‹ Recherches historiques et statistiques sur l'intempérance des classes laborieuses; et sur les enfants trouvésChapitre 48 sur 49 · DE L AMÉLIORATION DU SORT DES ENFANTS TROUVÉS · texte numérisé non relu

DE L AMÉLIORATION DU SORT DES ENFANTS TROUVÉS

Chose étrange! saint Vincent de Paul, en ouvrant aux enfants trouvés un nouvel asile dans la capitale, et en donnant à son établissement une véritable célébrité, accrut, par cela même, le sort misérable des enfants de cette espèce, nés dans les provinces : nous avons déjà vu en effet, qu’aussitôt qu’on y eut appris qu’il existait à Paris une maison où Ton recevait indistinctement tous les nouveau-nés que l'on y présentait, il arriva que l’on en envoya de tous les côtés, le plus souvent par les messageries ordinaires qui , restant parfois longtemps en route, n’avaient souvent à déposer que des enfants expirants ou même devenus cadavres.

Nous avons rapporté plus haut, pour donner une idée de ce déplorable état de choses, le chiffre des enfants ainsi envoyés à l’hospice de Paris, pendant les dix premiers mois de 1752, de Rouen, de Dijon, de l’Artois, du Cambrésis , de la Flandre , du Hainaut , de Metz , de Toul, de Verdun et même de Liège. Le lecteur n’aura pas oublié non plus, sans doute, F historique que nous

avons présenté des mesures administratives qui furent prises alors et des divers arrêts de règlement que le parlement rendit dans la vue d’arrêter le mal , qui cependant se maintint à tel point que Necker écrivait, en 1784, comme nous l’avons déjà dit, que sur 10 enfants ainsi apportés à l’hospice, il en périssait neuf les premiers jours de leur arrivée.

La première mesure législative qui apporta un remède vraiment efficace à cet état de choses, fut le décret du 27 novembre 1790, qui ouvrit aux enfants exposés de chaque localité, l’établissement de charité le plus voisin. De ce moment, le nombre des enfants trouvés apportés à Paris diminua d une manière sensible, puisque ce nombre qui, en 1772, s’était élevé jusqu’à 7,676, ne dépassa jamais, à partir de 1 790 jusqu’en 1813, le chiffre de 5,842. il est même arrivé dans cette période, qu’il est descendu à 3,182, et enfin, en 1834, il ne s’est élevé qu’à 4,941.

Le sort des enfants trouvés des départements ne fut pas le seul qui s’améliora alors ; à Paris 106 lits étaient

autrefois consacrés, à l’Hotel-Dieu, aux femmes pauvres qui s’y faisaient admettre pour le temps de leurs couches. Sur ce nombre, 67 avaient quatre pieds quatre pouces de large et 39 n’avaient que trois pieds. Les premiers contenaient trois et quelquefois quatre personnes: or, <pie l on se représente ces femmes ainsi réunies, entassées a diverses époques de leurs couches , avec des

évacuations naturelles qui les inondent et les infectent, le sein tendu, le ventre et la tête douloureux , au milieu

de la fièvre et de la sueur de lait! Quelle santé assez robuste, pour tenir à cette situation, sans danger? Quelle maladie ne devait pas être accrue par cet air corrompu, par ces vapeurs chaudes et infectes, que Ton voyait s’échapper des lits quand on les ouvrait. Aussi mourait-il une accouchée sur 13, d’après le rapport du duc de Larochefoucauld-Liancour, et une sur 15, suivant Tenon, dans ses mémoires. Ce nombre , qui était diminué de plus de moitié dès 1814, est encore plus restreint au moment où nous écrivons.

La corrélation la plus intime existant entre la mère et son fruit, le nombre des enfants morts, soit avant d’avoir vu le jour, soit immédiatement après, a du diminuer dans une proportion identique. En effet, de 1814 à 1824, il n’est mort que 859 femmes sur 21,053 qui ont étéadmises à la Maternité, et le nombre des enfants mortnés pendant la même période, a été de 865.

C’est que maintenant, les femmes enceintes sont, comme nous l’avons déià dit, reçues dans une maison spéciale, isolée et ayant de vastes jardins : qu’elles y sont admises dès qu’elles sont parvenues au huitième mois de leur grossesse : que chacune d’elles est placée dans un lit à part et qu’elles ne sont jamais renvoyées de rétablissement, qu’après leur entier retour à la santé. Or, il est inutile de dire que les enfants nés sous ce régime nouveau, non-seulement courent moins de dangers dans le sein de leur mère, mais encore que le nombre des malingres, des vélétudinaires doit se trouver

moins considérable et que, sous ce rapport encore, la mortalité de ces infortunés doit se trouver restreinte.

L’expérience a prouvé que la mortalité des enfants du premier âge, est toujours dans l’intérieur des hospices, en proportion du nombre des bonnes nourrices que l’on parvient à y réunir. Or, le régime nouveau, en donnant occasion, surtout depuis l’arrêté de 1837, à nombre d’accouchées de passer en qualité de nourrices sédentaires, dans la partie de l’établissement consacrée à l’allaitement, il en résulte plus que jamais, que les enfants apportées à l’hospice de Paris, y peuvent recevoir en temps utile, ces soins d’un genre tout spécial, d’où dépend leur frêle existence.

On sait que les enfants sont sujets à des maladies particulières. Lorsque Tenon écrivait, en 1788, ses Mémoire8 , celle nommée Y Induration ou l’endurcissement du tissu cellulaire, était telle que sur 600 enfants, écrivaitil, qui, chaque année, devenaient durs et gelés , il était rare que deux ou trois échappassent : or, grâce aux précautions hygiéniques successivement indiquées par l’observation la plus attentive, au lieu de 600 par an, le nombre des enfants attaqués de cette maladie n’a été de 1808 à 1815, que de 645 seulement, et parmi eux 78 ont été guéris. En 1818, le nombre des enfants attaqués de ce mal ayant été de 550, quarante-neuf ont pu être sauvés grâce aux bains de vapeur et à un appareil de bains de sable, qui semble promettre d’autres succès encore plus marqués.

Une autre maladie de l’enfance encore plus meurtrière, le Muguet , faisait des ravages déplorables. Aujourd’hui elle est à peu près disparue, du moins l’on n’en saurait douter, puisque le fait est attesté par MM. de Châteauneuf, Duméril et Coquebert de Montbret.

Cependant malgré ces efforts, nous dirons même ces succès, la mortalité était encore dans l’hospice de Paris, hors de toute proportion avec celle des enfants non exposés : c’est-à-dire de 80 sur 100. Désespéré de cet état de chose, le Conseil général des hospices de Paris, augmenta le nombre des nourrices sédentaires, substitua les lits en fer aux couchettes en bois, afin de soustraire îes enfants aux insectes incommodes qui troublent leur sommeil, si nécessaire à leur âge, et remplaça par des voitures à ressort, les lourdes charettes des meneurs. Les meneurs eux-mêmes, les sous-meneurs, ces hommes que l’on s’estimait heureux, de ne trouver que rudes et grossiers, quand la plupart étaient encore avares et fripons, furent supprimés. Vingt-cinq préposés, habitant chacun un arrondissement de sous-préfecture, les remplacèrent et furent chargés, de concert avec des médecins choisis dans le même arrondissement, de surveiller les nourrices dans le choix desquelles on redoubla de sévérité, et d’acquitter, tous les trois mois, envers elles, les engagements de 1 administration qui leur donne à cet effet les fonds nécessaires et une remise proportionnelle. On sait que c’est principalement dans les anciennes provinces de l’Ile-de-France, de Picardie, de Champagne,

de Bourgogne, de Normandie, de Flandre et d’Artois, que les enfants sont élevés. On demanda aux médecins, des rapports détaillés sur la situation, la température, les produits de chaque canton, sur la manière dont les enfants y étaient nourris, soignés : en même temps on convint d’un prix annuel pour le traitement des maladies dont ils auraient à les soigner.

Mais ce n’était pas tout de promulguer d’excellents règlements, il fallait encore tenir la main à leur exécution. Une inspection générale des enfants existant à la campagne fut ordonnée, et elle constata, en 1821, qu’ils y existaient au nombre de 12,333. Sur ce nombre 142 seulement, se trouvèrent mal soignés; 11,488 avaient des lits particuliers; 10,819 avaient des vêtements en bon état ; 1 1,394 jouissaient d’une bonne santé et presque tous avaient été vaccinés.

Pour engager les nourrices à mettre par cette opération, les enfants qui leur sont confiés, à l’abri des atteintes de la petite vérole, F administration des hospices de Paris accorda à cette occasion :

A chaque nourrice 1 fr. 50 c.

