CHAPITRE VI
UES MOYENS QUIL CONVIENT D EMPLOYER , POUR OBTENIR EN FRANCE LA DIMINUTION DU NOMBRE DES ENFANTS ABAN- DONNÉS PAR LEURS PARENTS.
Maintenant que nous avons indiqué dans les chapitres qui précèdent , quel a été le sort des nouveau-nés , à peu près , en tout temps et en tout pays , nous allons examiner la question de savoir si , comme Font pensé les hommes d’Etat de Belgique , qui ont proposé la loi du 30 juillet 1834, et en France les ministres qui ont approuvé et généralisé F exécution de l’arrêté du Conseil général des hospices de Paris en date du 25 janvier 1837, c’est à l’institution des tours qu’est dû le développement parmi nous, de la plaie si vive et si profonde des enfants trouvés. Nombre d’écrivains ont, en dernier lieu , traité cette importante question ; nous en citerons deux seulement, pour abréger : M. Bernacle, qui se présente avec l’autorité si imposante d’une triple couronne , et M. Duchâtel , dont les éminentes fonctions politiques corroborent naturellement aujourd’hui les idées qu’il a autrefois émises comme philanthrope et publiciste.
RECHERCHES HISTORIQUES, ETC
« Partout, a-t-il dit 1 , oh des hôpitaux d'enfants trou- « rés ont été institués , le nombre des enfants abandonnés a « toujours été en se multipliant. Les hôpitaux n’ont d’a- « bord produit que du bien. Ils ont porté remède à des « maux qu’ils n’avaient pas causés, et dont peut-être, « sans leur secours, les suites eussent été plus funestes. « De là l’hommage de vénération dont la reconnaissance « publique a récompensé leurs fondateurs ; mais bientôt, « ils ont créé le mal qu’ils étaient destinés à soulager. « Non-seulement ils ont mis un obstacle à ramélioration « naturelle des mœurs publiques, exerçant une action « contraire au progrès de la civilisation, ils ont rendu « même plus fréquentes les actions coupables dont ils « devaient prévenir les plus sinistres conséquences. »
Et d’abord est-il vrai que partout où des hôpitaux d’enfants trouvés ont été institués , le nombre des enfants abandonnés , a toujours été en se multipliant?
Nous nous prononçons pour la négative ; et en effet , il est maintenant incontestable que le fléau des enfants trouvés n’est point le produit de la civilisation moderne, mais qu’il a eu anciennement une intensité non moins grande qu’à l’époque actuelle, et qu’ alors il n’y avait pas d’hospice d’enfants trouvés. En nous exprimant ainsi, nous n’entendons pas parler des expositions autorisées par les législateurs de l’antiquité. Nous n’invoquons ici que le témoignage de ces nombreux édits ré-
1 Considérations d’économie polit, sur la bienfaisance, p. 231).
pressifs , cités dans nos premiers chapitres , émanés de ces empereurs de Rome et de Constantinople , qui comprenaient le monde civilisé sous leur vaste domination. Nous invoquons spécialement , et les rescrits de Constantin, qui furent l’inutile occasion de dépenses qui épuisèrent le trésor, et ces dispositions pénales des nombreux conciles, tant d’Orient que d’Occident, et les prohibitions qui se trouvent dans plusieurs recueils de lois des peuples réputés barbares et notamment dans celui des lois Visigothes; enfin , tant d’autres monuments historiques et législatifs, qui prouvent incontestablement qu’il fut une époque des temps antiques, où Y exposition était pratiquée par les peuples , d’une manière peut-être plus générale et plus habituelle qu’ aujourd'hui.
Or, nous le demandons, était-ce à l’établissement des hospices d’enfants trouvés que l’on devait alors ce déplorable oubli des devoirs de la paternité ? ou plutôt , s’il y eût alors des hospices de ce genre , ce que quelques-uns nient , ne furent-ils pas , au contraire , la conséquence , et non la cause , du funeste état de choses que nous avons rappelé.
