CHAPITRE VI
Médecine des prêtres d’Égypte. On traite les malades à l’aide des songes dans les temples d'Isis, d’Osiris et de Sérapis. Médecine des Hébreux et de quelques autres peuples.
En Egypte nous voyons bien plus anciennement encore qu’en Grèce les prêtres exercer exclusivement la médecine et l’enseigner dans leurs temples. Ils s’étaient même cru assez avancés dans cette science pour en tracer des règles écrites ; ils avaient composé , au rapport de Diodore de Sicile (i) , un code ou livre sacré dont il leur était défendu de s’écarter (2);
(1) Bibliothcc. historié ., 1. l,c. 82.
(2) Saint Clément d’Alexandrie dit que Mercuie Tiismégisle avait composé un ouvrage
ils formaient un corps très-puissant dans l’état et étaient divisés en différentes classes. Chacun d’eux devait , selon Hérodote^) , se borner à traiter un genre particulier de maladies , comme celles des yeux, de la tête , du ventre , etc. ; ils transmettaient leurs connaissances à leurs descendants qui leur succédaient. On voit par un passage d’&ristole (2) , que quand ils entreprenaient quelque chose dans les maladies aiguës avant le quatrième jour , c’était sous leur responsabilité. Il est probable , d’après cela, qu’ils
appelé Evibre , composé de 42 livres, qui contenait toute la science des Égyptiens. Les 06 premiers livres traitaient de la philosophie, les 6 derniers étaient consacrés à la médecine-. Il y était parlé de la structure du corps humain, des maladies, des instruments de chirurgie, des affections des yeux et des maladies des femmes.
(1) Lib. II, c. 84.
(2) Polilicor , lib. III.
laissaient beaucoup agir la nature. Il parait aussi qu’ils pratiquaient la médecine au dehors; car Hérodote ( I) parle de médecins égyptiens qui étaient à la cour de Darius, roi de Perse , et qui ne purent le guérir d’une entorse. Le même historien fait mention d’un médecin oculiste égyptien , qui fut envoyé en Perse par le roi Ama- : sis à la demande de Cyrus (2).
Les principaux temples dans lesquels les prêtres égyptiens exerçaient la médecine , étaient ceux d’Isis , d’Osiris et de Sérapis. De tout temps , comme le fait observer Creuzer (3) , l’Égypte se représenta ! les grands dieux , symboles des forces de I la nature, comme doués de la puissance curative. Il est certain , d’après plusieurs
(1) Lib. III, c. 129.
(2) Herodot. Histor., 1. III, c. 1.
(3) Les Religions de l’antiquité considérées principalement dans leurs formes symboliques et mythologiques , Lrad. par Guigniaut, t. 2, p. 337.
passages de Diodore de Sicile (1), deSlrabon (a) et d’Artémidore (3), que les malades venaient passer la nuit dans ces temples pour y recevoir des songes, comme en Grèce dans ceux d’Esculape. Le culte d’isis et d’Osiris était très-ancien en Égypte; celui de Sérapis paraît y avoir été intro- ' duit à une époque plus moderne. Comme Hérodote ne parle pas de ce dieu , on croit qu’il n’était pas encore adoré au temps où il écrivait. Il paraît que c’est entre l’époque de la guerre du Péloponèse et celle d’Alexandre que ce culte a commencé , mais il ne parvint à son apogée que sous le règne des Ptolémées (i).
(1) Lib. I, c. 25.
(2) Geograpli., lib. XYII.
(3) Oneocrilic ., 1. Y, c. 92, 93, 94.
(4) Selon le récit de Tacite ( Uisior ., lib. IV, c. 83,84), Ptolémée Soter, d’après un ordre qu’il avait reçu en songe pendant qu’il bâtissait les murs d’Alexandrie, fit venir de Sinope, dans le royaume de Pont, la statue de Serapis et lui
Selon Plutarque (i) , Sérapis était le même qu’Osiris. On a dit que c’était Osiris descendu dans les sombres demeures (2).
Quoique Sérapis ait commencé à être adoré à une époque moderne , il ne fut par moins regardé par la suite comme le plus grand dieu de l’Egypte ; on peut même dire qu'il éclipsa toutes les autres divinités de ce pays. On l’invoquait surtout dans les maladies : c’était un dieu bienfaisant. L’orateur Aristide , qui relate en termes pompeux ses louanges , dans un de ses discours , dit que la vie la plus longue 11e suffirait pas pour dresser la
fil bâtir un temple à Rhacolis, près d’Alexandrie. Tacite dit qu’il y avait plusieurs traditions sur le nom du nouveau dieu, qu’il était appelé Esculape, Osiris, Jupiter ou Plulon. Il dit encore qu’il avait existé anciennement à Rhacolis un petit temple consacré à Isis et à Sérapis.
(1) De laid, et Osirid.
(2) Les Re Usions de l antiquité de Creuzer , note de M. Guignaut, 1. 1, 2e partie, p. 808.
liste des miracles qu’il opère (i). Il lui attribue le pouvoir de ressusciter les morts, de rendre potable l’eau de la mer , de donner la santé et la richesse ; il ajoute que les preuves de ses miracles innombrables sont consignées dans des livres sacrés, gardés dans des boîtes sacrées. On le confondait souvent avec Pluton ou même avec Jupiter ; de là le nom de Jupiter Sérapis. Il était regardé , dit Creuzer (2) , comme le maître des éléments , le souverain des eaux particulièrement de celles du Nil , le dieu de la terre et de toutes les puissances terrestres , le dieu des enfers , le dispensateur de la vie et le juge des morts. En un mot, Jupiter, Esculape et Pluton étaient venus se confondre dans Sérapis (3).
