‹ Recherches historiques et statistiques sur l'intempérance des classes laborieuses; et sur les enfants trouvésChapitre 7 sur 49 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

QUE L’iVROGNERIE EST POUR L’ORDRE SOCIAL L’OCCASION DES PLUS GRAVES PERTURBATIONS, LA CAUSE PRINCIPALE DE LA MISÈRE ET LA SOURCE DE LA DÉMORALISATION DES CLASSES LABORIEUSES.

L’effet de l’intempérance n’est pas seulement d’altérer la santé de ceux qui s’y adonnent ; de leur faire mener une vie languissante suivie d’un trépas anticipé : l’ivresse a aussi pour effet immédiat et meme inévitable , comme nous l’avons déjà dit , de comprimer, d’anéantir la raison, ce noble attribut à qui l’homme doit d’être le Roi de cet hémisphère : dès lors, devenu semblable à la brute, livré à des sensations complètement déréglées ; elles deviennent d’autant plus funestes pour lui et ceux avec lesquels il se met en contact , qu’elles se trouvent viciées par l’exaltation. Un événement d’une date récente, prouvera cette vérité avec beaucoup plus de force, que ne pourraient le faire ici les pages les plus entraînantes d’éloquence et de démonstration.

Le 15 septembre 1835, deux préposés des douanes nommés Lecerf et Dauvin , placés en surveillance près

de Coutance ; se firent apporter à boire par un enfant de treize à quatorze ans , et se livrèrent à de si fréquentes , à de si copieuses libations, qu’ils s’enivrèrent bientôt.

A quelques paris sur leurs forces respectives , avaient succédé quelques coups de poings ; quand trouvant sans doute le combat trop ignoble, ils commencèrent à l’aide de leurs baïonnettes, une lutte aussi cruelle qu’opiniâtre ; et qui, après avoir duré trois heures, ne se termina que par la mort de l’infortuné Dauvin. Quant à Lecerf, il avait reçu pendant le combat, près de soixante blessures. Des deux fusils, l’un était rompu et l’autre très-endommagé ; enfin le hasard avait été évidemment pour beaucoup dans le funeste résultat de cette querelle.

Or, nous le demandons- lorsque l’effet de l’ivresse peut aller jusqu’à donner à deux camarades, à deux amis, la férocité du tigre et du chakal : lorsqu’il nous serait si facile de multiplier les exemples de cette espèce; est-il besoin de chercher encore à démontrer que le ré- * sultat de l’intempérance est la cause des plus tragiques , des plus redoutables perturbations de l’ordre social : estil besoin de démontrer, que ce vice , susceptible par sa nature, d’échapper à toutes les prévisions, constitue de la part de ceux qui s’y livrent, une sorte d’abjuration de tous les droits de cité ?

Les législateurs de toutes les époques , en s’efforçant de flétrir le suicide, ont prouvé combien sa propagation pourrait être funeste la société.

Or , il est incontestable, que le dégoût de l’existence

prend chez nous un accroissement effrayant ; puisque le nombre des suicides qui, en 1827 , n’avaitété que de 15-42, s’est successivement élevé d’année en année de telle manière, qu’en 1832 il s’est trouvé être de 2156.

Il y a plus : l’autorité a constaté avec un légitime effroi, que ce dégoût de l’existence, descendait jusque dans les classes laborieuses ; et que l’ivresse était l’auxiliaire fréquent, à l’aide duquel on y exécutait la funeste résolution de cesser de vivre. Il n’est pas jusqu’à des chiffonniers que l’on ait vus s’enivrer pour se suicider. Inutile de dire, combien il importe de remédier à cette disposition morale d’une classe, où la vie n’est effectivement, qu’une continuité de privations et de travaux. Nous allons démontrer que c’est dans les départements où l’on consomme le plus de boissons enivrantes , qu’il se commet le plus de suicides.

Les cinq départements de Y Aveyron, de la Creuse, du Gers , des Hautes-Pyrénées et des Pyrénées-Orientales , contenaient, lors du recensement de 1833, une population totale de 1,283,978 habitants; parmi lesquels la régie des contributions indirectes perçut la même année , sur les boissons qui y furent mises en circulation , une somme de 919,139 francs.