Au médecin 2 00

Et pour ce seul objet, elle a dépensé en 1834, une somme de 9,854 francs. De plus, elle accorde à la nourrice d’un enfant parvenu à son quinzième mois, une indemnité de 20 francs , et une autre de 50 francs aux personnes chargées d’un enfant ayant atteint douze ans ;

indemnités qui, en 1831, ont occasionné une dépense de 72,467 fr. 32 cent. Maintenant , nous le demandons , la plus tendre , la plus ingénieuse des mères , pourraitelle faire davantage, pour stimuler le zèle de ceux à qui elle se trouverait contrainte de confier ses enfants ? et cependant une affreuse mortalité règne encore sur le berceau de ces malheureux enfants. Mais que F on cesse d’en accuser et les efforts de la science et le zèle le plus éprouvé. Si ces enfants meurent dans une proportion toujours effrayante , c’est sans doute parce que les uns, fruits du libertinage, plus meurtrier dans une grande ville qu’ ailleurs , apportent en naissant , les germes funestes qu’ils doivent à leurs parents : parce que les autres, fruits de la séduction , bien plus commune dans les grands foyers de corruption, que dans nos cités d’un ordre secondaire , comprimés par la honte dans le sein maternel et n’y croissant qu’au milieu des angoisses de celle pour qui ils sont un sujet de désespoir, se trouvent avoir dès le principe, leur constitution altérée, ne fut-ce que par suite de F incontestable influence que le moral a sur le physique. C’est encore, parce qu’un grand nombre, sont des enfants de la misère personnifiée, et que leur mère a souvent éprouvé la faim, la fatigue et le froid : c’est aussi, parce que, pour la plupart, le fait de l’exposition ou de la translation immédiate à l’hospice , altère profondément ces débiles et frêles constitutions : c’est enfin, et par-dessus tout, parce qu’il faut les transporter au loin pour leur procurer un lait étranger, souvent

rare; et que malgré toutes les ingénieuses précautions que l’expérience a pu suggérer, privés pendant un long voyage, des embrassements et du lait maternels, ils demeurent étrangers à cette intuition, à cette incubation naturelle, dont b action vitale, incontestable pour tous les autres animaux, doit produire pour notre espèce, des effets également certains.

Ce qui confirme ces déductions, c’est que la mortalité est moins grande dans les hospices de province que dans celui de la capitale.

Le meilleur moyen de le prouver, serait de produire 1 état des entants admis chaque année, dans les hospices de nos départements et l’indication du nombre de ceux qui y sont décédés : malheureusement ces tableaux n’existent nulle part : un seul a été publié par l’autorité, mais ces chiffres comprennent une période de dix années seulement; de telle sorte, que tout ce que nous pouvons y apprendre, c’est que, par exemple, dans le département du Pas-de-Calais, il a été recueilli, de 1824 à 1833, des enfants trouvés au nombre de 4,523 et qu’il en est mort pendant le même espace de temps, 2,526. Mais ce document qui, isolé, semble frappé d’impuissance, devient important lorsqu’on le compare au Tableau indiquant la mortalité des enfants trouvés en France pendant b année 1821, que M. de Châteauneuf a placé à la fin de son ouvrage. Il résulte de ce tableau, que le nombre de ces enfants admis par toute la France dans les hospices, excepté dans ceux de Corse, de Paris et de Lyon, a été

de 25,916, et qu’il en est mort dans le courant de F année, 14,910.

Cette première donnée obtenue, nous trouvons, d’un autre côté, qu’il résulte des documents statistiques, publiés en 1835 :

1° Qu’il est entré, de 1824 à 1833, également dans tous les hospices d’enfants trouvés de France, déduction faite de ceux de la Corse, de la Seine et du Rhône, un nombre total de 260,671 enfants.

2° Que le nombre de ceux qui sont décédés pendant la même période, a été de 114,550

3° Que prenant le dixième de ce nombre, on trouve comme terme moyen, que le total des enfants admis pendant chacune des dix années a été de 26,067

Et que celui des enfants qui se sont trouvés avoir survécu également à la fin de chacune des dix années, a été de. 11,455

Or on a vu, plus haut, qu’en 1821, le nombre des enfants admis n’avait pas été de 26,067, comme pendant chacune des dix années de 1824 à 1833, mais seulement de 25,916: et comme les enfants qui ont survécu, à partir de 1824, se trouvent avoir été toujours, terme moyen, de 11,455, tandis que ceux qui avaient survécu à la fin de 1821, n’étaient qu’au nombre de 11,006, il se trouve que malgré que le nombre des expositions se soit annuellement accru, à partir de 1824, de 151, cependant

le nombre des décès annuels aurait diminué approximativement de 449.

Ces chiffres, tels qu’ils sont posés, nous semblent déjà très-significatifs ; cependant, lorsque bon examine les choses de plus près, on trouve que l’amélioration qui consiste ici, dans la diminution de la mortalité, est bien plus considérable qu’elle ne paraît d’abord.

En effet, dans les tableaux statistiques qui nous sont fournis par les documents relatifs à la période décennale, non-seulement le nombre des enfants décédés se trouve calculé sur celui des admissions pendant le cours des dix années, mais encore sur le nombre de ceux existants déjà dans les hospices avant le 1er janvier 4824. Or , ce nombre était de 93,340, pour 83 départements seulement : donc, en réalité, ce ne serait pas sur le chiffre de 260,671 enfants que nous devrions baser nos calculs, mais sur celui de 353,984 .

Dans tous les cas , il semble manifeste que , s’il est vrai que le nombre des enfants trouvés tend toujours à s’augmenter en France, c’est moins parce qu’il y a plus (I expositions d année en année que parce qu’il y meurt moins de ces infortunés. Malheureusement, les éléments de la démonstration proprement dite de ce fait n’existent nulle part; mais M. de Gérando, qui fut si longtemps et ipri est mort , chargé par le Conseil général des hospices, de la haute surveillance du service des enfants trouvés , a émis une pensée semblable à la nôtre, dans son rapport à la Société des établissements charitables,

sur les documents officiels relatifs aux années comprises dans la période de 1818 à 1826.

«En appelant, a-t-il dit textuellement, F attention « sur la progression rapide du nombre des enfants trou- « vés de 1818 à 1826, nous ne devons pas méconnaître « Fintluence qu'a dû exercer sur l’élévation de ce nom- « bre la diminution de la mortalité parmi ces infortunés, « résultat salutaire dû à leur dissémination au sein des « campagnes et aux améliorations du service. »

Ce qui vient corroborer l’opinion d’un homme aussi compétent, c’est qu’à Saint-Omer, où, avant 1827, les enfants trouvés décédaient dans la proportion de 20 sur 100, cette proportion descendit à 1 5 sur 100 en J 828, et qu’elle n’était plus que de 13 en 1830 : amélioration, dit le Bulletin des établissements charitables , auquel nous empruntons cette citation, amélioration qui est due à une surveillance plus active et à une plus grande distribution de vêt are 1 .

Nous pourrions encore citer Rouen, où la crèche qui contient trente couchettes en fer, est devenue un véritable modèle pour les enfants trouvés. Conservés à l’hospice, jusqu’à ce qu’ils puissent être transportés en voiture à Neuf-Châtel et à Bourg-Achard, ils sont là déposés entre les mains d’agents qui les remettent à des nourrices. Aussi, grâce à ces précautions et à une foule d'autres améliorations dues au docteur Blanche, médecin et

chirurgien de l’établissement, la mortalité y a-t-elle diminué de la manière la plus sensible.

Il y a plus : dès 1826, la mortalité se trouvait réduite:

Côte-d’Or .....

sur

Haut-Rhin

sur

Moselle

sur

Lozère .......

sur

Seine-et-Oise ....

sur

Haute- Loire ....

sur

Haute-Saône ....

sur

Ardèche

sur

Bas-Rhin

sur

Vienne

sur

Vosges .

sur

Peut-être nous objectera-t-on que la mortalité des enfants trouvés, placés à la campagne, était, à la même époque :

En Corse

— Seine-et-Marne .

— Eure-et-Loir . .