(1) Arislidis oratio in Scirapidem.
(2) Les Religions de l’antiquité , t. 1, p. 414.
(3) De même que nous n’avons presque rien dit sur l’histoire et les attributs mythologiques
On éleva de Ions côtés des temples à ce nouveau dieu , on les appelait Serapies ou Serapiums. L’orateur Aristide dit que de son temps on en comptait 43 en Egypte. Il y en avait un grand nombre dans les autres pays du monde où son culte fut importé : souvent ils étaient placés hors des villes ; celui de Memphis , le plus ancien de ceux de l’Égypte , selon Pausaniasj était situé au milieu dessables (i). Le plus célèbre des temples de Sérapis était celui de Canope. Strabon(2) dit que des gens de la plus haute distinction y avaient la plus grande confiance et
d’Esculape et des autres divinités médicales de la Grèce, nous nous étendons très-peu sur Sérapis. On trouve des détails sur tout ce qui le concerne dans une dissertation deM. Guigniaut, qui a pour litre : le dieu Sérapis et son origine , ses rapports , ses attributs et son histoire. Paris, 1828, in-8.
(1) Slrabonis Geograph , lib. XVII, c. 1.
(2) Geograph., lib. XXII, c. 1.
venaient y passer la nuit pour y obtenir des songes pour eux ou pour d’autres.
Strabon ajoute qu’on inscrivait les guérisons qu’on y obtenait et les moyens de traitement qui avaient réussi. Artémidore (i) fait aussi mention de quelques songes qui avaient été reçus dans les temples de Sérapis ; les malades y accouraient de tous côtés et partout les ex-voto encombraient ses autels ; nous possédons encore plusieurs inscriptions votives faites en son honneur. Il paraît qu’on pratiquait aussi la médecine en Egypte, dans le temple de Yulcain , qui était à Memphis (2). Galien (3) donne , d’après Héras de Cappadoce , la recette d’un emplâtre appelé sacré , très-utile , selon lui, dans les plaies,
(1) Oneirocrilic ., lib. Y, c. 92, 93, 94.
(2) Yulcain des Grecs est le dieu Phtha des Égyptiens.
(3) De compositione medicamentor . secundum généra, lib. Y, c. 2.
ulcères , morsures de bêtes venimeuses , etc. , qui était tiré des archives de ce temple.
Nous savons encore moins comment la médecine était exercée dans les temples de lEgypte que dans ceux de la Grèce ; comme on y allait également pour y recevoir des songes , il est assez vraisemblable que les pratiques accessoires devaient être peu différentes de celles en usage dans les temples d’Esculape. Cependant l'accès des temples des dieux d’Egypte paraît avoir été plus difficile que celui des dieux de la Grèce, et le culte des premiers était accompagné de plus de mystère. Pausanias (i) dit qu’il n’était pas permis aux étrangers de pénétrer dans le Serapiurn de Mempliis; les prêtres même du dieu n’y avaient accès qu’après avoir immolé le beuf Apis. Le même auteur nous apprend (-i) que dans un temple d’Isis qui
était situé au milieu du Péloponèse , la statue de la déesse ne pouvait être vue que par les prêtres , tandis que deux statues de Bacclius et d’Apollon qui étaient près de là, étaient exposées aux yeux de tout le monde. Il dit aussi (i) que dans le temple d’Isis à Tilhorée, on ne laissait, pénétrer que ceux auxquels la déesse l’avait permis par des songes. Il est probable que ces usages existaient aussi dans plusieurs temples de l’Egypte. Nous voyons par quelques passages d’Artémidore (2) , que l’on venait quelquefois consulter Sérapis sur l’issue que devaient avoir les maladies.
Dans les temples d’Isis , ainsi que dans ceux de Sérapis , on élevait des serpents apprivoisés de même que dans les temples d’Esculape (3) , et on les y nourrissait comme de vivantes images des dieux de la
(1) Lib. X, c. 32.
(2) Oneirocritic., lib. V, c. 92, 93r 94.
(3) Æliani, de Naturel aninialium , 1. XI, c. 17.
santé (i). Dans les monuments antiques on représente souvent Sérapis avec un long serpent roulé autour de son corps. Arrien(a) nous apprend que pendant la maladie dont mourut Alexandre leGrand, plusieurs de ses généraux allèrent passer la nuit dans un temple de Sérapis qui existait à Babylone(3), et y demandèrent s’il fallait que le monarque fût transporté dans le temple afin d’y être traité par le dieu. Sérapis répondit qu’il valait mieux que le roi restât où il était. D’après cette réponse on peut présumer que les prêtres craignirent peut-être la responsabilité qui pèserait sur eux s’ils échouaient dans le
(1) Creuzer, les Religions de l'antiquité.
(2) De Expeditione Alexandrie lib. VII, c. 2G.
(3) Ce passage d’Arrien prouve évidemment que ce ne sont point les Ptolémées qui ont introduit le culte de Sérapis, puisque ce dieu avait déjà un temple à Babylone, à l’époque de la mort d’Alexandre.
traitement d’un malade aussi puissant que le conquérant de l’Asie (i).
11 est probable que l’usage d’aller dormir dans les temples des dieux pour y obtenir des révélations en songe , a existé /
en Egypte plus anciennement qu’en Grèce.
Diodore de Sicile en parle dans son 1er