A la même époque, les populations des trois autres départements de Y Aisne, de la Somme et de Y Oise formaient ensemble, un total de 4,400,966 âmes, c’est-àdire 116,988 habitants de plus, que dans les cinq que nous avons précédemment cités. La différence , sous le

rapport de la population n’est donc, entre ces deux agglomérations départementales, que d’un dixième environ : or, il a été perçu dans les trois départements, non pas seulement un dixième en sus de droit sur les boissons, pendant la meme année ; mais une somme de 2 millions 965, 470 fr. ce qui donne un excédant de 2,046,241 fr. La même différence existait avant 1833 ; elle s’est continuée depuis. Or , dans les cinq départements premiers dénommés , le nombre des suicides ne s’est élevé pendant l’année, qu’à seize, tandis qu’il en a été commis cent quarante dans ceux de l’Aisne , de l’Oise et de la Somme ; et cette différence n’est point particulière à cette année.

Nous n’ignorons pas, qu’il serait absurde de prétendre conclure de ces chiffres, que le nombre des suicides est toujours proportionné à la quantité de boissons enivrantes qui se consomme dans telle ou telle de nos localités, et nous savons par exemple, que dans celles où il existe un grand mouvement manufacturier , le dégoût de la vie doit y être comme une funeste conséquence des chances qu’amènent les combinaisons : qui sont le propre de l’industrie et qui naturellement ne doivent pas se présenter avec une égale diversité, au milieu des populations qui s’en abstiennent généralement : mais on ne saurait nier non plus avec bonne foi , que dans les lieux où il se consomme trois fois plus de liqueurs enivrantes que dans d’autres, il ne doive se trouver des occasions beaucoup plus nombreuses de misère , et de dé-

RECHERCHES SUR l’ INTEMPÉRANCE

sorclre ; qui à leur tour doivent engendrer le désespoir , le dégoût de la vie, le suicide.

En outre, l’ivrogne, privé de la raison qui comprimait sa mauvaise nature, est sujet à devenir tapageur : de là, ses querelles souvent meurtrières , et dont les moindres elfets,sont dans tous les cas, d’exciter les haines, dépeupler nos tribunaux de police et qui ont suggéré à l’un de nos journaux judiciaires1, l’observation que sur dix drames qui se dénouent en 'police correctionnelle , neuf ont eu leurs premières scènes au cabaret.

En Angleterre, les choses sont peut-être sous ce rapport, dans un état plus déplorable encore 3 puisqu’il a été officiellement constaté , que dans une seule année, on a conduit devant les magistrats de la ville de Londres , plus de 30,000 personnes trouvées dans les rues en état d’ivresse : que , dans un seul mois , il en a été amené 4,000 au corps de garde et 300 dans cinq nuits seulement 2.

D’un autre côté, l’ivresse, en détruisant les forces physiques; en annihilant l’effet de l’expérience et des habitudes antérieures; est encore la cause du nombre immense d accidents plus ou moins graves, qui troublent l’ordre et compromettent des existences souvent bien précieuses. Qui ne se rappelle les tristes circonstances du naufrage du bateau à vapeur le Rothsay-Castle , causé par

1 Le Droit.

2 Discours de l’Évèque de Londres en qualité de Président de la Société de Tempérance Britannique et Étrangère.

l’ivresse de son capitaine et qui coûta la vie à plus de cent personnes? En France, le nombre des individus tués accidentellement de 1827 à 1833, s’est élevé à 33,403. Bien des guerres n’ont pas été aussi meurtrières.

Heureux encore, lorsque chez les individus abrutis par l’ivresse, un souvenir mauvais ne survit pas en quelque sorte à la raison ; et ne vient pas suggérer une pensée funeste. Quant à nous, nous n’oublierons jamais ce postillon, qui pris de vin, et croyant avoir à se plaindre du conducteur d’une diligence qui roulait sur la levée de la Loire, avait résolu de s’en venger, en précipitant la voiture dans le fleuve et cherchait à exécuter ce projet, lorsque le dévouement d’un voyageur, vint nous sauver du plus imprévu comme du plus imminent danger.

