‹ Recherches historiques et statistiques sur l'intempérance des classes laborieuses; et sur les enfants trouvésChapitre 6 sur 49 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DES EFFETS HYGIÉNIQUES DE l/ INTEMPÉRANCE.

Nous l’avons déjà lait observer : il s’en faut de beaucoup que toutes les eaux-de-vie , bases uniques des liqueurs fortes q soient extraites du vin proprement dit : il est certain, au contraire, qu’il en existe dans le commerce une immense quantité, provenant, comme on l’a vu plus haut , du marc de raisin , des lies de vin , du cidre , de la bière , enfin de tout ce qui est susceptible de la fermentation saccharine. Or ces liquides vineux , susceptibles de produire une quantité plus ou moins grande d’alcool, contiennent des parties muqueuses en bien plus grande quantité que le vin proprement dit. Ces muquosités, étant plus pesantes que le liquide qui les contient, tendent continuellement à gagner le fond de la cucurbite

1 Le rack n’est autre chose que l’eau-de-vie extraite du riz. Le rhum, que celle que l’on obtient du sirop qui reste après la cristallisation du sucre, et le kirsch-Nasser, que celle extraite des fruits à noyaux, principalement des cerises.

de l’alambic, lorsqu’elles sont soumises à la distillation.

Le mouvement transmis au liquide par l’ébullition, ne suffit pas pour le tenir continuellement dans une agitation convenable. Quand bien même il suffirait , ce qui n’est pas, pour les tenir agitées pendant le temps de l’ébullition, rien ne les agite pendant le temps qui la précède. Ces substances, auxquelles il faut un moindre degré de chaleur, pour les torréfier , qu’au liquide pour le faire bouillir, se décomposent par cette torréfaction et imprègnent le liquide, et par conséquent l’esprit que fournit la distillation , d’un goût âcre et brûlé : puis , comme ces parties mucilagineuses, étant en fermentation, dégagent plus ou moins d’acide acéteux , selon que la présence des substances muqueuses y existe en plus ou moins grande quantité , dans la distillation qui suit cette fermentation, une partie de l’alcool qui s’y dégage, s’unit avec cet acide, forme avec lui de l’éther , dont le goût est âcre et qui , agissant sur les parois de l’alambic qu’il corrode, pour former avec lui de l’acétate de cuivre ou vert-de-gris, finit par se combiner avec l’alcool et l’éther acéteux, ce qui donne un composé triple, qui ronge, détruit et cautérise.

La découverte et l’analyse de ces principes morbiliques sont dues au savant chimiste Higgins, de Londres, lorsqu’il fut appelé par les colons de la Jamaïque , pour les aider à perfectionner la distillation dii rhum.

Ainsi, dans les eaux-de-vie de mauvaise qualité et par conséquent les plus usuelles pour le peuple, l’alcool s’y

trouve mélangé avec un éther acéteux chargé de vertde-gris, qui porte dans le corps de ceux qui en font usage, un principe de mort d’autant plus redoutable qu’il est moins soupçonné : d’autant plus actif, qu’il agit continuellement sur les principaux viscères, sans qu’on mette obstacle à ses pernicieux effets.

Cette qualité délétère fut tellement reconnue sous l’ancien régime, que l’on proscrivit des hôpitaux , toute eau-de-vie qui provenait d’autres substances que du vin proprement dit. On s’était aperçu que, même à X extérieur, elle creusait et envenimait les plaies qui en étaient lavées : on n’en souffrait l’entrée à Paris, que lorsqu’elles étaient dénaturées par l’addition de quelques drogues, au point qu’elles ne pussent plus servir que pour le vernis : malheureusement il parait que ces sages précautions n’existent plus et voilà ce qui arrive.

Pour masquer le mauvais goût et les qualités délétères que tous les efforts de la chimie n’ont pu parvenir à dégager entièrement de ces sortes d’eaux-de-vie ; les distillateurs y ajoutent soit de l’anis, soit du genièvre , qui les rendent potables ; et, comme étant d une mauvaise qualité, elles peuvent être livrées à meilleur marché que toute autre ; les gens du peuple, qui cherchent toujours ce qui coûte le moins , se trouvent en faire une grande consommation. Un événement arrivé à une époque récente, prouvera combien à cet égard , les faits s’accordent avec ia théorie.

Le 0 septembre 1835, trois jeunes gens de Tosteques-

lies, arrondissement de Douai, étaient allés à la tète de la commune de Sally, et les cabarets se trouvant trop pleins , ils furent relégués dans une petite chambre où était en dépôt une barrique de genièvre . Animés déjà par des libations préalables de bière, et par la fumée du tabac, ils trouvèrent plaisant de se régaler aux dépens du propriétaire : pour cela, ils firent sauter la bonde de la barrique et, à l’aide de leur étui à pipe , ils se mirent à humer le genièvre jusqu’à ce qu’ils tombassent dans un état cfivresse complet; mais cette ivresse n’eut pas seulement pour effet de leur enlever leurs forces physiques et intellectuelles : elle prit un caractère d’asphyxie ; on ramassa ces trois imprudents, on en chargea une charrette, et on les transporta tous trois dans leur village. Mais à leur arrivée F un d’eux se trouva mort, et au moment où le journal de la localité rendait compte de cet événement, la santé des deux autres était gravement compromise.