On sait que Milan a eu un hospice de cette espèce dès le VIIIe siècle ; que Rome en a possédé un depuis le XIIe, sous le nom d’hôpital de la Iiuota , précisément à cause de son tour. On sait encore que l’établissement de la Real casa de ï annunziata, à Naples, remonte au XIIIe siècle, puisqu’il se trouve avoir été considérablement enrichi par Charles d'Anjou et les reines Sanches, Margue-
rite et Jeanne II ; que l’hospice du même genre, à Florence , date de 1316, et celui de Venise de 1380.
Mais si l’existence d’hospices d’enfants trouvés est restée problématique sous les empereurs de Rome et du Bas-Empire, il est du moins incontestable qu’il s’en trouvait sous Charlemagne , puisque nous avons rapporté le texte des capitulaires qui en ont fait mention : or, dans les villes de France où ces hospices étaient établis, par exemple, à Ànger, à Montpellier, vit-on que les enfants trouvés aient été là, plus nombreux qu’ ailleurs? Voit-on que leur nombre y ait été progressif?
Or s’il était vrai que partout ou des hôpitaux d'enfants trouvés ont été institués , le nombre des enfants abandonnés a toujours été en se multipliant , il est de toute évidence que l’Italie devrait proportionnellement à sa population, avoir beaucoup plus d’enfants trouvés que la France, et cependant il n’en est rien : les chiffres que nous avons posés dans le chapitre précédent , en offrent la preuve incontestable.
Au reste , qu’on ne pense pas que ce soit sans motif spécial et par un pur effet du hasard, que l’Italie ait été le pays de l’Europe où les premiers hospices d’enfants aient été fondés? S'il en a été ainsi, c’est parce que cette contrée fut la première de l’Europe où la civilisation , longtemps étouffée, parvint enfin à se faire jour.
Il est tellement vrai que rétablissement des hospices d’enfants trouvés , a suivi la marche de la civilisation , qu’on ne saurait nier que les peuples les plus avancés
api e s ceux de 1 Italie, n aient été ceux de la Péninsule- Hibéiique qui', obliges de subir le joug des Maures, rutilèrent de la domination de ceux-ci des connaissances que le surplus de l’Europe dut acheter par les désastres répétés des croisades : or il se trouve que l’Espagne est. après 1 Italie , le pays où les hospices d’enfants trouvés semblent remonter à 1 époque la plus ancienne. On a vu en effet, dans la section 2 du chapitre V, quel zèle brûlant animait saint Thomas de Villeneuve, en faveur de ces êtres infortunés, 150 ans avant notre Vincent de Paul. Ce prélat, on l’a vu, ne se bornait point à recueillir lotis les enfants que l’on trouvait exposés, il allait jusqu’à donner une gratification à ceux qui les lui apportaient , et cependant il ne parvint jamais , dit l’histoire, à en réunir plus de 80 à la fois. A Tolède, de même qu’à Valence, l’archevêque Gonzalès de Mendoza, dota magnifiquement l’hospice de ce genre qui s’y trouvait établi, et la plus riche fabrique du monde chrétien, celle de Séville, s’occupait bien longtemps avant Correnza qui nous l’apprend , de former des nourrices aux enfants abandonnés, avec un zèle et une générosité pour lesquels cet écrivain semble ne pas trouver assez d’éloges. Or,
1 Espagne passe-t-elle donc pour avoir un nombre exhortant d’enfants trouvés, quand bien longtemps avant notre législation de 1811, elle comptait 69 hospices où ils étaient recueillis ; quand, déclarés nobles, ils y reçoivent une éducation tellement soignée que la plupart peuvent entrer dans les ordres et que plusieurs sont de-
venus des docteurs célèbres? Non, puisque jusqu’à la lin du siècle dernier, le nombre n’en dépassait pas 12 ,400 dans toute l’ Espagne : donc, dans ce pays encore, les faits viennent démentir la généralité du principe qui a été posé.