- — Aube

- — Sarthe

— Cher

— - Basses Alpes . .

de 10 sur 22 de 10 sur 33 de 1 0 sur 40 de 10 sur 43 de 10 sur 47 de 10 sur 49 de 10 sur 50

Mais de ce que le mal est encore si grave dans quelques parties du royaume , on n’en peut rien déduire contre le bien qui existe incontestablement dans les départements que nous avons d abord signalés. Tout ce que l’on en peut conclure est donc qu’il existe des pro-

vinces excessivement arriérées sous ce rapport 3 qu’il en est où les administrateurs ne font pas tout ce qui est possible, où V autorité gouvernementale même a de graves reproches à se faire , car il est remarquable que la mortalité ne suit aucun ordre, aucune marche fixe, qu’elle passe en France du Nord au Midi, et frappe, dans la même proportion , des provinces fort éloignées les unes des autres, ainsi que le prouve l’état dressé par M. de Cliâteauneuf, pages 67 et 68. Qu’il est évident, dès lors, que le climat n’influe en rien sur ses progrès, que la fertilité du sol et sa richesse n’y sont également pour rien. Or, comme il n’est point d’effets sans cause, il faut conclure de la différence énorme qui existe dans la mortalité des enfants trouvés de tel département, comparé à tel autre, que la nature étant étrangère à ces résultats, il faut les attribuer aux hommes, à ceux qui se trouvent en position d’adopter ou de négliger les moyens, les mesures, les méthodes indiqués ailleurs par l’expérience et mis en usage avec le zèle et la persévérance que doit savoir inspirer la cause sacrée de l’humanité. Or, nous sommes convaincus que, si l’on comparait le régime suivi dans le département de la Côted’Or, où les enfants meurent dans la proportion de 10 sur 269, aux précautions adoptées dans la Corse, où il en meure 10 sur 22, on trouverait, dans la différence qui doit s’y rencontrer, le moyen de résoudre le problème qui nous occupe.

S’il en est ainsi, le remède est facile. En effet, par-

tant de ce point , que la mortalité des enfants peut être réduite aux proportions ordinaires , comme elle Test dans plusieurs départements, au moyen des méthodes perfectionnées qui y sont employées avec un zèle soutenu, nous pensons qu’il suffirait, pour obtenir ce résultat favorable dans nos provinces, d’y faire connaître ces mêmes méthodes, d’en prescrire l’emploi, et de le soumettre à une active surveillance pendant tout le temps nécessaire. Que l’administration réunisse donc

pour cet objet tous les documents qui peuvent conduire, par une voie quelconque, à la diminution de la mortalité des enfants abandonnés; que, mettant à profit les moyens employés dans les départements les plus avan-

cés , elle en tasse le sujet d’une instruction générale, qui prescrira pour toute la France, et, par conséquent, poulies départements, même les plus arriérés, par exemple, le régime perfectionné que Rouen doit au docteur Blanche ; les mesures spéciales qui ont amené la diminution si sensible de la mortalité à Dunkerque; celles qui font qu’il périt si peu d’enfants trouvés dans les départe-

ments à la tête desquels nous avons placé celui de la Côte-d’Or, et bientôt on verra disparaître peu à peu les causes de la différence profonde que nous venons de signaler. L’amélioration, dont nous avons établi l’incontestable existence par des chiffres , se développera , et i on devra ce résultat, non à Fessai de moyens nouveaux, mais à l’emploi généralisé de ceux déjà découverts, déjà employés dans les départements précités, et qui ont à

nos yeux le grand mérite d’être passés au creuset de l’expérience et d’une heureuse application.

Lorsque l’autorité publique aura ainsi rempli tous ses devoirs, et que la charité privée y aura joint le tribut de ses bienfaisants efforts, si le résultat que nous venons d’indiquer ne pouvait encore être complètement obtenu, l’humanité, sans doute, devrait continuer à en gémir, mais l’homme d’Etat n’y verrait peut-être que l’effet naturel de l’un des moyens par lesquels la propagation de l’espèce humaine se trouve arrêtée dans les immenses développements dont elle est reconnue susceptible.

Pendant longtemps, les publicistes de tous les pays ne cessèrent d’encourager la population. Jusqu’à l’époque où Malthus, Orlès et Ricci publièrent simultanément leurs ouvrages, sans se connaître , on avait cru qu’une population nombreuse était l’expression la plus certaine, comme la cause la plus active de la prospérité des États, et nombre d’écrivains, suivant l’exemple donné par Voltaire, allèrent jusqu’à faire un reproche grave au christianisme du célibat des prêtres et des ordres religieux. Maintenant les idées sont bien changées, et ce n’est pas sans effroi que la statistique a constaté que la population des colonies anglaises d’Amérique se doublait :

En *20 ans

Que celle de la Prusse s’est doublée en 26 Celle de la Grande-Bretagne, en , . 42

Celle des Pays-Bas, en 36

Celle des Deux-Siciles, en 63

Celle de l’Autriche, en 69

Enfin, que celle de France, qui, en 1700, n était que de 16 millions d’habitants, s’est trouvée être le double de ce nombre en 1826, et que, depuis lors, elle s’accroît annuellement de 200,000 individus environ. Il y a donc presque certitude que notre population, de près de 31 millions, sera doublée dans les premières années du siècle prochain et, comme c’est la classe indigente qui produit incontestablement le plus d’enfants, on se demande avec effroi de quelle manière on pourra un jour pourvoir aux besoins si considérablement accrus de la masse prolétaire. Il est des auteurs qui font remarquer à cette occasion que les enfants trouvés et les familles qu’ils ont for-

mées composent déjà le vingtième de la population en France.

Cet état de choses, la redoutable perspecti ve qu’il présente aux hommes doués de prévoyance, doivent convaincre que , dans tous les cas, ce n’est point assez, même d’avoir découvert les moyens de réduire aux proportions à peu près ordinaires la mortalité des enfants recueillis dans nos hospices , mais qu’il faut en même temps s’occuper avec activité de la recherche de ceux

capables de rendre supportable à ces infortunés la triste existence qu’on leur a conservée, et surtout de l’utiliser au profit de la société, au milieu de laquelle elle doit s’écouler.

Doit-on, dans ce double but, leur donner la brillante éducation qu’ils reçoivent en Russie? Doit-on leur accorder la noblesse comme en Espagne , ou même leur

imprimer la direction qu’ils reçoi vent en Italie dans les hospices où on les élève? Non ; ce serait une absurdité de le prétendre, et ce n’est évidemment point à ces peuples que nous devons emprunter des institutions applicables à nos enfants trouvés. Suivant nous , les dispositions de l’article 9 du décret du 19 janvier 1811 n’ont point cessé d’être les plus appropriées aux besoins d’un pays où, comme le nôtre, le sol reste encore inculte, faute de bras , dans beaucoup de localités, et où, dans les provinces les plus populeuses, on commence à sentir vivement la nécessité de reporter dans les campagnes une partie de la population pauvre des villes, pour l’appliquer à la culture de la terre, qui, comme l’a si bien dit Reynal, produit les hommes par ses fruits et les richesses par les hommes. Nul doute donc qu’il ne soit d’une haute importance de fixer dans les campagnes les enfants trouvés qui y sont envoyés en nourrice , afin qu’ils en prennent les habitudes, les usages, les mœurs et le goût.

Cependant, il paraît qu’à cet égard l’ intention du législateur n’a pas toujours été suivie, puisque, dans divers départements, il y a eu des époques où les hospices contenaient un grand nombre d’enfants qui, étant valides, n’auraient jamais dû y revenir.

Par exemple, il en existait un si grand nombre, en 1825, dans l’hôpital général de Rennes, que, pour rendre à leur destination primitive des bâtiments qui devaient servir d’asile à la vieillesse , il y eut nécessite

de traiter avec M. Dupont, fabricant à Saint-Quentin, qui reçut dans sa manufacture, d’abord 25 jeunes garçons de onze à quinze ans, puis 25 autres, quelque temps après, choisis dans les deux sexes ; enfin, 12 jeunes filles furent aussi placées chez un fabricant de châles à Paris 1 . Deux ans après, un autre manufacturier, également' établi dans un département voisin de la capitale, ayant offert aux commissions administratives des hospices de plusieurs départements de se charger des enfants trouvés des deux sexes, de l’âge de 12 à 15 ans, qu’il s’engageait à élever et à entretenir jusqu’à 21 ans , époque à laquelle ils seraient maîtres de choisir une autre profession ou de rentrer à l’hospice, environ 300 de ces enfants lui furent remis à ce titre; mais l’établissement industriel de ce manufacturier n’ayant pu se soutenir, les malheureux enfants furent vendus à un autre fabricant, qui fut obligé de les renvoyer dans leur pays 2.

De même, lorsque la filature établie à Rouval, près Doullens, fut consumée par les flammes, en 1823, il s’y trouva 50 jeunes filles, venues aussi de l’hospice des enfants trouvés de Dunkerque.

Nous pensons qu’en général, ce ne doit être que lorsqu’il y a impossibilité pour les administrateurs de placer ces enfants à la campagne, qu’il faut avoir recours aux

1 Bulletin de la Société des établiss. charit. , t. 1 , [» . 3U. Voir nus notes, lettre V.

: Économ. polit, chrét., par de Villeneuve, t. 2, p. d21.

occupations industrielles ; tel est l’esprit de la loi. Il importe de s’y conformer.