Mais ces funestes résultats de b intempérance, ne sont pas les seuls dont on ait à gémir ; et nos Sociétés modernes lui doivent en grande partie, la lèpre du paupérisme qui les dévore et qui fut inconnue à l’antiquité.

Avant notre ère en effet, les classes laborieuses étaient esclaves j et les Romains allaient jusqu’à regarder la pratique des beaux-arts, comme indigne de leurs mains victorieuses. Dans le moyen âge, les ouvriers passèrent de Y esclavage à la servitude féodale ; et lorsque celle-ci prit fin à son tour, ils furent classés en corporations, de manière à maintenir la plus grande partie d’entre eux ; dans une sorte de dépendance, au moyen de la hiérarchie que l’on organisa, par rétablissement des maîtrises et du compagnonnage : de façon que ce ne fut à proprement

parler qu’en 1776, que cette classe reconquit enfin son entière indépendance ; grâce à la promulgation de l’édit que l’on doit à Turgot, et dans le préambule duquel il lut déclaré que : le travail est la propriété de tout homme et la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes, comme provenant de Dieu.

Mais si le nouvel état de choses a eu pour résultat le précieux avantage de restituer à tant d’hommes, leur indépendance et leur dignité natives ; on ne peut se dissimuler, que jusqu’à ce jour du moins, cet avantage moral a été compensé par de graves et nombreux inconvénients matériels.

Lorsqu’en effet, l’ouvrier était réduit dans l’antiquité et au moyen âge, à la triste condition que je viens d’indiquer ; son maître au moins, veillait sur lui comme sur sa propre chose et pourvoyait à ses besoins, ne fut-ce que dans la vue de son propre intérêt. Si, plus tard, dans les rapports que les corporations établirent entre le maître et le compagnon, la dépendance fut beaucoup moins étroite; cependant un lien existait encore; et le maître continuait à exercer une sorte de tutelle, qui allait même jusqu’à l’obligation de venir au secours de l’ouvrier dans les moments de besoin; tandis qu’avec le contrat libre qui existe aujourd’hui, il se trouve que l’absence de tout assujétissement d’une part, a détruit tout devoir de protection de l’autre ; de sorte que la liberté de travail, a eu pour conséquence, de rendre plus précaire , sous certains rapports, la condition de

Ai

cette foule d’individus à qui le droit de propriété , comme l’a dit Beccaria, na laissé que la simple existence ; et dont un grand nombre, privés de tous sentiments de prévoyance, se trouvent cependant obligés de subvenir eux-mêmes, à tous leurs besoins : infortunés qui, étrangers à toute éducation, se trouvent par conséquent livrés presque sans correctifs, aux penchants déréglés, inhérents à la nature humaine.

Cet état de chose fut encore aggravé par la révolution commerciale, qu’opéra la découverte des machines qui remplacent aujourd’hui la main de l’homme, dans presque toutes les opérations de l’industrie manufacturière : révolution qui, au reste, est d’une date bien récente, puisque Arkwricht, qui établit le premier à Nottingham , une filature de coton mue par des chevaux ; n’obtint que le 25 juin 1785, l’arrêt de la Cour du Banc du Roi, qui le maintint dans la jouissance de la patente qu’il avait obtenue; et dont les autres fabricants d’Angleterre demandaient la suppression.

Comme malgré les plus constants efforts, les procédés mécaniques propres au coton, ne purent longtemps s’appliquer au chanvre ni au lin; les tissus provenant de ces matières indigènes se sont trouvés peu à peu généralement remplacés par ceux en coton ; ce qui a occasionné l’agglomération , dans les villes manufacturières et les grandes usines, non-seulement d’un nombre considérable d’ouvriers qui filaient et tissaient autrefois dans les campagnes; mais encore d’une multitude d’au-

42 RECHERCHES SCR léiNTEMPÉRANCE

très, dont l’emploi est devenu nécessaire par l’accroissement successif de la consommation de ce genre de produit. C’est alors, que l’on a vu fermenter par le contact, les passions mauvaises dont nous parlions il y a un instant; c’est alors, que l’on a vu surtout, se développer dans les classes industrielles, cette fureur pour les boissons fortes, à laquelle le plus grand nombre eût sans doute échappé dans les résidences rurales où il eût dû autrement, naître, vivre et mourir.