La Hollande peut être considérée comme ayant été, après l’Italie et l’Espagne, l’un des pays les plus promptement civilisés de l’Occident, grâce à l’immensité du commerce qu’elle avait étendu dès le XVIe siècle, dans toutes les parties du monde : or, nous l’avons encore démontré, elle ouvrit ses hôpitaux à l’enfance abandonnée, bien avant la France et les pays du nord, et cependant le nombre des enfants trouvés existant, par exemple, en 1829, dans le royaume Uni des pavs-Bas, ne pouvait être comparé, proportion gardée, à celui de ces mêmes enfants parmi nous.
Ainsi , loin que les hospices d’enlànts trouvés aient , comme on le prétend encore chaque jour, créé le mal qu’ils étaient destinés à soulager , il nous semble plus juste, plus rationnel de dire, qu’ils ont été partout comme la conséquence de la civilisation dont ils ont en quelque sorte suivi la marche progressive , et qu’ils sont tout au plus l’un des inconvénients que cette civilisation déverse, en compensation des nombreux bienfaits dont elle est la source ; qu’enfin , dans l’état actuel de l’Europe , si les hospices d’enfants trouvés n’existaient pas, il faudrait les créer, pour n’avoir pas à gémir plus que jamais sur l’énorme scandale pour la répression duquel, il y a
1 'u RECHERCHES HISTORIQUES
quinze siècles, les puissants maîtres du monde firent tant et de si vains efforts; scandale qui ne disparût alors, qii à la suite de la prédication, par les chrétiens, des viais doctrines sociales, au milieu des masses devenues incivilisées.
Au reste, peu de réflexions devraient suffire pour établir «pie la multiplicité des enfants trouvés tient à autre chose «pfà l’existence des hospices établis pour les recueillir. M . Duchâtel reconnaît que ces établissements n’ont d’abord produit que du bien et ont porté remède à des maux gu ils n avaient pas créés : enfin que leur fondateur en F rance, a mérité l’hommage et la vénération dont la puissance publique Va récompensé / donc, si depuis, leur destination primitive a été en quelque sorte changée ; si le bien qu’ils produisaient originairement , paraît au premier aperçu s’être modifié, s’être changé en poison pour les mœurs publiques, ce doit être par un fait étranger à l’existence de ces établissements eux-mêmes. Leur origine fut pure, on le reconnaît : elle tendait au bien et atteignit longtemps ce but. Puis la marche du temps amena Y affaiblissement progressif de ces mêmes idées religieuses, qui avaient triomphé des doctrines barbares de f antiquité , sur les devoirs que l'humanité impose envers des êtres sans défense : puis survint le règne du mouvement industriel , produit par la diffusion des lumières et des connaissances scientifiques , qui , en dispensant la richesse à quelques-uns et l’aisance à un nombre plus grand que jamais , a eu, en même temps, pour
résultat incontestable de vouer, à un degré de misère jusque-là inconnu, les classes laborieuses de nos grands centres d’industrie 3 et lorsque les choses sont ainsi , lorsque tout frein moral est disparu de cette multitude livrée au besoin, à F immoralité, à l’intempérance, à F imprévoyance la plus complète ; lorsque dans presque toutes les classes, l’égoïsme, l’idée de F intérêt individuel, a succédé aux principes constitutifs des intérêts généraux, vous vous étonnez que le spectacle, donné au monde dans F antiquité, tende à se renouveler parmi nous.
Mais nos hospices d'enfants trouvés n’ont pas seulement pour adversaires ceux qui demandent leur suppression : d’autres excellents esprits disent encore :
Oui, conservez vos hospices pour F enfance abandonnée : ils sont devenus des nécessités qu’il faut savoir subir: mais alors imitez les pays protestants où F on a transformé les hospices d’enfants trouvés en Maisons d'orphelins. Là se trouve le véritable progrès. Voyez plutôt en Angleterre , en divers cantons de la Suisse et dans plusieurs États de l’Europe septentrionale.
Souvent ce qui convient à tel pays ne convient point à tel autre, et nombre de raisons civiles, politiques, géographiques et hygiéniques, peuvent conduire à ce résultat. Examinons donc si, en admettant que cette transformation ait été heureusement adoptée en certains pays, il devrait en être également ainsi pour la France.