M. de Bondy voudrait, dans son mémoire sur la nécessité de réviser la législation actuelle sur les enfants trouvés, que, pour faciliter aux administrateurs les moyens de les placer, on leur donnât dérogatoirement au décret de 181 1 , la faculté de les mettre en apprentissage dès l’âge de neuf ans, observant que cette mesure aurait surtout l’avantage d’opérer une économie d’un quart dans les frais que les enfants occasionnent aux hospices jusqu’à l’âge de douze ans.

Une pareille mesure nous semble susceptible de trop d’inconvénients pour être adoptée. Nous l’avons déjà dit : en elfet , ce qu’il importe de faire avant tout, dans l’intérêt de la société et des enfants eux-mêmes, jetés dans le monde, sans appui, sans famille, sans fortune, est de surveiller les premières impressions qui doivent laisser dans leur esprit des traces vraiment durables ; or, qui pourrait nier que c’est s’acquitter le mieux possible de ce devoir envers eux que de les placer entre les mains de personnes capables de veiller avec soin à ce qu’on grave dans leur cœur les préceptes de la religion, et comment le faire solidement, avant l’âge de 12 ans?

D’un autre côté, l’éducation consistant, pour les enfants trouvés, à les envoyer à F institution primaire et aux instructions du curé de la paroisse, on ne peut demander ce soin qu’à ceux à qui l’on paye pension. Ceux à qui Fon ne paye rien, ceux de qui même on exige.

R E Clili R cm, s HISTORIQUES

dans certaines localités, une redevance ; ceux-là, le plus souvent du moins, considèrent les enfants comme une sorte de marchandise de laquelle ils doivent tirer le plus de parti possible. Or, si on les leur livre dès l’âge de neuf ans, ils les emploieront généralement dans leur seul intérêt, sans s’occuper ni du cœur ni de l’esprit de cette malheureuse jeunesse. On répondra peut-être que 1 on pourra prendre des précautions, stipuler des conventions avec les maîtres ; mais, en pareille matière, la lettre du contrat n’est pour ainsi dire rien, tandis que la nature des choses est tout. Or, la nature des choses nous semble indiquer ici qu’il en sera, comme nous le disons, dans 1 un comme dans l’autre cas, de placement gratuit ou de placement avec pension. Ces considérations morales nous semblent donc devoir l’emporter sur celles d’économie invoquées par M. de Bondy.

Nous pensons, cependant, qu’il est impossible de faire en faveur des enfants trouvés beaucoup mieux que ce qui existe généralement sous ce rapport ; car cette éducation que soignent tant les Anglais, et que nous voulons que les administrateurs puissent toujours diriger, surveiller, est d’habitude essentiellement imparfaite chez les individus peu fortunés, dont ils deviennent les pensionnaires. Il est incontestable, par exemple, que ce qu’ils y apprennent d’agronomie est le simple résultat de la routine ; et cependant dans l’état d’isolement où ils se trouvent, pour qu’ils ne soient pas condamnés à rester toujours et partout au dernier degré de l’échelle

sociale; pour qu’eux aussi puissent avoir quelque chance à la préférence qui constitue le bien-être relatif, il faut qu’ils sachent faire mieux que d’autres, il faut que leur intervention en telle circonstance donnée, paraisse et soit, en elîet, préférable à celle de leurs concurrents ; il est, en un mot, du plus haut intérêt pour eux qu’eu agriculture, par exemple, ils connaissent les méthodes perfectionnées, et le gouvernement, qui est institué pour stipuler en toute chose, au nom de la société qu’il représente, doit aussi, lui, vivement désirer que les sommes qu’il consacre au soulagement de cette classe d’infortunés obtiennent un pareil résultat ; car il n’est pas besoin d’en faire des savants comme en Russie, des artistes, des ouvriers habiles ; il ne peut ignorer qu’il n’est que quelques parties de la France qui possèdent un petit nombre d’agriculteurs instruits et méthodiques ; de façon qu’à une époque où tout ce qui est utile, ou seulement agréable, se trouve soumis à des règles (pii en facilitent l’étude et l’enseignement, la première des sciences, celle qui lait la force intérieure des Etats, se trouve livrée partout à la pratique souvent instinctive de la portion la plus infime de la société. 11 est vrai, toutefois, de reconnaître qu’une ordonnance du 25 janvier 1836 a créé, au Conservatoire des arts et métiers de Paris, un enseignement public et gratuit d’agriculture, sur le rapport de M. Passy, alors ministre du commerce. Mais, parmi nous, le premier qui établit une école rurale fut un simple pasteur de village, M. Flos, curé à Bouconville.

département de la Moselle, qui, par une inspiration toute personnelle, tenta de la former dans sa paroisse mu une pièce de terre qui lut accordée par le maire. Une expérience d’un quart de siècle a montré la bienfaisante influence de cet essai exercé sur le caractère des enfants et sur les routines agricoles du lieu. Ce respectable ecclésiastique a publié ses vues sur les moyens de généraliser ce genre d’établissement, et l’on est frappé de voir comment elles se lient avec celles de M. Huerne de Pommeuse qui, à la même époque, a publié son excellent ouvrage sur l’établissement des colonies agricoles.

Un autre établissement qui existe à Cuni, près Lyon fondé par un autre ecclésiastique, l’abbé Collet, sous le titre de Providence de Saint-Joseph , se rapproche encore plus des idées que nous allons personnellement émettre en faveur du genre d’éducation qu’il nous semble utile

de donner aux enfants trouvés, au milieu des campagnes où il ;est si désirable qu’ils aient la volonté de passer leur vie. Cette institution, dont M. Huerne de Pommeuse parle avec éloge , est fondée pour recueillir cent orphelins ; mais, en 1831, ses facultés pécuniaires ne lui avaient pas encore permis d’en réunir plus de 33. Ayant reçu pour mobile , de leur fondateur , un sentiment de compassion pour leurs compagnons d’infortune, ils se livrent, sous son salutaire empire, à divers métiers et surtout aux travaux de l’horticulture, dont le produit s’élevait, à l’époque que nous avons citée .

à 2,500 francs, et fournissait le pays d’ouvriers utiles , probes et intelligents.

Enfin M. de Rumiville père , auteur d’un Essai sur les colonies agricoles , a établi dans ses propriétés d’Allouville, proche Amiens , une colonie modèle pour de jeunes orphelines, et les résultats qu’il a obtenus lui ont prouvé que F application de son système à l’éducation physique et morale de ces enfants pauvres, les rendaient plus moraux, plus éclairés, plus laborieux , et leur préparaient les moyens d’entrer un jour dans la société comme des membres utiles et capables de se créer un sort heureux. Mais cette institution, qui était placée sous la protection immédiate de la duchesse de Berry, n’a pu survivre à la perte de sa pa trône. Inspectée en septembre 1844, par ordre du gouvernement, elle a été trouvée dans un désarroi complet et n’ayant que six entants seulement.

Cependant, il faut le reconnaître, l’établissement vraiment modèle en genre , celui qui jusqu’à ce jour ne saurait, sans injustice, être comparé à nul autre, n’existe point en France. Créé par M. de Fellenberg, àHofwil, c’est dans le canton de Berne, en Suisse, qu’il faut aller l’admirer.

Nous avons déjà dit, dans le chapitre V, qu’en ce pays, suivant un ancien et déplorable usage , les malheureux enfants , à l’entretien desquels les communes doivent pourvoir, sont mis au rabais dans les villages et livrés à celui qui se charge de les élever à meilleur marché. Ce

sont là les entants vraiment abandonnés de ce pays, où bon se ferait difficilement une juste idée de la dégradation qui résulte d une pareille coutume pour les infortunés qu’elle atteint et qui tombent le plus souvent dans la classe de l’espèce de parias nommés Heitmathosen.

Or, c’est l’aspect de cette hideuse dégradation et de ses tunestes conséquences qui a suggéré au digne citoyen que nous venons de nommer la pensée de faire de l’habitude du travail pour ces jeunes malheureux , qui ont tant de rapports avec nos enfants trouvés , non pas seulement la base des ressources qui doivent assurer leur existence, mais aussi l’occasion de former leur caractère, leurs moeurs; et il acquit bientôt la conviction que le travail des champs, en recevant une direction convenable, devait être, plus que tout autre, propre à atteindre ce double but. En conséquence , il transforma en école rurale, pour les pauvres , la propriété déjà trèsproductive, dont il a rendu le nom si célèbre dans toute 1 Europe, que 1 institution dont il s’agit a donné lieu à des établissements semblables dans les cantons de Vaud. de Bâle , de Genève , en Allemagne , en Danemarck , et jusqu’aux États-Unis d’Amérique.