Au reste , que l’on ne croie pas qu'il n’y a que les eaux-de-vie de mauvaise qualité qui produisent des résultats de ce genre : s’il est vrai que l’alcool soit tel de sa nature, qu’il a pour effet ordinaire, d’accélérer la circulation et par conséquent d’accroître momentanément les forces : si , à la rigueur, on peut considérer l’espèce de surexcitation qu’il produit , comme la source d’une sorte de plaisir ; il importe de remarquer en même temps , que l’énergie qu’il réveille ainsi pour quelques instants, était une énergie endormie, que la nature tenait comme

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en réserve, dont l’économie n’avait pas besoin pour ses fonctions usuelles, normales, et qui ne devait être mise en action que dans des cas extraordinaires : une énergie,par conséquent, dont on ne peut provoquer le développement inopportun sans abréger la vie. Cette énergie réveillée, hors de propos, avant l’heure du besoin , est prise pour une augmentation de vigueur réelle et permanente : mais on est, sur ces deux points, dans une erreur complète ; autant vaudrait conclure de ce que le délire de la fièvre excite quelquefois chez le malade, un degré cl’énergie extraordinaire et tel que celui qui , quelques minutes auparavant avait de la peine à soulever son bras , déploie tout à coup la vigueur d’un géant , conclure que rien n’est plus propre que la maladie et le transport de la fièvre à donner à un homme une force véritable et permanente; tandis qu’il n’y a ici qu’une exaltation passagère, une vigueur apparente suivie d’une faiblesse plus grande qu’ auparavant : il en est de même de l’alcool ; mais comme il procure une jouissance actuelle en paraissant augmenter les forces , on veut trouver dans cet effet trompeur, une excuse, un motif pour en boire.

Quant aux effets réels , les voici :

Les organes, surexcités par cette liqueur empoisonnée, se troublent nécessairement après avoir mis en action plus que leur énergie ordinaire, sans aucune addition de force réelle ; ils finissent par tomber dans une sorte de flaccidité et de prostration ; ils se fatiguent de plus en

plus et s’épuisent. Or, suivant une autre loi fondamentale , il en résulte un malaise inexprimable , une langueur maladive qui se répand dans toute l'économie, et la nature, succombant sous cet excès d’action auquel on l’a provoquée, appelle tout ce qui peut la ranimer. Il n’est pas possible qu’un homme exalte , irrite et épuise ainsi son organisation , sans en ressentir bientôt de la douleur. Delà, deux motifs pour boire de nouveau : b un pour rappeler une jouissance passée, et l’autre pour écarter une souffrance ou, si bon veut, un besoin. Mais une fois que les ressorts de l’ économie se sont distendus et qu’elle est en partie usée : une fois qu’elle a descendu plus bas qu’ auparavant, ce n’est plus avec la dose accoutumée de liqueurs fortes, que bon peut encore la remonter au même degré, se procurer la même jouissance et imprimer aux organes la même activité : de là, la nécessité d’augmenter cette dose et de l’augmenter toujours de plus en plus pour la raison qu’on vient de dire. A chaque répétion de l’expérience, cette nécessité s’accroît, et avec elle la tentation de boire toujours en plus grande quantité : l’animation du système vital ne cesse de diminuer et pour paraître vivre encore, il faut à chaque instant, exciter plus fortement ce qui reste , jusqu’à ce qu’ enfin, arrivé à ses dernières limites, il tombe dans un épuisement absolu, et que l’homme, qui s’est livré à de tels excès , descende au tombeau à la moitié ou au quart du temps que lui avait marqué la nature.

11 n est donc plus permis d’en douter, l’alcool est une

substance qui ne peut contribuer en aucune manière à la nutrition. 11 n’est pas au pouvoir de l'économie animale de le décomposer, d’en faire du sang , de la chair , des os, en un mot, d’en rien tirer de ce qui peut nourrir, tortiller et soutenir le corps humain. Quand il est descendu dans l’estomac, les vaisseaux absorbants s’en emparent et l’emportent dans la masse du sang : entraîné dans la circulation, il parcourt toute l’économie et finit par être expulsé. Mais l’alcool que l’on a bu, n’est encore que de l’alcool dans l’estomac, dans les artères, dans les veines, dans le cœur, dans les poumons, au milieu de tous les tissus et de tous les fibres du corps ; enfin, c’est encore de l’alcool pur, quand, après qu’il a parcouru toutes les sinuosités de la circulation, le corps parvient à s’en débarrasser. Qu’on en donne à un chien et qu’ ensuite on soumette son sang à la distillation et l’on obtiendra de l’alcool tel que celui que l’animal aura bu. Saignez au bras, au pied, à la tête, l'homme qui en boit, distillez son sang et vous y retrouvez l’alcool. On l’a retrouvé jusque dans les capillaires du cerveau, de cet organe si délicat, si sensible, qui forme l’anneau de communication entre la matière et l’âme ; irritant , froissant, stupéfiant ce centre, ce siège des forces intellectuelles. Le docteur Pierson ayant disséqué un homme mort en état d’ivresse, quelques heures seulement après son décès, a trouvé, dans les deux cavités qui renferment les lobes du cerveau, la quantité ordinaire de liquide séreux ; mais il exhalait une odeur d’alcool facile à dis-