Aussi, est-ce en vain que cette classe voit maintenant circuler au milieu d’elle, une masse de numéraire infiniment plus considérable qu’autrefois, malgré la réduction des salaires primitifs 1 : pour le plus grand nombre des individus qui la composent, l’intempérance à laquelle ils se livrent, ne leur permet aucune économie et le salaire journalier se trouvant ainsi détourné de sa destination naturelle, il y a nécessité d’avoir recours à la charité publique ou privée, dont la continuité d’action constitue cette nouvelle plaie sociale que l’on désigne sous le nom de paupérisme et qui, née en même temps que l’industrie manufacturière, se manifeste partout où celle-ci étend son empire.

11 résulte, en effet, des documents officiels soumis à la chambre des communes en 1826; qu’en Angleterre, la taxe des pauvres qui n’avait exigé en 1776, qu’une

1 Pour donner une idée de cette réduction, nous dirons que telle pièce dont la maison Peel et compagnie payait en 1776 la façon 137 fr. ne coûte plus aujourd’hui que 12 à 13 fr. 30 c.

somme de 2,167,143 livres sterlings, s’est élevée en 1803, c’est-à-dire, lorsque déjà les découvertes mécaniques cl’Arkwicht y avaient développé le mouvement industriel, à 5,302,070 livres sterlings.

En 1825, époque à laquelle il s’y trouvait 850,000 individus employés à la seule industrie du coton et des machines, qui y opéraient des travaux égaux à ceux que quatre-vingt millions d’ouvriers pourraient pratiquer à la main; cette taxe absorba 7,174,649 livres sterlings ; enfin M. Duchâtel 1 prétend qu’en 1817, elle s’éleva à deux cents millions de francs.

Si on veut maintenant avoir une idée du nombre des individus qui ont besoin de secours en Angleterre, nous ajouterons qu’en 1814, la taxe fut répartie entre 895,973 indigents; et qu’en outre, cette même année, le nombre de ceux secourus par les sociétés d’assistance mutuelle, fut de 925,439.

Maintenant, qu’à ces deux chiffres, on ajoute le nombre des individus secourus par le moyen du Roundsmen, qui consiste dans l’envoi, parles préposés à la taxe, des ouvriers valides sans ouvrage, chez des cultivateurs de la paroisse qui sont tenus de les nourrir et de les héberger, avec la faculté de les occuper à leurs travaux agricoles ; que l’on y ajoute encore, le nombre si grand, des infortunes soulagées par la bienfaisance particulière ; et l’on se convaincra que M. de Villeneuve n’a point commis d’exagération, lorsque, dans son tableau récapitulatif des

1 Considérations d’économie politique sur la bienfaisance .

indigents , en Europe, il a porté ceux de la Grande- Bretagne à 3 millions 900,000, sur une population de 23 millions 400,000 âmes.

Mais, dira-t-on ; qui prouve que ce paupérisme dévorateur, soit dû à l’intempérance des classes laborieuses? nous ne prétendons pas qu’elle en soit la cause unique ; mais il est impossible que l’on puisse nier qu’elle y contribue beaucoup, lorsque nous aurons ajouté, que sur cette terre classique de l’industrie, le vice de l’intempérance y est tel, qu’il a paru nécessaire de réprimer l’ivresse comme un délit, par l’acte de la 23e année du règne de Jacques, qui inflige une amende et en cas de non-payement, la prison : que l’historien Smolett voulant donner une idée de ce qu’était l’ivrognerie de ces concitoyens, rapporte que de son temps, elle était si grande, que les détaillants de gin , mettaient des enseignes pour annoncer au public, que Ton pouvait s’enivrer pour la modique somme d’un penny (deux sols); et qu’il n’en coûtait que deux pences (quatre sols), pour devenir mortivre et avoir par-dessus le marché , de la paille pour dormir jusqu’à ce qu’on fût dégrisé. Qu’ enfin , des restrictions mises en 1751 sur les liqueurs spiritueuses, ayant été levées en 1827 ; le goût de ces liqueurs fit une telle explosion, qu’au bout de deux années seulement, la consommation des boissons alcooliques s’élevait déjà à 12 millions de gallons ou 54,521 ,455 de nos litres ; et qu’en 1831, lorsque la première société de tempérance s’établit dans le pays ; cette consommation se trouvait

être annuellement de quarante millions de gallons ou 181,736,317 litres.