L’école rurale d’Hofwil se divise en trois sections : celle des enfants pauvres, qui y sont au nombre de 150; celle des filles , dirigée par Mlle de Fellenberg , qui s’est consacrée a cette œuvre , et celle qui est une véritable école normale, puisqu’elle est spécialement destinée à former une pépinière rf instituteurs propres à devenir

des directeurs partout où ils sont appelés pour des éta-

blissements semblables.

L’emploi de la journée, pour des enfants de l’un et de l’autre sexe , se divise en un travail manuel, relatif aux diverses opérations agricoles. Dans les champs , les élèves travaillent tous ensemble , le maître à leur tête , ou divisés en plusieurs bandes, dirigées chacune par un moniteur, selon que l’exige l’opération particulière qu’il s’agit d’exécuter. A Hofwil même, ils sont occupés toute l’année dans les vastes domaines de M. de Fellenberg. Ils y coopèrent aux nombreuses améliorations dont cet habile agronome donne l’exemple à Garro. Ils s'occupent tour à tour, dans un terrain affermé à l’école, ou sur le terrain d’un propriétaire voisin , soit en prenant des ou-

vrages à tâche à un prix fait , soit en cultivant à moitié

fruit , soit enfin à la journée. C’est en les voyant sur le théâtre de leurs labeurs que l’on comprend combien il peut être facile de rendre des fatigues douces , tout ce que l’homme peut y porter de jouissances, lorsqu’il embrasse cette tâche avec des dispositions convenables, avec un esprit cultivé par des études bien entendues , avec un cœur formé par la vertu. Ces jeunes élèves se rendent au travail avec une joie innocente et sincère. Ils chantent en chœur, au milieu de leurs occupations, des hymnes religieuses. Le spectacle de la nature élève leur âme au créateur avec d’autant plus de facilité qu’ils ont appris à connaître, dans l’investigation des lois qui régissent ses phénomènes, les plans de la sagesse

de son auteur. Aussi, jamais aucun ennui, aucun dégoût ne vient les attrister, même dans les efforts les plus pénibles , et , dans cette disposition d’esprit , ils font beaucoup plus, beaucoup mieux, et se lassent moins. Ils opèrent comme des agents intelligents et non comme des machines. Lorsque la saison ne permet point d’aller aux champs, les enfants sont occupés dans l’intérieur de la ferme. Là, plusieurs ateliers leur sont ouverts. Ils s’exercent au charronnage, à la tresse des nattes, des paniers, ou des chapeaux de paille, à tricoter, à filer, à faire des sabots, à aider le tailleur et le cordonnier.

On pourrait supposer que ces enfants, en revenant des champs, harassés par la fatigue, sont très-peu disposés à venir se livrer à l’étude ; on pourrait croire qu'il y a quelque chose de barbare à les enfermer dans une école, avec un maître et des livres pour tout délassement. Eh bien ! et c’est l’une des expériences les mieux établies, les plus instructives et les plus curieuses, il en est tout le contraire. Ces enfants, quand ils rentrent à la suite du travail des champs, accourent à l'école, avec l’empressement le plus sincère. Us voyent une récompense dans l’instruction qui leur est offerte. Les leçons qu'ils reçoivent, F application qu’ils y portent, sont réellement pour eux un repos plein de charmes, parce qu’il est animé : le délassement n’est, au fond, qu’un changement d’action. En passant des exercices du corps à ceux de l’esprit, et réciproquement, l’homme se récrée bien mieux que par l’inaction, l’indolence. Leurs études, d’ailleurs,

combinées d’après le but de leur vocation, se lient à l’ensemble de leurs occupations et acquièrent, naturellement pour eux, cet intérêt qui naît des rapprochements, des applications et du sentiment de Futilité. Ainsi, à la lecture, aux éléments du calcul, ils joignent le dessin, des notions de botanique et d’histoire naturelle. L’instruction religieuse et morale est l’objet de leurs soins les plus attentifs, des exercices gymnastiques servent tout ensemble, et à procurer un délassement aux élèves et à déveloper leur adresse aussi bien que leurs forces. Enfin, ils cultivent la musique vocale et instrumentale. AHofwil, le dimanche, pendant la belle saison, ils exécutent des concerts en plein air, sous une voûte de tilleuls. « La musique, dit M. de Gerando, à qui nous « empruntons ces intéressants détails, la musique anime « et égaye cette vie laborieuse. Elle entretient, dans ces « jeunes cœurs, le sentiment religieux et patriotique. »

M. de Fellenberg assure que les travaux de ses élèves Font à peu près indemnisé des frais de premier établissement et des dépenses courantes.

Quant à l’école rurale des filles, elle est fondée sur les

mêmes principes que celle des garçons, avec, toutefois, ces deux différences, qui s’expliquent d’elles-mêmes : l’une que le travail manuel des filles s’exerce moins dans les champs, qu il comprend les ouvrages à l’aiguille, les soins du ménage et, en général, les occupations propres à leur sexe ; l’autre que la sphère de leurs études est moins étendue.

Les garçons sont destinés à être employés un jour comme cultivateurs. Sous la garantie d’une telle éducation, ils trouvent à se placer facilement et avec des conditions avantageuses. Ils sont propres à rendre des services beaucoup pins étendus, surtout à saisir et à réaliser, chez des agronomes habiles, l’application des bons procédés, et sous ce rapport, les écoles rurales, ne peuvent manquer de devenir un moyen de perfectionnement de l’agriculture.

Or, dès qu’il en est ainsi, dès que ces écoles, considérées comme établissements d’humanité, recueillent les enfants pauvres et délaissés ; qu’elles les arrachent à la misère, à la mendicité, au danger de l’oisiveté et du vagabondage; dès qu’elles offrent le régime le plus salutaire pour le développement de leurs forces et pour leur santé ; qu’elles leur préparent une carrière utile pour la société ; pour eux-mêmes une carrière exempte de misère ; enfin dès que l’expérience a prouvé que l’hospice de Genève, qui envoie aux écoles de ce genre établies à Sain t-Ger vais, à Gara et à Neuvilette, les enfants trouvés qui sont à sa charge, obtient successivement les divers avantages que nous venons d’énumérer, il devient évident qu’il importe essentiellement à la France, d’entrer le plutôt possible dans une voie aussi large d’ améliorations pour les classes laborieuses en général et celle des enfants trouvés en particulier.

C’est, au reste, ce dont la société des établissements charitables paraît avoir acquis la profonde conviction, si

l’on en juge par les nombreux efforts qu’elle a fait pour doter le pays d’institutions semblables 5 car non-seulement elle a fait connaître celles dont nous venons d’ entretenir le lecteur , dans les trois premiers volumes de ses bulletins, mais, dès le mois de novembre 1831 , elle exprima le vœu qu'une association de souscripteurs volontaires se formât pour réunir les fonds nécessaires à l’envoi, à Hofwil, d’un élève intelligent qui pourrait luimême en revenir avec les connaissances nécessaires pour la création et la direction d’un établissement pareil, formé d’abord sur une petite échelle et à titre d’essai.

La Société précisant davantage, le 13 août 1832, une idée présentée d’abord d’une manière vague, demanda, 1° que f instituteur à envoyer à Hofwil, fut choisi parmi les élèves de l’école normale de Versailles ;

2° Que L institutrice fut désignée par le comité des dames qui préside à l’école normale de la Halle aux Draps de Paris ;

3° Que M. le ministre de l’instruction publique fut prié de fournir, sur les fonds de son département, la somme nécessaire pour subvenir aux frais du voyage et à ceux du séjour ;

4° Que l’une des fermes expérimentales, qui fixaient alors, non loin de la capitale, les regards du public, fut choisie pour servir de théâtre à cet essai important ,

5° Que la tentative eut lieu sur un certain nombre d’enfants abandonnés des deux sexes que l’administra-

tion des hospices de Paris serait in vitée à fournir ; enfin , que l’attention du ministre du commerce fut appelée, en même temps que celle de son collègue à l’instruction publique, sur un projet si digne de la sollicitude du gouvernement.

C’était certes beaucoup, pour la société des établisse-

ments charitables, d’avoir pris une initiative aussi précise, aussi positive , cependant , elle lit plus, elle s’assura que , parmi les fermes expérimentales que l’on pouvait choisir, celle de Grignon, dirigée par M. Balla , était la plus propre à faire obtenir le résultat désiré ; que même l’établissement d’une école rurale était entré dans le plan des fondateurs de l’ institution, ainsi que le prouvaient les termes de son programme, et qu’ enfin on s’y contenterait d’une pension annuelle de 800 francs pour chaque élève, dont trois pourraient être pris dans chacun des départements les plus voisins de la capitale, pour rendre la dépense plus légère en la divisant.