En Angleterre, par exemple, il a été déclaré que tout pauvre a droit d’être nourri par l’État. Fille et héritière
des aumônes des couvents, c’est sous le règne d’Élisabeth que la charité légale a reçu son organisation et sa forme régulière. Le statut qui la régit encore aujourd’hui est, de 1602 , et il avait été précédé de plusieurs autres , notamment d’un de 1563 , de telle sorte qu’elle compte trois siècles d’existence.
Blakstone a dit à cette occasion :
« Suivant le statut 43 d’Élisabeth, des inspecteurs ou « économes des pauvres, doivent être nommés chaque « année dans la semaine de Pâques ou dans le mois qui « suit, par deux juges demeurant dans le voisinage. Ils « doivent être choisis parmi les chefs de famille aisés , « ce que doit exprimer l’acte de nomination. Leurs de- « voirs principaux consistent à livrer les sommes néces- « saires pour secourir les pauvres impotents et incapa- « blés de travailler, et à procurer de l’ouvrage à ceux « qui, pouvant travailler, sont sans occupation. Lorsque « les indigents de l’une ou de l’autre espèce ont vu leur « demande régulièrement soumise à l’assemblée paroisu siale et aux inspecteurs , ils peuvant réclamer devant « le juge de paix le plus voisin de la paroisse , en affir- « niant leur plainte sous serment. Si le juge de paix « pense que le fait affirmé donne lieu à des secours , il » cite les inspecteurs. Si ceux-ci ne démontrent pas la « fausseté des faits allégués , ou n’ont pas comparu , le r juge de paix peut délivrer un ordre de secours, et les « personnes à qui cet ordre a été accordé , doivent être a inscrites sur les registres de la paroisse, pour recevoir
« des secours aussi longtemps que subsiste le motif qui « les leur a fait obtenir. »
Les procès auxquels la taxe des pauvres donne lieu, occasionnent une dépense annuelle de 8,000,000 de francs environ 1 et la taxe elle-même, s’élève ordinairement à plus de 200,000,000 et cependant cet énorme sacrifice de la classe aisée est loin de suffire aux besoins auxquels l'autre partie de la nation est en proie. Des sociétés d’ assistance mutuelle ont dû se former et le nombre des individus qui y prennent part , s’élève ordinairement de 900,000 fr. à un million. Maintenant, il résulte du dernier rapport fait à la chambre des communes sur l’état des salaires des ouvriers de la Grande-Bretagne, après enquête préalable que, dans les districts agricoles, les inspecteurs sont obligés, pour procurer de l'ouvrage aux ouvriers valides, de les placer chez les* cultivateurs où il y a chance plus ou moins certaine, qu’ils recevront de remploi, et où, cependant, ces inspecteurs des paroisses n’en payent pas moins, des deniers de la communauté, de quoi subvenir aux besoins de leur subsistance ; mode qui a pour grave inconvénient de faire que les ouvriers laborieux qui échangent chez les cultivateurs leur travail contre un honorable salaire, se voient à leur tour, dans la nécessité de se transformer en pensionnaires de la paroisse et de faire aussi, eux, partie de ce qu on appelle le Roundsmen.
1 M. Duchâtel. Consid. d’éc. pol. sur la bienfaisance, p. 370
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u Cet état de choses, dit textuellement le rapport, est « le résultat naturel d’une autre coutume encore plus « répandue, et qui consiste à accorder des secours aux « ouvriers pour T entretien de leurs enfants. Dans quelques « comtés, comme dans celui de Bedfort, par exemple, « l'assistance commence au premier enfant : dans une « partie du Nortfolk, l’ouvrier est à peu près assuré de « recevoir de la paroisse les moyens d’entretenir sa fa- « mille... Ce système provoque un excès de population, « parce que l’ouvrier sait qu’il lui suffit de se marier « pour obtenir un secours plus considérable et que le (( secours ira toujours en augmentant, en proportion du « nombre de ses enfants L Enfin, ce document officiel « rapporte qu’un témoin de l’enquête, homme éclairé « et qui emploie habituellement des ouvriers, a déclaré « qu’ils lui répondent fréquemment, en se plaignant de « la modicité des secours que la paroisse leur alloue : « Nous nous marierons , et alors vous serez bien forcés de « nous nourrir. »
Les choses étant dans cet état en Angleterre, pourquoi y ouvrirait-on, pourquoi y entretiendrait-on à grands Irais des maisons d’enfants trouvés? N’est-il pas évident que la classe indigente, loin d’exposer les enfants qui lui surviennent, désire en avoir pour s’en faire un titre à la charité publique, et que même, nombre d’individus