Aux États-Unis d’Amérique, le nombre des indigents est aussi tellement considérable, qu’il a fallu y établir, de même qu’en Angleterre, la taxe des pauvres et leRoundsmen. Or, sur 1969 indigents qui, en 1831, se trouvaient recueillis dans un dépôt de mendicité, il résulta des renseignements fournis par les bureaux de bienfaisance, que la misère de 1790 d’entre eux, était occasionnée par l’abus des liqueurs spiritueuses.

En 1832, trois mille personnes avaient été admises dans la maison de travail de Salem, État de Massachussets : il existe un certificat du directeur de cette maison, attestant que sur ce nombre, 2,900 y avaient été amenées directement ou indirectement, par F intempérance.

A New-Yorck; sur 572 adultes hommes, qui, à la même époque, se trouvaient dans la maison de charité ; vingt au plus , pouvaient être regardés comme sobres : et sur 601 femmes; 50 seulement, pouvaient être rangées dans cette catégorie.

En France enfin, où le paupérisme commence aussi à faire d’immenses et funestes progrès ; les départements où les indigents se trouvent en plus grand nombre, sont à la fois ceux où il existe le plus d’agglomérations d’ouvriers industriels et où la consommation des liqueurs enivrantes, est, proportion gardée, la plus considérable.

En effet, d’après M. de Villeneuve qui, préfet du Nord, ouvrit en 1827, une correspondance avec tous les autres

RECHERCHES SUR l/ INTEMPÉRANCE

préfets de France dont il cite le rapport en ses notes, les départements suivants, peuvent être ainsi classés :

Pas de-Calais.

642,365 hab.

80,000 pauvres

Seine-in f. . v

Somme. . . .

Aisne

Oise. ....

Rhône ....

Nord. ....

Eh quoi! 163, 445 indigents dans le plus riche, le plus industriel des départements de France! Oui, et la surprise redoublera sans doute, quand nous aurons ajouté, que ce nombre ne désigne que celui des individus secourus par suite de leur inscription sur les rôles dressés par les bureaux de bienfaisance de chaque 1ocalité. Depuis lors, ce nombre s’est encore accru, puisque d’après les documents statistiques publiés en 1835 parle Ministre dn commerce, ce n’est plus seulement 163,445 individus qui recevaient, à cette dernière épocpie, dans le département du Nord, des secours à domicile des bureaux de bienfaisance, mais 171,621.

Lorsque Ton porte ses regards sur le nombre des malheureux ainsi classés au rang des indigents dans une si belle partie de la France ; il est difficile de se soustraire à de douloureuses réflexions ; combien il est affligeant en effet, de penser que dans cette contrée si florissante en apparence, plus du sixième de la population gémit dans les privations de la misère; et que plus d’un tiers de

la classe industrielle % est obligé de recevoir le pain de la charité c’est que le goût des boissons fortes y est tel, que Ton y voit souvent, dit M. de Villeneuve, des pères et même des mères de famille , mettre en gage leurs effets pour le satisfaire , et vendre dans ce but jusqu aux vêtements dont la charité publique ou la bienfaisance particulière, couvrirent leur nudité .

Veut-on avoir maintenant la preuve que ce genre de désordre y va toujours croissant? Les droits perçus sur les boissons enivrantes, moins la bière, se sont élevés

En 1832, h. ........ . 1,332,174 f.

En 1833, à 1,507,488

En 1834 1,537,757

Il en a été de même dans les six autres départements que nous avons cités comme faisant partie des plus manufacturiers de France, ainsi que le tableau que voici, relevé sur les actes officiels, en fournira la preuve.