Malheureusement, il n’appartenait pas à la Société d’en faire davantage pour inoculer en France un genre d’établissement qui pourrait être si fécond en heureux

résultats ; mais nous exprimons ici les vœux les plus ardents pour que suite soit donnée tôt ou tard à ce philanthropique projet. Les enfants trouvés, ainsi répartis, soit dans les établissements des comices agricoles qui couvrent en ce moment la France, soit dans les écoles rurales spécialement établies, fourniraient bientôt, comme les enfants de Saint— Joseph à Lyon, comme les

orphelins de Genève à Carra, comme les élèves d’Hofwil, à la majeure partie des dépenses dont ils sont en ce moment l’occasion pour le trésor. De plus, les cent mille ouvriers habiles et intelligents qui en sortiraient pour se répandre dans toute la France, donneraient à la culture des terres un perfectionnement qui est si désirable pour la majeure partie de nos départements; enlin, la classe malheureuse des enfants dont il s’agit y trouverait elle-même des droits si certains à la préférence des agriculteurs, qu’une existence exempte des angoisses de la misère lui serait à peu près assurée.

Mais rétablissement d’écoles rurales , réclamé par des voix si expérimentées et si respectables , n’est pas le seul moyen qui puisse conduire à F amélioration du sort des enfants trouvés, en les consacrant à la culture des terres et en les attachant pour ainsi dire au sol par une éducation spéciale. L’on pourrait encore, suivant nous, parvenir au même but par l’institution des colonies agricoles, sur lesquelles nombre de bons esprits se sont efforcés de fixer l’attention générale.

Lorsqu’une nation se forme sur un vaste territoire, elle se concentre naturellement, d’abord sur les points à la fois les plus avantageusement situés et les plus productifs. Lorsque la population, successivement établie sur toutes les parties fertiles, commence à déborder, il faut que l’excédant se porte sur les cantons incultes, et ainsi de proche en proche, jusqu’à ce que* tout soit parvenu à un degré analogue de culture. Enfin, il est une

dernière période , celle où le territoire ne suffit plus à sa population. Alors commencent les migrations à l'extérieur, non plus comme autrefois, par des irruptions guerrières, mais par le déplacement des travailleurs.

L’Europe moderne, à l’exception de l’Angleterre, d’où 300,000 individus se dirigent tous les ans vers les États-Unis, à l’exception aussi de la Suisse et de quelques parties de l’Allemagne, l’Europe moderne, disons-nous, se trouve en général, sous ce rapport, dans la région moyenne, et éprouve partout , non pas le besoin de migrations extérieures, mais celui d’agglomérer la partie pauvre de ses populations sur les vastes poêlions restées incultes.

Voilà pourquoi en Autriche , Marie-Thérèse a créé des colonies agricoles sur la route de Vienne, sous le nom de Colonies de Vétérans , qu’il en existe en Bavière sur le vaste terrain occupé autrefois par le marais de Donebruck; en Hanovre , sur les landes appartenant à la couronne ; en Westphalie , notamment à quelques milles d’Oldembourg ; en Wurtemberg , dont la création date de dix ans seulement; en Danemarck , près de Quikbon, dans le Holstein, fondées depuis 1821 ; en Espagne , dans la Sierra-Morenna aussi bien qu’entre Cordoue et Séville; dans X Etat-Bomain, près de Viterbe, au lieu dit Monte-Romano. 11 s’en trouve aussi en Prusse , dont quelques-unes remontent à 1680, sous Frédéric 1er. Quant à Frédéric II, il fit, après la guerre de sept ans, élever plus de 250 villages dans la seule province de

Silésie, et la population de celui de Phalzdorff, qui était, en 1740, de 45 habitants seulement, se trouve en avoir aujourd hui 2,539. En Russie, Catherine 11 a fondé aussi les colonies agricoles de Salarof, de Kerson, de Tauride, de la Crimée , des Cercles de Prutli, de Kakoul, d’Imael, de Boudjack, et il s’en trouve même établies dans le gouvernement de Pétersbourg. En Suède , des colonies militaires, fondées par Charles XI, peuvent, sous plusieurs rapports, être considérées aussi comme colonies agricoles ; enfin, il en a été établi dans la Hollande et la Belgique, que nous avons déjà fait connaître avec détail.

Quant à la France, à part quelques entreprises de dessèchement opérées sous quelques-uns de nos rois, à partir d’Henri IV, on ne trouve d’autres traces de colonisation intérieure que celle qui eut lieu en Poitou, dans les immenses bruyères qui existent entre Montmorillon, Lussac et Angles. La France, par la paix de 1763 , dite de Paris, avait cédé le Canada à l’Angleterre, comme l'Espagne les Florides. Une foule de Canadiens étant, par suite, revenus dans la mère-patrie, le gouvernement leur distribua, à la charge de la cultiver, la vaste étendue de terrain inculte dont nous venons de parler. Mais cette colonisation, aussi bien que" celle faite en Bretagne, dans les landes de Belle-lsle , par Brutes de Rémur, échouèrent complètement, parce qu’elles avaient été aussi mal conçues qu’elles furent mal exécutées ; parce que les capitaux furent absorbés par la construction des bâtiments nécessaires à de vastes exploitations et un

achal de bestiaux, avant d’avoir du fourrage pour les nourrir; tandis qu’il fallait, au contraire, commencer par des essais de défrichement, et proportionner successivement les bestiaux, aussi bien que les bâtiments, aux besoins déjà éprouvés.

Or, la France possède en ce moment 7,799,676 hectares de landes, bruyères et autres terres incultes *, que les résultats du cadastre présentent comme pouvant être avantageusement rendus à la culture. Il serait difficile que, sur une pareille étendue, répandue sur toute la superficie de notre territoire, des essais de colonisation n’eussent pas été tentés, ne fut-ce que par des hommes chez qui le patriotisme s’allie toujours plus ou moins à l’intérêt privé.

Aussi a-t-on vu successivement M. Van-Casteele , dont la société d’agriculture de Paris a honoré le zèle

par une médaille d’or, créer, dans les marais de la Vendée, une colonie agricole qui a eu le plus heureux succès1 2, et que M. Beaussis de Luçon a imité de la manière la plus heureuse.

Aussi a-t-on vu M. de Chabrillant tenter, dans l’arrondissement de La Châtre, une colonisation agricole par des Anabaptistes qu’il avait fait venir du Bas-Rhin

1 Documents statistiques publiés officiellement en 1835.

’ En 1820 , M. Van-Casteele récolta , sur les terres d’une ferme des environs de Luçon, louée 1,600 fr., 674 hectolitres de graine de colza, qui, vendus à 22 fr., lui produisirent 15,000 fr.

et auxquels il avait donné, sous certaines conditions, des domaines à défricher, et M. de Marivault offrit, dans les immenses bruyères de la Brenne, arrondissement du Blanc, jusqu’à 2,500 hectares de terrain, pour y former le noyau d’une colonie.

Plus récemment encore , c’est-à-dire au mois de juin 1830, on a vu M. le duc de Gazes, animé du désir de faciliter l’essai d’une première colonie d’indigents dans les landes de la Gascogne , parcourir à cheval 80 lieues de cette contrée pour découvrir un emplacement convenable. Ayant reconnu qu’il existait à cinq lieues seulement de Bordeaux, une pièce de 900 journaux, et près de la Teste, une autre de 40,000 journaux susceptibles de culture, il se proposait d’en faire l’acquisition pour l’établissement d’une colonie de bienfaisance, lorsque la Révolution de Juillet vint interrompre le cours de cette généreuse pensée ! .

C’est que , dès cette époque , les hommes de prévoyance s’étaient aperçus que la population prenait un rapide essor, et que plus le mouvement industriel créait en même temps des chances diverses et, par conséquent, d’éléments de misère pour la classe laborieuse , plus il était important de revenir à l’agriculture , comme la

1 En 18*29, M. de Cazes avait soumis au roi le projet d’une colonisation agricole dans les Landes, aux frais de l’État, en faisant défricher à 1 avance le terrain par des troupes, que l’on aurait fait successivement camper dans la belle saison.

base principale du bien-être des peuples, et c’est évidemment cet ordre de pensées qui a dicté les ouvrages successivement publiés sur les colonies agricoles , notamment par MM. Deby , de Férussac , de Bellaing , de Marivault, Bidant, Gadet-Gassicourt , de Renneville, d’Hausser, etc. Mais, de tous ceux qui ont écrit sur ce sujet, nul n’a fait plus d’impression que M. Huerne de Pommeuse qui, faisant connaître, en 1832, les colonies agricoles des Pays-Bas, avec beaucoup plus de détail que tous les auteurs qui l’avaient précédé, mit vraiment à cette époque , à l’ordre du jour , la question de savoir s’il n’v avait pas lieu de fonder, sans plus de retard, aussi parmi nous, non-seulement des colonies libres d’indigents, mais aussi des colonies forcées de mendiants, des colonies de réhabilitation de forçats libérés, des colonies pour la punition des militaires et des condamnés à des peines correctionnelles , des colonies agricoles d’aliénés, à l’exemple de celles établies depuis le VIF siècle dans le bourg de Geel, en Belgique , des colonies agricoles de vétérans, des colonies de ménages et d’artisans, et enfin des hospices agricoles d’enfants trouvés et d'orphelins.