tinguer ; et lorsqu’il en a approché la lumière il le vit prendre feu, et produire une flamme bleue qui se joua quelques secondes sur la surface de la cuiller ; la même expérience a été répétée par plusieurs autres médecins avec les mêmes résultats.

Que Ton ne nous demande donc plus pourquoi ceux qui se livrent à l’abus des boissons enivrantes, finissent par avoir le jugement moins sain que ceux qui vivent sobrement : pourquoi ils sont beaucoup moins raisonnables après avoir bu, qu’avant? Il en est ainsi, parce qu’ils ont dans le cerveau une substance étrangère, un poison qui en fait de véritables aliénés. Il est tellement vrai que l’usage abusif des liqueurs spiritueuses détruit la raison à la longue, qu’il a été constaté par la Société de Tempérance Américaine , qu’aux États-Unis, sur sept cent quatrevingt-un aliénés admis dans différents hospices, trois cent quatre-vingt-douze, de l’aveu de leurs propres familles, avaient été réduits à cet état, par l’usage de ces liqueurs; et qu’à Liverpool, il a été reconnu que sur 490 individus admis à l’hôpital des fous de cette ville , 237 s’étalent • attirés cette terrible maladie , par leur intempérance.

Dans tous les cas, comme il est certain que l’alcool n’est point une substance nutritive, il en faut toujours conclure, qu’il ne peut être que nuisible, et que c’est un mal d’en boire. La nature, en effet, a voulu que tous les organes de notre corps, pussent accomplir la quantité de travail que comporte leur état normal, quand cet état est entretenu par des aliments et des boissons convena-

blés : mais si, d’un côté, vous retirez à ces organes une partie de ce qui est propre à les nourrir, à les fortifier et qu’ ainsi vous atténuiez leur force ; tandis que de l’autre, vous les chargez de choses qui ne peuvent les nourrir et qui les forcent à un surcroît d’action, il est évident que vous ne devez obtenir pour résultat, qu’une vieillesse

anticipée et une mort prématurée.

Aussi, grâce aux soins de la Société de Tempérance Américaine, a-t-on constaté déjà que 37,500 personnes, adonnées à l’ivrognerie, mouraient annuellement aux Etats-Unis, ayant leur existence abrégée de dix ans ; qu’à Lyme, ville de l’État de New-Hampshire, où il se vendait chaque année six mille gallons de liqueurs fortes, le dixième seulement de cette quantité ayant été vendu en 1829 par suite de l’établissement, en 1826, d’une Société de sobriété ; la mortalité qui, depuis six ans, avait été annuellement de 24 1/6 pour cent, n’avait plus été, pour les deux dernières années, que de 17 1/2 p. cent, et que notamment le nombre des morts parmi les personnes âgées de moins de quarante ans,

qui, en 1826, avait été de quinze, n’avait plus été que de neuf en 1828.

Rien ne nous serait plus facile qne de multiplier les citations de faits de ce genre ; il en a été constaté un nombre immense et des plus concluants. Nous nous contenterons de rappeler en terminant, que, dans la même République, sur 77 personnes qui furent trouvées mortes dans différentes parties du pays, il y en avait, d’après

F enquête du coroner, 07 qui avaient succombé à l’usage des liqueurs fortes.

Nous croyons devoir ajouter, avant de terminer ce que nous avions à dire sur les effets hygiéniques des liqueurs spiritueuses ; que c’est surtout dans les eaux-de-vie extraites des fruits à noyaux, que les qualités morbifiques se font remarquer. 11 est reconnu que l’huile que les noyaux contiennent, devient par la distillation, un poison véritable. Le gouvernement ayant eu connaissance de fâcheux accidents, arrivés dans Paris par suite de l’usage de liqueurs vendues sous le nom de kirsch ; chargea la Faculté de médecine de les faire examiner ; et les chimistes qui décomposèrent ces liqueurs, reconnurent que c’était de l’eau-de-vie de prunes, dont le noyau contient beaucoup d’huile : ils la séparèrent, la mêlèrent à des aliments qu’ils firent manger à divers animaux; tous périrent empoisonnés.

Il est évident, que les spiritueux, malheureusement trop communs de cette espèce, ont des effets morbides plus prompts que ceux d’une qualité supérieure : mais toute la différence qui existe, git dans le plus ou moins de rapidité d’un résultat, inévitable dans un cas comme dans l’autre : l’altération profonde, des principes constitutifs de la vitalité.

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