1 Sur 902.840 habitants que possédait le département du Nord, d’après le recensement de 1827 ; 508,110 appartenaient à fagriculturc, et 394,732 aux professions manufacturières.

RECHERCHES SlIR L INTEMPÉRANCE

Nous pourrions, car nous en possédons les éléments, présenter un tableau semblable pour tous les départements de France ; mais les seuls chiffres qui précèdent nous semblent parler si haut : les rapprochements dont ils sont susceptibles; sont à nos yeux tellement concluants ; que nous croyons inutile d’en invoquer d’autres, pour démontrer que si le paupérisme est né et grandit chez les populations les plus industrielles ; c’est principalement, parce que, chez elles, les classes laborieuses, agglomérées dans les villes manufacturières et comme entassées dans nos usines modernes, s’y trouvent plus naturellement portées à l’intempérance.

Mais ce vice ne produit pas seulement la misère, le paupérisme, au milieu des populations que nous venons de désigner : il est encore pour elles, la source la plus active de démoralisation.

Il résulte en effet, des comptes annuellement rendus par le garde des sceaux ; que sur 37,893 individus envoyés en accusation de 1829 à 1833, les ouvriers de nos manufactures industrielles , c’est-à-dire, spécialement, ceux en fil, laine, soie et coton, ont fourni 3,015 accusés. Tandis que, dans le même espace de temps, la classe des journaliers et manouvriers proprement dits, si nombreuse par toute la France ,

N’a fourni aux cours d’assises que 966 accusés.

Les bûcherons et charbonniers 243 — ■

A reporter. . . 1209 —

RECHERCHES SUR L’iNTEMPÉRANCE

Reporl. . . 1209 —

Les ouvriers en terre, tels que tuiliers, potiers, etc 235 —

Les mineurs, carriers, etc 304 —

Les boulangers, pâtissiers, etc 377 —

Les chapeliers 97 —

Les perruquiers et barbiers. ........ 134 —

Les ouvriers en produits chimiques. .... 115 —

Les bergers et autres s’occupant de troupeaux 449 —

Les pêcheurs ' 35 —

Les blanchisseurs 70 —

Total 3,015 —

Ainsi, on peut réunir jusqu’à onze professions distinctes, parmi lesquelles se trouvent celles si nombreuses des manœuvres et gens de journées, des bûcherons, des pêcheurs et celle des bergers, si exposée aux funestes sujétions de l’oisiveté ; et cependant ne pas dépasser le nombre fourni par la classe qui, notoirement, se livre le plus à l’intempérance. Après cela, qui pourrait nier cpie ce vice a une corrodante influence sur les individus qui s’y abandonnent ?

En parlant exclusivement des accusés, nous nous sommes bornés à tirer argument des crimes qualifiés , dont le nombre se trouve avoir été considérablement diminué en France, par les modifications apportées au Gode pénal par les lois du 25 juin 1824 et 28 avril 1832. Quant aux délits correctionnels , leur proportion croissante, paraît avoir vraiment suivi celle des facilités que

la classe laborieuse a trouvées depuis quelques années dans le mouvement industriel, pour satisfaire son penchant à T intempérance ; et l’on pourra en demeurer convaincu, lorsqu’on saura que le nombre des prévenus qui, en 1826, se trouvait être de 459,740, s’est élevé, en 1831, à 234,738. Il est vrai que ces chiffres comprennent, dans leur généralité, le nombre des délinquants forestiers qui, chaque année, et surtout en 1831, ont été fort nombreux.

L’accroissement que nous venons de signaler est bien plus caractérisé encore, chez nos voisins d’outre-mer. Chez eux, en effet, le nombre des condamnations fut

En 1810 de 3458.

En 1820 de 9,318.

En 1826 de 11,095.

En 1810, le nombre des accusés avait été de 5,146. En 1821, il s’éleva pour l’Angleterre et le pays de Galles seulement, à 16,147 sur une population qui, d’après le recensement de cette même année, était de 11,977,663 habitants. En 1824, cette population était de 42 millions 218,500 âmes et les accusés y furent au nombre de 16,564 ; or, les jurisconsultes anglais prétendent que sur dix coupables , il y en a tout au plus un qui est mis en accusation.