Ce beau travail de M. de Pommeuse, présenté d’abord à la Société centrale d’agriculture , sembla tellement préoccuper l’opinion publique que le gouvernement crut devoir créer , par ordonnance du mois de novembre 4832, une commission spéciale pour examiner les moyens de pratiquer ces idées.

Peu de temps après , M. de Morogue publia ses Recherches des causes de la richesse et de la misère des peuples 1 , et, en 1834, un autre ouvrage intitulé : Du Paupérisme , de la Mendicité , et des Moyens d' en prévenir les funestes effets. Ces traités ayant également signalé les colonies agricoles, et notamment celles d 'enfants trouvés, comme les remèdes les plus propres à opposer à la gravité d’un mal dont les progrès, suivant l’auteur, deviennent effrayant, la manière judicieuse dont il développa cette matière, y jeta de nouvelles lumières, lui donna un intérêt nouveau.

Enfin, M. de Yilleneuve-Bargemont qui , dès 1830. avait proposé la formation, sous les auspices du gouvernement, d'une Société générale de Bienfaisance pour lé amélioration des classes ouvrières et la répression de la mendicité dans le Royaume, publia son traité d'économie politique chrétienne, couronné par l’Académie, et y exprima entre autre opinion, celle qu’il importait, dans l’état actuel des choses, d’établir dans les terres incultes de la Sologne, une colonie agricole, dans laquelle serait placé un hospice, aussi agricole, pour 1 50 enfants abandonnés, lequel ne devrait pas coûter plus de 200,000 fr. à fonder, et comme 150 pareils, répartis par toute la France, devraient contenir 150,000 enfants, nombre qui laisse même, une vaste marge pour l’avenir, l’auteur en a conclu que 30,000,000 de francs suffiraient pour réa-

1 Volume lithographié de (550 pages in-4°.

iiser un projet qui, malgré la dépense primitive, serait cependant une véritable économie pour l’État, puisque d’après les résultats obtenus, depuis plusieurs années, dans le royaume des Pays-Bas, il est certain que chaque enfant trouvé qui coûte 85 fr. par an, soit au trésor soit aux hospices, ne coûterait plus, dans les colonies agricoles, que 50 fr. seulement, économie qui, sur 150,000 enfants, s’élèverait annuellement à 5,250,000 fr.

Sans soumettre ces calculs à une vérification rigoureuse il nous semble qu’il résulte de ce qui précède, que la plupart de nos économistes politiques, que ceux de nos publicistes qui ont cru devoir mettre le plus à nu les plaies de l’ordre social actuel, se réunissent tous, lorsqu’il s’agit du remède, pour signaler comme un élément fécond d’amélioration pour les enfants abandonnés leur réunion dans des établissements agricoles, où ils recevraient avec les bienfaits d’une éducation toute d’utilité, les chances d’un favorable avenir.

C’est ce qui faisait dire au Journal de la Gironde , annonçant un projet de M. le duc de Gazes :

« Un projet fort intéressant pour notre département, « est sur le point de recevoir son exécution, c’est celui « d’une colonie agricole pour les enfants trouvés à éta- « blir dans les Landes, sur les bords du bassin d’Arra- « chun. Aujourd’hui nous nous bornons à donner un « aperçu des principaux résultats que la réalisation de ce « plan doit offrir.

« Améliorer la condition des enfants trouvés sous les

« rapports physiques et moraux 3 leur assurer une exis- « tence jusqu’à l'âge de 2î ans, tandis qu’ aujourd’hui,

« le gouvernement ne pourvoit à leur entretien, que «jusqu’à leur douzième année; les amener dès lors, à « un âge où, devenus propres à pourvoir eux-mêmes à « leur existence, il n’est plus à craindre de les voir lance guir dans la misère ; prévenir le vagabondage, et peut- « être plus tard les bagnes; extirpe)* ainsi dans sa racine.

« le fléau toujours croissant de la mendicité ; augmenter « les ressources du gouvernement, non-seulement pour « le recrutement de l’armée de terre et de mer, mais en- « core sous le rapport du produit des impôts qu’il perce cevra sur des terres jusqu’à ce jour incultes, convertir « des landes abandonnées en terrains fertiles ; fournir « des bras à l’agriculture ; transformer en une population cc utile et honnête, une population aujourd’hui malheu- « reuse et vouée, pour ainsi dire d’avance, à la misère « et aux excès qu’elle entraîne à sa suite ; donner enfin ce à la France, l’exemple et l’impulsion pour l’accom- « plissement d’une œuvre généreuse et philanthropique, « dont les résultats seront immenses ; tel est l’objet que cc nous nous sommes proposés pour but de nos efforts et « que nous sommes sûrs d’atteindre. »

Toutes ces espérances sont les nôtres : oui, un jour viendra où le pouvoir sera obligé, pour gouverner, de moraliser les masses, qu’aucun mobile n’attire plus au temple pour y recevoir, d’une bouche respectée, (enseignement des préceptes les plus propres à soulager les

misères attachées à notre triste nature. Alors les écoles rurales telles que nous les avons décrites, les Colonies agricoles, telles que la Hollande nous les montre, sembleront nécessaires, seront établies sur une échelle plus ou moins étendue; et à partir de cette époque le nombre des Enfants trouvés diminuera parmi nous : à partir de ce jour-là, le sort de ces infortunés se trouvera avoir fait un pas immense dans la voie des améliorations. Malheureusement, en attendant, ces enfants dispersés dans nos campagnes, cessent souvent d’être l’objet d’une surveillance suffisamment active après leur placement chez les nourrices, et il rfest que trop vrai que leur seconde éducation tourne fréquemment au vagabondage. Frappé de ces inconvénients, qu’il était en position de bien observer, M. de Bondy, cherchant dans son mémoire précité à y porter remède, a proposé comme moyen efficace, d’enlever la tutelle des enfants trouvés aux commissions administratives, pour en investir les juges de paix des cantons où ils se trouveraient résider.

La mesure 11e nous paraît pas devoir être adoptée dans ces termes, parce que la facilité de passer d’un canton dans un autre, étant extrême, le changement de tuteur qui en serait la conséquence, pourrait être, pour les enfants, susceptible des plus grands abus. N’y aurait-il donc pas d’inconvénients en effet, à laisser ainsi disséminés , dans les divers greffes, les documents plus ou moins nombreux, qui peuvent concerner les intérêts les plus précieux d’un individu? A nos yeux, la centralisa-

lion prescrite par la loi, a sous ce rapport, des avantages incontestables, ne fut-ce que celui d’éviter les nombreuses dispositions réglementaires, qui rendraient nécessaires par exemple, la fixation des cas où tel juge de paix, serait tuteur de préférence à tel autre, et éviter surtout les conflits négatifs qui pourraient laisser les parties intéressées dans des embarras inextricables.

Cependant, nous nous plaisons à le reconnaître, la mesure proposée par M. deBondy est heureuse au fond, et pourrait, elle aussi, devenir un véritable élément d’amélioration pour la classe infortunée qu’elle concerne, si elle se bornait, par exemple, à imposer aux juges de paix F obligat ion de rendre aux Commissions admin istratives compte, tous les trois mois, du résultat de la surveillance qui leur serait imposée comme un devoir, sur les enfants trouvés existant dans leur ressort, et restés pupilles des administrateurs à F intervention bienfaisante desquels ils sont, en quelque sorte, redevables de l’existence.

CONCLUSION

Ce n’est pas la première Ibis que le monde se trouve affligé, comme aujourd’hui, par l’abandon fréquent des nouveau-nés. Cette plaie sociale existait évidemment, même du temps des expositions de Paris, de Cyrus, de Rémus, de Romulus et de tant d’autres personnages de l’époque antéhistorique. Sous les empereurs Romains, elle était tellement invétérée, que les remèdes les plus énergiques ne purent parvenir à la cicatriser. Mais le christianisme ayant enfin pris le sceptre du monde, ses doctrines, en rendant aux hommes une foi, une morale et le sentiment du devoir qu’ils avaient presque perdu, le christianisme, dis-je, obtint enfin ce précieux résultat.