1 Parliamenter y abstract for the session, v. 1827. p. 856 et 857.
(fui la composent ne se marient qu’afin de se procurer, en même temps que des entants, les moyens de mener une vie fainéante.
Les hospices d’enfants trouvés seraient-ils établis en Angleterre seulement pour y recueillir le produit du libertinage? D’abord ce pays n’est pas, comme l’Italie et l’Espagne, placé sous un ciel enflammé qui a imposé à leurs législateurs la nécessité des maisons destinées à l’enfance abandonnée en l’absence du paupérisme : puis , ce que nous avons dit précédemment de ta législation, sur la recherche de la paternité et la jurisprudence qui admet comme vraie, jusqu’à preuve contraire, la déclaration faite par une fille devenue mère, que tel individu, fùt-il placé dans le rang le plus opposé au sien, est le père de son enfant, doit tendre évidemment à restreindre beaucoup le nombre des expositions qui proviennent des mauvaises mœurs, et voilà ce qui explique comment l’hospice des enfants trouvés, dans une ville telle que Londres, peut n’avoir été d’abord établi que pour 400 individus, et qu’ après une existence de 20 années le législateur a pu le supprimer sans inconvénient grave. Il est vrai que l'on peut objecter que cette suppression eut lieu parce que le nombre des enfants recueillis s’était promptement élevé de 400 à 6,000 ; mais, il en fut ainsi probablement, parce que nombre d’individus qui n’avaient ni désordre à cacher, ni indigence proprement dite à alléguer, y plaçaient des enfants dont la survenance dans leur famille leur paraissait un fardeau
qu’ils se croyaient en droit de mettre à la charge de l’Etat. S’il n’en eut point été ainsi, si le gouvernement eut vu dans les 6,000 enfants trouvés de Londres, la manifestation d’un véritable besoin de la population indigente ou désordonnée, eût-il pu tenter sagement ce qu’il a entrepris, et surtout eût-il aussi facilement, aussi complètement réussi ?
Lorsque nous voyons la législation anglaise laisse]1 Londres, jusqu’en 1740, sans hospice d’enfants trouvés, lorsque nous la voyons revenir sans efforts, sans inconvénients sur ce pas tardif, et transformer, malgré ses prescriptions générales de 1754, ses hospices d’enfants trouvés, en maisons d'orphelins , il faut reconnaître que la Grande-Bretagne devait se trouver clans une position bien différente de la nôtre. En effet, aux termes de salélagistion, elle ne peut refuser des secours immédiats aux individus de la classe indigente. En créant une maison d’orphelins avec les fonds destinés aux produits du libertinage, elle se libérait d’autant d'une obligation légale. Il y a plus : en remettant dans des asiles de cette espèce les enfants indigents, non-seulement elle a enlevé à leurs parents l’occasion de s’en faire un titre à des secours personnels, mais l’Etat y trouve encore l’avantage si précieux de donner à ces enfants , naturellement menacés de la destinée misérable de leurs parents, une éducation et des habitudes telles qu’ils puissent devenir des hommes intelligents, laborieux, utiles, en un mot, à la société, dont autrement, ils pourraient devenir le fléau.