De son côté , le docteur Hunt rapporte que la prison de Bristol, qui n’avait reçu que quarante-sept prisonniers en 4802, en a reçu 417 en 1827; et à l’occasion de ces

RECHERCHES SUR L’iNTEMPÉRANCE

maisons de force , peut-être n’est-t-il pas complètement hors de propos de rappeler ici, que Londres en a vu établir huit nouvelles depuis un très-petit nombre d’années : que, dans les comtés, on a prélevé sur la taxe des pauvres 75,000 liv. sterl. pour en construire dans un grand nombre de localités; et qu’ enfin, sur une population de moins de 13 millions d’habitants, cinquante mille individus se trouve continuellement en état de punition, tandis qu’en France, où la population est presque triple, il ne s’en trouve encore que 25,000 environ d’incarcérés.

A quoi attribuer cet état de corruption vraiment unique dans les fastes de l’histoire? à la misère, et par suite à la démoralisation des classes laborieuses : tous les auteurs sont d’accord sur ce point; et comme, de F autre côté du détroit, le nombre des accusés n'avait été, par exemple en 1788, que de 1610, il paraît naturel d’en conclure, que l’accroissement de la dégradation morale et du paupérisme, y datent principalement, des réunions considérables d’ouvriers sur les mêmes points et de leur contact habituel. Or, nous croyons avoir établi qu’en pareil cas, la misère et la démoralisation ont pour cause

principale le vice de l’intempérance.

Ces réflexions se trouvent puissamment corroborées, par des observations récemment faites aux Etats-Unis d’Amérique. Il résulte en effet, d’nn certificat délivré le 10 avril 1834, par M. Stephen Baldam, concierge de la prison de Boston ; que plus de la moitié des individus qui ont été incarcérés depuis seize ans, ont l’habitude de

faire abus des liqueurs fortes. M. Flint, médecin de la même prison ; a déclaré que suivant lui, ce nombre devait être porté au trois quarts. Enfin les inspecteurs de la maison de correction de la même ville, ont été beaucoup plus loin encore : ils ont signé au nombre de cinq, le 28 avril 1834, un certificat dont voici la traduction littérale :

« Les in specteurs de la maison de correction de Boston ,

« invités à faire connaître leur opinion sur la question « de savoir jusqu’à quel point Y ivrognerie a pu contri- « huer aux délits qui ont amené la condamnation des « détenus aujourd’hui renfermés dans ladite maison, « après de mûres réflexions, et en prenant le terme « moyen de leurs évaluations respectives, sont arrivés « à ce résultat : que les sept huitièmes des condamnations « ont été occasionnées plus ou moins directement, par « le vice de l’intempérance. »

Signé : Faulkner, Hasting, Andrews, etc.

Il existe aussi de M. Cole, juge de police à Albany, ( New-York) un certificat portant que, dans une seule année, 2,500 personnes ont été traduites devant son tribunal; et que sur cent délits, 96 avaient été le résultat de l’intempérance. Enfin M. Robbins, maître-assistant, a déclaré que sur 5,611 individus, poursuivis pour divers méfaits à sa connaissance, presque tous , sans exception, étaient adonnés à l’ivrognerie.

Nous aimons à reconnaître que, grâces à Dieu, les

RECHERCHES SUR L’iNTEMPÉRANCE

classes qui chez nous, se livrent le plus généralement à l’intempérance, sont encore loin d’en être là; maison marche vite dans cette funeste voie ; et ce qui se passe en Angleterre, aux Etats-Unis, doit nous servir d’exemple • doit être pour nous un grave sujet de crainte et de méditations.

Peut-être essayera-t-on de combattre la conséquence que nous tirons des faits qui précèdent, en observant que jusqu’ici, on a divisé en général, les crimes en attentats contre les propriétés et en attentats contre les personnes :

Que ceux contre les propriétés ont toujours été attribués principalement à la cupidité , et ceux contre les personnes, à la haine et à l’amour; mais qu’aucun criminaliste n’a encore prétendu qu’une quatrième cause, commune aux deux catégories, était l’intempérance.