Or, il y a ce me semble, une identité frappante entre ce qui se passe de nos jours et ce qui a existé du temps de Constantin le Grand. A cette dernière époque, la religion chrétienne commençait à proclamer tous les hommes égaux et frères; et, quelque temps après, les enfants trouvés étaient réduits à un si petit nombre que les conciles pouvaient mettre, à la charge du clergé, le

soin de les recueillir et de les faire élever dans chaque

CONCLUSION

paroisse. Les grands principes d’égalité et de fraternité viennent aussi de se réveiller parmi nous, et leur marche lente, mais progressive, paraît destinée à faire encore une fois le tour du monde. Si on ne parvient pas à l’arrêter, il en résultera des modifications dans les institutions et dans les conditions du travail, qui pourront répandre plus d’aisance au milieu de la classe qui aujourd’hui se décharge sur l’État du soin d’élever les enfants qu’elle ne saurait nourrir du fruit modique de ses salaires. Constantin, en attendant des jours meilleurs qui vinrent en effet, se borna à maintenir la loi qui déclarait l’enfant exposé, esclave de celui qui le recueillait : attendons comme lui , et comme lui conservons la législation qui obvie au mal. Il en coûte dans l’ étatactuel des choses, dix millions par an à l’État, pour recueillir et élever les enfants surnuméraires des classes qui supportent les travaux les plus pénibles qu’entraîne notre organisation sociale : admettons qu’avec les mesures acerbes qu’on propose, on puisse parvenir à diminuer cette dépense de moitié : c’est évidemment tout ce qui pourrait être considéré comme possible : or qu’est-ce que cinq millions, sur les quinze cent mille qui composent notre budget annuel? un faible fraction : est-il bien certain qu’elle ne constitue pas une dette légitime de la société envers les plus malheureux de ses membres ?

J’ai démontré que c’était une erreur de croire que la multiplicité des expositions provenait des établissements que saint Vincent de Paul n’a fait qu’imiter de l’ Italie.

CONCLUSION

de l’Espagne, de la Hollande, de Lyon et de Marseille, où, cependant, le nombre des enfants trouvés est resté longtemps, et est encore comparativement stationnaire.

Mais ce qui est vrai, c’est qu’il y a toujours eu à Paris, de même que dans plusieurs autres grandes villes du royaume, un lieu où les enfants exposés étaient recueillis et soignés. La décision royale de 1445 que j’ai rapportée et l’arrêt cité par Chopin sous la date de 1547, ne laissent aucun doute à cet égard. Si la maison de la couche a fini par devenir trop étroite, la faute en a été aux mœurs qui ont changé et non à rétablissement plus vaste qui a dû lui succéder. Si aujourd’hui le mal est plus grand encore, c’est parce que le paupérisme envahit de plus en plus nos classes laborieuses, au milieu d’une prospérité plus apparente que réelle, et que les masses sont moins impressionnées par ces sentiments religieux qui faisaient autrefois vibrer la conscience de ceux qui les composent par tous pays , et les portaient à reculer devant l’exécution d’un fait réprouvé par les lois divines et humaines.

Ce que les premiers chrétiens ont fait, essayons de le faire. Nouveaux apôtres, suivons les mêmes errements. Soignons l’éducation primaire des enfants menacés par la misère et moralisons-lcs : prémunissons leur âge mûr contre les funestes excès de l’intempérance : qu’ils apprennent à être ménagers de ce qu’ils gagnent avec tant de peines : maintenons à chaque instant à leur portée, tes moyens d’agglomérer et de faire fructifier le produit

CONCLUSION

de leurs faibles économies 3 et peut-être que la philanthropie, tille de la religion chrétienne, puisqu’elle ne peut être sa sœur, parviendra à leur inspirer ces sentiments de prudence et de prévoyance qui, eux aussi, sont de nature à créer les bons pères de familles et inspirer le sentiment du devoir, seul capable de repousser les envahissements de l’égoïsme.

Quant aux enfants trouvés , si le nombre s’en accroît, c’est moins parce que les expositions se multiplient, que parce que, suivant quelques auteurs, la mortalité devient dans les crèches, moins considérable de jour en jour.

Que l’on prenne les moyens propres à généraliser partout les méthodes perfectionnées, en usage dans les hospices où cette mortalité diminue, en effet, de la manière la plus sensible; et ce premier succès portera à de nouveaux efforts, qui probablement ne resteront pas infructueux non plus.

M.deFellemberg nous a montré de quelle manière, on peut parvenir à moraliser de pauvres enfants abandonnés : comment on peut leur apprendre à subvenir dès un âge encore tendre, à la plupart de leurs besoins : imitons ce bel exemple, profitons des précieux enseignements d’une expérience de vingt-cinq années et persuadons-nous bien, qu’une nation telle que la nôtre, peut toujours, lorsqu’elle le veut, imiter ce que d’autres ont pu entreprendre et réaliser. Bientôt notre pays, en général si arriéré, sous le rapport du parti que l’on peut tirer d’une culture perfectionnée, possédera une pépi-

CONCLUSION

mère vraiment intarissable d’ouvriers habiles et dont la

moralité aura été l’objet de soins multipliés.

Formons aussi, comme en Hollande, des colonies agricoles, sur les immenses terrains qui restent improductifs, faute de bras et de capitaux. Réservons-y une place importante, pour les enfants, objet de nos sollicitudes actuelles; et on les verra bientôt, récompenser la société qui les a adoptés, en concourant dans la proportion de leurs jeunes courages, au défrichement de nos vastes bruyères et, par conséquent , au maintien si précieux, de la production qui ne doit jamais cesser d’exister entre une population qui s’accroît chaque jour et les produits destinés à ses besoins de première né-

cessité.

Quant à notre législation actuelle, respectons-la, surtout depuis que l’arrêté du Conseil général des hospices de Paris est venu lui imprimer une importante modification, généralement adoptée. Persuadons-nous bien, (|ue ce qui paraît être le mieux dans des pays autres que la France serait souvent, chez nous, d’une application désastreuse. Ayons, par exemple, longtemps dans la mémoire ce passage du dernier rapport fait à la chambre des communes sur l’état des salaires des ouvriers de la Grande-Bretagne, après enquête préalable, rapport dans lequel il est dit à l’occasion du Rounds men, ou placement d’office des ouvriers inoccupés dans les fermes :

« Cet état de choses est le résultat naturel d’une autre « coutume encore plus répandue et qui consiste à ac-

CONCLUSION

« corder des secours aux ouvriers pour l'entretien de « leurs enfants. Dans quelques comtés, comme dans celui « de Bedfort , par exemple , l’assistance commence au « premier enfant : dans une partie du Nortfolk, F ouvrier « est à peu près assuré de recevoir de la paroisse les

« moyens d’entretenir sa famille ce système provo-

« que un excès de population, parce que l’ouvrier sait « qu’il suffit de se marier pour obtenir un secours « considérable et que le secours ira toujours en augmen- (( tant, en proportion du nombre de ses enfants. » N’oublions pas, surtout, que ce document olliciel, rapporte qu’un témoin de F enquête, homme éclairé et qui emploie habituellement des ouvriers, a déclaré qu’ils lui répondent fréquemment, en se plaignant de la modicité des secours que la paroisse leur alloue : nous nous marierons, et alors vous serez bien forcés de nous nourrir.

Tel est , au fond , l’état de chose que le système, si inconsidérément vanté par M. de Gouroff, introduirait tôt ou tard parmi nous, car il est des prémisses dont les conséquences sont inévitables; et, cependant, ce système produisit, il y a quinze années, un véritable engouement. Adopté avec chaleur par Fauteur de la charité légale dans ses rapports avec le bien-être des classes inférieures de la société; cet homme d’État, devenu ministre, avait rédigé un projet de loi conforme à ses principes, lorsque cet ouvrage est venu les combattre à l’aide de faits peu connus et de leur irrésistible logique. Il n’est rien de moins certain qu’il ail eu quelqif influence sur l’abandon

CONCLUSION

du projet dont M. de Lamartine a pu combattre, à l’avance, quelques dispositions essentielles ; toujours est-il que la nomination de la commission, dont j’ai précédemment parlé, indique que Ton a renoncé à transformer nos hospices d’enfants trouvés en maisons d’ orphelins, imitant en cela et la Belgique qui , pour s’être trop avancée, a été obligée de revenir sur ses pas, et la Russie, qui, après avoir longuement médité le résultat de l’enquête, spécialement faite pour elle , par M. de Gouroff, s’est abstenu d’en croire ce philanthrope sur parole, et continue à maintenir, pour les enfants trouvés, le régime établi, par Catherine 11 , d'une manière si conforme aux vrais besoins de ce pays.

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