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Mais si, chez nos voisins, la survenance d’un enfant est, pour l’indigent, presqu’un sujet de joie, parce qu’il acquiert par là, des droits à une assistance plus forte ; si pour la tille, qui chez eux a mal défendu son honneur, le même événement doit inspirer souvent à la victime de la séduction ou du libertinage, l’espoir d’épouser celui qui l’a rendue mère ou d’obtenir de lui une indemnité proportionnée au tort réel qu’elle éprouve, il n’en est pas de même en France ; là, F administration, avant de songer à former de bons citoyens, des enfants que leurs parents refusent de nourrir, doit en mère tendre de la grande famille, s’occuper d’abord de conserver leur existence menacée parla disparition des sentiments naturels qu’étouffent également la misère et la honte, que chez nous, rien ne vient contrebalancer.
On objectera que ce n’est pas seulement en Angleterre que l’on a préféré les maisons d’orphelins aux hospices d’enfants trouvés. La Suisse, Gassel, Lubeck, Nuremberg, sont là pour attester l’heureuse efficacité de l’adoption d’une pareille mesure, et cependant la taxe des pauvres ne s’y trouve pas établie , si on en croit M. de Gouroff.
Mais nous avons vu au contraire qu’en Suisse , par exemple, chaque commune est à tel point dans l’obligation de procurer la nourriture aux indigents qui y sont domiciliés, ou, ce qui est la même chose, qui y ont le droit de Bourgeoisie, que les Secours qui leur sont administrés en cas de nécessité, par d’autres communes, sont
remboursés à ces dernières, par celle du domicile de droit. Il y a plus, nous trouvons dans l’ouvrage de M. de Naville, sur la charité légale, le tableau du paupérisme et de la taxe pour les pauvres dans le district de Signan, canton de Ber me , à Munich , à Manheim. Or, qu’importe le mot par lequel on désigne la collecte au moyen de laquelle on subvient aux dépenses dont il s’agit?
Il est incontestable que, dès qu’en lait, les citoyens sont contraints par la loi d’y contribuer, c’est une taxe des pauvres; et il est tellement vrai qu’il y a la plus grande analogie sous ce rapport, entre les législations anglaise et helvétique , que nous avons cité plus haut tel canton où la recherche de la paternité est aussi permise. Voilà ce qui explique pourquoi les autorités anglaises ont pu attester à M. deGourolï qu’il n’a été recueilli dans I hospice des enfants trouvés de Londres que 151 enlants, de 1819 à 1823; et pourquoi le nombre de ces êtres infortunés, qui existent à Bâle est, terme moyen, de 2 à 5 seulement. Mais combien l’Angleterre et la Suisse payent cher un avantage qui, à bien prendre, n’est que factice, puisque l’une et l’autre nation n’empêchent l’exposition des nouveau-nés, qu’à la condition de les élever et de nourrir aussi leurs parents. En présence de pareils faits, qui pourrait raisonnablement regretter de voir notre trésor public fournir, avec moins de 10,000,000 seulement, à la dépense des hospices d’enfants trouvés.
Dans tous les cas, il faudrait, avant de transformer ces établissements en maisons d’orphelins où l’on admet-
trait, sur le vu d’une demande suivie d’enquête préalable, les enfants pauvres ou ceux dont les parents veulent celer l’existence, il faudrait, disons-nous, que l’on fut parvenu, par un moyen quelconque, à faire que F indigent put ne plus considérer comme un insupportable fardeau, le nouveau-né qui menace de diminuer sa faible part du pain de la misère. Il faudrait aussi effacer de nos codes , la maxime que la recherche de la maternité est seule permise , alors qu’elle est une des plus heureuses conquêtes que le temps et l’expérience aient acquises à notre droit national. Autrement, il serait à craindre qu’il n’arrivât en France , ce qui est arrivé en Belgique , lorsque plusieurs villes voulurent supprimer les tours qui s’y trouvaient établis et dans lesquels on déposait des enfants du dehors. Un long cri d’ indignation; poussé par le peuple et provoqué par des malheurs nombreux, aurait bientôt réveillé l’ imprudent législateur.
Ne concluons pas cependant , de ces démonstrations négatives, que l’on doit renoncer à l’espérance d’obtenir la diminution du nombre des enfants trouvés qui encombrent chaque année nos hospices : une mesure récemment adoptée est venu prouver le contraire.