S’il était vrai, ce qui n’est pas1 * * 4, que personne n’eût, jusqu’à ce jour, formulé les réflexions qui précèdent, ce ne serait point un motif suffisant pour en dénier la justesse. C’est, dites-vous, la cupidité qui est la cause ordinaire des crimes contre la propriété ; mais cette cupidité elle-même, qui la provoque, si ce n’est la misère, cette fille aînée de Y intempérance, dans un pays où tout individu valide peut, en général en temps ordinaire, gagner de quoi subvenir à ce qui constitue les véritables besoins ?

1 Voir les nombreuses citations de pièces officielles qui se

trouvent pages 155, 150, 157, 158, 159 et 100 de ŸHistoire

des Sociétés de tempérance des États-Unis d’Amérique , par

M. Baird.

Il est également démontré, ajoutez-vous, que les crimes contre les personnes sont dus principalement à la violence des sentiments, aux tempêtes morales, que la . haine et Y amour soulèvent dans le cœur de l’homme : mais combien n’est-il pas rare, heureusement, que la nature crée des êtres assez énergiquement constitués, pour que la résolution terrible, d’exposer sa propre vie pour arracher celle d’autrui, naisse et s’exécute de sang-froid? il faut même être susceptible d’une exaltation bien puissante, pour que l’espèce de délire qui provoque des scènes de sang, provienne de la seule violence des impressions de l’âme : ce délire est donc le plus souvent artificiel, et c’est encore à l’ivresse qu’on le demande : c’est d’elle qu’on l’obtient.

Il résulte de la déclaration de M. Poinder, entendu dans une enquête ordonnée par le Parlement d’Angleterre et sur laquelle nous aurons occasion de revenir plus tard , que beaucoup de criminels lui avaient assuré qu’avant de se porter à des crimes d’une certaine atrocité, il leur avait fallu, de toute nécessité , recourir à ce stimulant.

« Jamais, lui avait dit l’un d’eux, je ne pourrais me décider à entrer dans une maison au risque de me faire brûler la cervelle, ou d’être pendu en sortant, si préalablement je ne m’étais amorcé comme il faut ; mais soutenu, excité par les vapeurs des liqueurs enivrantes, il n’y a pas de forfait, quelqu’horrible qu’il soit, qu’un homme ne puisse commettre. »

Au reste, rien ne paraît plus propre à faire connaître

RECHERCHES SUR L’iNTEMPÉRANCE

ce qui se passe en pareil cas, dans T âme des meurtriers, que ce qui arriva à un nommé Jonhson qui commit, il y a quelques années, un assassinat pour lequel il fut exécuté. Il avait résolu d’ assassiner une femme dans la maison de laquelle il demeurait. L’heure était fixée et les pistolets chargés ; mais lorsque le moment fatal fut arrivé, et qu’il eut saisi une de ses armes ; le courage lui manqua, et la main lui trembla tellement, qu’il ne pouvait tenir l’instrument de mort. Il prit alors un verre d’eau-de-vie, mais la dose était insuffisante pour ranimer son courage : il en prit un second, mais il recula encore : il en prit un troisième, et alors, il se sentit assez fort pour commettre le crime, et il le commit en effet sans trembler.

il n’est donc que trop vrai ; Y intempérance rabaisse l’homme au niveau de la brute, et lui en donne quelquefois l’aveugle férocité.

En détruisant les forces physiques, en énervant le corps; elle tarit pour les classes si nombreuses qui vivent de leurs bras, les seules sources où les individus qui les composent peuvent puiser les moyens de se procurer les choses nécessaires à leur existence.

Elle crée des besoins factices, des passions mauvaises et déverse à pleines mains, la démoralisation sans laquelle le crime nous serait inconnu : enfin, pour le criminel luimême, elle est un funeste auxiliaire, qui lui prête l’énergie nécessaire à l’exécution de projets, qui, sans elle, resteraient le plus souvent inexécutés.

Si ce triste tableau n’a rien d’exagéré, fut-il jamais,

nous le demandons, un sujet plus digne des méditations des amis de l’humanité et jamais, dut-il se former une coalition plus sainte que celle ayant pour but, de tarir la source de tant de maux.

Page 1