés dans la maison, est celui de cordonnier, de bottier, de tailleur, de tourneur, de serrurier et de relieur 3 pour les filles, la broderie de tout genre et la couture.
A la fm de leurs études, les élèves classiques entrent à F Académie de médecine ou à Y Université, et jouissent par la suite, de tous les privilèges de l’état qu’ils embrassent. Ainsi, on est parvenu à faire de cette maison un foyer, une pépinière d’artisans habiles, d’artistes distingués, d’hommes de lettres estimables, de commerçants très-opulents, même de magistrats instruits : de façon qu’un acte d’humanité est devenu une œuvre de la plus habile politique, et que cette institution de Catherine II peut devenir en quelque sorte un jour égale, par ses résultats, aux prodiges opérés par Pierre le Grand.
Les élèves classiques qui se destinent à la profession d’institutrice ou gouvernante, restent un an de plus pour acquérir des connaissances plus étendues, en suivant des cours particuliers de pédagogie et s’exercent à l’enseignement dans la maison même. Elles s’engagent à rester six ans dans la profession qu’elles ont choisies.
A 21 ans pour les garçons, et à 18 ans, pour les hiles, les élèves des métiers, devenus majeurs, sortent de l’établissement munis de lettres patentes d’affranchissement pour se livrer à la profession qui convient à leurs goûts et à leurs moyens.
Enfin, la maison des enfants trouvés de Moscou, pos-
sède dans le gouvernement de Jatarof, une colonie pour
les enfants élevés à la campagne, et celle de PéteiT a aussi une succursale à Gatchina, où elle envoie
mille
enfants soumis au même règlement et aux même exer-
cices. C’est la maison-mère qui pourvoit à toutes ces dépenses.
On se ferait difficilement une idée de l’esprit de douceur, d humanité, de sagesse éclairée qui a dicté les règlements de la maison des orphelins de Moscou, et nous 11e pouvons résister au désir d'en citer quelques
passages :
« Une loi générale de cette maison, lit-on dans le cha- « pitre IX des statuts, est d’entretenir dans tous les cœurs, « la gaieté naturelle par la liberté des fonctions de lame. « Etre toujours gai, content, apprendre avec plus de « plaisir que de peine, est le sur moyen d’avoir le corps « sain, le cœur bon, F esprit vif et agréable. Tous ceux « qui se sont chargés des fonctions honorables de pères « et mères auprès des enfants, doivent faire leur objet « principal de leur inspirer de la sensibilité, de leur « former un bon cœur, de leur donner des mœurs pu-
ce res, d’élever leurs âmes par des récits d’actions noce blés et vertueuses. Surtout , ils ne doivent jamais ce perdre F occasion de leur faire connaître les avantages c< de 1 honneur ; la nécessité et 1 utilité d’être homme de
ce bien. »
Un autre chapitre s’exprime ainsi :
ce Le Régime (on désigne par ce mot l’administration)
« le Régime, comme une bonne mère qui ne voit qu’a- « vec douleur, s’éloigner d’elle ceux qui lui ont donné « tant de peines et de sollicitudes, retiendra la plus « grande partie des élèves pour se les attacher. Son vœu <( étant qu’ils conservent toute leur vie et inspirent à « leurs enfants, les bonnes mœurs qu’ils auront sucés « avec le lait et les bons principes dont ils auront été « imbus, le Régime souhaiterait de préférence que les « jeunes gens choisissent leurs épouses parmi leurs « sœurs adoptives. Vingt-cinq roubles de dot seront « donnés à la fille et une pareille somme au jeune époux. « Ils seront logés dans la maison et travailleront pour « leur compte. Dans le cas où le vœu du Régime ne se- « rait pas rempli, il réserve néanmoins des récompenses « à ceux qui s’en rendront dignes par d’autres voies. « Ainsi, tout élève de l’un et l’autre^sexe, qui, ayant « passé quelque temps hors delà maison, aura rapporté « un certificat honorable des personnes qui l'auront em- « ployé, recevra la même récompense. » (Ghap. 5 des Statuts) .
Dans chaque maison d’enfants trouvés de Saint-Pétersbourg et de Moscou, il y a un cours d’accouchement qui fournit les provinces de sages-femmes. Il s’y trouve ' aussi un hospice particulier où les femmes près du terme de leur grossesse sont accueillies sans même être tenues de décliner leurs noms.