Le gouvernement, persuadé qu’un grand nombre d’enfants étaient placés dans les hospices par des mères légitimes ou illégitimes qui les reprenaient ensuite comme nourrices avec l’espoir de les retirer un jour, ordonna, par une circulaire du ministre de l’intérieur , d’échanger les enfants trouvés d’un département dans un
autre, afin de les dépayser, d’en faire perdre la trace et de forcer ainsi les mères à les réclamer avant que la transmigration ne fut opéré. Ce moyen, qui mit dès lors obstacle à ce que des parents eussent à la fois les bénéfices de l'assistance publique et les douceurs delà paternité, a eu un plein succès, et M. de Bondy a prouvé, dans Y ouvrage que nous avons cité de lui, que le but proposé a été complètement atteint, notamment dans les départements de la Corrèze et de l'Yonne , qu’il a successivement administrés.
Cependant cette mesure , qui a le mérite si précieux d’être efficace, a trouvé des adversaires très-prononcés. Qu’importe son succès ont-ils dit, si elle doit avoir pour résultat d’achever la rupture des liens de famille qui existaient encore. Ce sont les bonnes mères qui reprennent leurs enfants ; ce sont les mauvaises , les indifférentes qui laissent les leurs : donc, c’est à ces dernières ([ue l’on accorde une sorte de prime. Si celles qui ont un sentiment de maternité plus prononcé sont forcées par leur misère actuelle de perdre de vue leurs enfants , la chose est plus fâcheuse encore ; car la famille avait encore quelque force, quelque avenir, et la permutation tend à l’anéantir.
Ces craintes nous semblent exagérées, et ces objections plus brillantes que justes. Car d’après les règlements basés sur le texte de la loi de 1 811, une mère a toujours les moyens de savoir si l’enfant quelle a fait déposer à l’hospice , est vivant ou non ; et quand elle
veut que l’État, qui s’est chargé de l’élever gratuitement, lui en apprenne davantage ou même le lui rende, sa demande ne peut être repoussée. Seulement avant d’y accéder, l’administration peut exiger le remboursement des frais faits dans F intérêt de cet enfant qu’elle a conservé à ses parents. Donc les liens de famille peuvent n’être jamais rompus, puisque plus ou moins distendus, ils peuvent toujours être renoués, rétablis.
11 n’est pas vrai non plus que cette mesure accorde une prime à la mère indifférente, puisque jamais l’éloignement de l’enfant de cette dernière , ne saurait être considéré comme un événement qui puisse flatter ses désirs. Au reste il n’y a pas que des combinaisons de ce genre, qui puissent amener successivement la diminution du nombre des enfants abandonnés, et prétendre le contraire , serait faire injure à notre époque qui ne le cède en rien, à aucune de celles que l’histoire nous fait connaître. De quoi s’agit-il, si ce n’est d’opérer parmi les classes laborieuses, la même réforme que le christianisme est parvenu à opérer à sa naissance? Il est vrai que notre siècle est privé du secours de ces mêmes idées religieuses qui naguère furent un véhicule si puissant : mais alors qu’il serait impossible de les raviver, il nous resterait encore la philanthropie moderne et son esprit bien prononcé de prosélytisme qui, secondé par la science non moins nouvelle de l’économie politique, est aussi, elle, susceptible d’obtenir en ce genre, de favorables résultats.
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C’est, à elle que l’on doit, par exemple, et les salles d’asile, et les sociétés de tempérance et les caisses d’épargne. Que le gouvernement continue, par leur moyen, a moraliser les masses, à les corriger d’habitudes funestes, à leur inspirer une salutaire prévoyance, et les enfants trouvés, fruit des mauvaises mœurs et de la misère, diminueront d’autant. Ces moyens n’ont-ils pas, avec ceux si efficacement employés par les premiers Pères de 1 Église, toute l’analogie que la différence des temps peut comporter?
M nous serait facile d’entrer dans le détail des institutions dont nous recommandons ici la propagation ; mais
le temps n est plus où il fallait démontrer leur utilité pour les faire adopter.