A Moscou, de même qu’à Pétersbourg, les maisons d’enfants trouvés ont une caisse particulière fondée dans
Le principe par les dons des souverains. Mais la confiance des particuliers leur ayant, dans la suite, procuré des capitaux énormes, elles sont devenues de véritables dépôts de banque, que l’on peut considérer comme étant, avec la banque d’emprunt de Pétersbourg qui est à peu près régie de la même manière, au nombre des établissements de ce genre les plus solides qui existent en Europe. Mais il faut voir les détails de b insti tution et du
régime de la caisse de l’hospice de Moscou, dans le recueil même des établissements de bienfaisance de Catherine II, pour bien comprendre comment il arrive que c est sur son mouvement que toutes les caisses de charité de Y empire opèrent le leur, et comment il est l’âme de secours accordés au collège des nobles, des demoiselles, des veuves et du prêt public à intérêt K Chacun sait qu’un grand nombre de maisons d’éducation et des établissements de charité que possède actuellement la Russie, sont dus à la bienfaisance vraiment inépuisable de l’impératrice Marie Feodorowna,mère de l’empereur régnant. Cette princesse, dont le souvenir vivra longtemps parmi les Russes , portait spécialement à 1 hospice des enfants trouvés de Pétersbourg un intérêt si vif, qu elle le surveillait en personne et le visitait une fois par semaine.
1 En 1833, les capitaux possédés par la caisse de cet établissement s’élevaient à 31,911,189 roubles, et ceux qu’on lui avait prêtés à 26,938,972 de la même monnaie.
SUR LES ENFANTS TROUVÉS. i()|
Un Français , né à Nevers , qui , après avoir exercé des emplois supérieurs dans FUniversité de France, lut appelé en Russie où il est actuellement conseiller privé de l’empereur et recteur de T Académie de Péter sbourg , M. de Gouroff , en un mot , qui a donné à son nom une terminaison russe et dont nous avons invoqué plus d’une lois le docte témoignage , ayant publié un mémoire sur l’hôpital des pauvres malades, fondé à Pétersbourg par la princesse Marie, fut chargé par elle de faire l’histoire des deux maisons d’enfants trouvés que possèdent les capitales de l’empire. Cet ouvrage fini et présenté en 1819, n’ayant servi à son auteur que pour lui faire apprécier toute l’importance et toute la difficulté de la matière considérée sous ses points de vue généraux, il ne cessa depuis lors, jusqu’en 1825, de parcourir l’Europe pour étudier partout , le régime que l’onvsuit à l’égard des enfants illégitimes et trouvés , et annonça dès cette époque , un ouvrage où toutes les questions que cet important sujet soulève, devaient être posées, traitées à fond et résolues à l’aide de documents statistiques recueillis de tous côtés par l’auteur. Malheureusement , la publication en a été retardée jusqu’à ce jour , et l’on commence à craindre même qu’il s’arrête à la résolution de s’abstenir.
Toutefois nous savons déjà par lui , que le nombre des enfants exposés a été :
En 1827 de 4,019 — 1828 de 4,068
REC H E RC H ES HISTOR IQ UES
En 1829
de
de
de
de
de
Spécialement à Moscou, le nombre des enfants trouvés fut, terme moyen, dans les vingt premières années de la fondation de l’hospice, de 1 ,900 environ. Dans la même ville, sur 6,800 individus nés en 1820, il y eut également 1,900 enfants trouvés , ce qui donne 27,94 sur cent 1 .
A Pétersbourg, il fut recueilli en 1788, 3,600 enfants
trouvés, et en 1820, sur 8,000 naissances, il y eut le même nombre de 3,600 , chiffres qui donnent une proportion de 45 sur cent.
Quant à la mortalité qui règne dans la maison de Moscou, sur 37,600 enfants reçus pendant vingt ans, il ne s’en trouvait , au bout de cette vingtième année , que 7,000 seulement qui eussent survécu, il résulte des tables de Krafft pour dix-sept ans, finissant en 1780 et insérées dans les mémoires de l’Académie de Berlin , que les enfants trouvés à Pétersbourg, meurent dans les proportions suivantes :
de 0 à 1 an, 27,897 sur 100
de 0 à 3 ans, 36,455 sur 100
de 0 à 5 ans, 39,598 sur 100
de 0 à 10 ans, 41,974 sur 100
De Châteauneuf, p . 31
Nous terminerons ces détails statistiques en disant , d’après le bulletin des établissements charitables , que le nombre des enfants trouvés inscrits sur les registres des deux maisons de Pétersbourg et de Moscou, s’est élevé , en 1829, à 44,912, et les dépenses, aussi des deux maisons, à 3,453,888 roubles 65 copecks. Leurs revenus ont été, en 1833, de 4,041,640 roubles. Pendant cette même année les dépenses n’ont été que de 2,879,21 2 roubles, d’après les renseignements obtenus par M. de Parante, de M. de Gouroft' lui-même, et que M. Remacle a transcrits dans sa note 145e.