‹ Recherches historiques sur l'exercice de la médecine dans les temples, chez les peuples de l'antiquité, suivies de considérations sur ... les guérisons ... à l'aide des songes, et le magnétisme animal, et sur l'origine des hôpitauxChapitre 17 sur 19 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Rapports qui existent, quant aux effets thérapeutiques, entre les pratiques auxquelles on soumettait les malades dans les temples et les procédés mis en usage par les magnétiseurs.

D’après ce que nous venons d’exposer, nous croyons être fondé à affirmer que les prêtres des anciens temples n'employaient ni le magnétisme ni le somnambulisme pour guérir leurs malades.

Cependant nous pensons qu’on peut trouver beaucoup de rapports entre ce qui se passait autrefois dans les temples et ce que nous observons aujourd’hui dans la pratique des magnétiseurs. Des deux cotés on voit une confiance aveugle dans les remèdes, souvent les plus absurdes et

les plus dangereux, parce qu’ils sont prescrits pendant le sommeil. Aristide, atteint d’une maladie longue et douloureuse, reçoit en songe l’ordre de se baigner dans un fleuve glacé, au milieu de l’hiver, par un vent du nord très-froid, et il obéit. Une autre fois, par le conseil d’Esculape, il se jette dans un fleuve débordé dont les flots roulaient autour de lui des bois et des pierres. Exténué par ses maux, le dieu lui ordonne de se faire tirer cent vingt livres de sang, et il se fait pratiquer de fortes saignées. De même, nous voyons trop souvent aujourd’hui les partisans du magnétisme exécuter les prescriptions les plus dangereuses parce qu’elles ont été ordonnées pendant le somnambulisme magnétique (i). Feu le docteur Desgranges

(1) Nous devons cependant avouer que quelques partisans du magnétisme, entre autres Deleuze ( Instruction pratique sur le Magnétisme afnimal, p. 297), ont reconnu les dangers aux-

a communiqué à la Société de médecine de Lyon l’histoire d’une jeune fdle atteinte de gastralgie qui faillit périr parce qu’on lui lit prendre plusieurs grains de sublimé corrosif par jour, qui lui furent prescrits par une somnambule, sous prétexte que sa maladie était causée par des vers (i). On pourrait citer des faits semblables.

Les guérisons des maladies obtenues dans les temples peuvent, en grande partie, s’expliquer, indépendamment toute-

quels on s’expose quand on accorde trop de confiance aux somnambules ; mais Deleuze convient que bien des magnétiseurs ont une foi aveugle à leurs somnambules, et les croient infaillibles dans les jugements qu’ils portent sur leur propre maladie ou sur celle des autres.

(1) Desgranges a eu soin d’avertir qu’il y avait à celte scène de somnambulisme des personnes capables d’apprécier le danger du médicament prescrit; mais l’enthousiasme l’emporta et le remède fut administré.

fois de l’aclion hygiénique et thérapeutique des moyens employés , par l’influence toute-puissante de l’imagination sur le système nerveux, et par la confiance sans borne des malades dans des remèdes qu’ils croyaient leur avoir été conseille's par un dieu ; les cures magnétiques peuvent, le plus souvent, être attribuées aux mêmes influences. Quoi de plus propre à agir sur l’imagination chez des gens nerveux , faibles et valétudinaires , que le spectacle d’une personne en somnambulisme, qui agit, qui parle comme si elle était éveillée, qui présente les phénomènes les plus bizarres, et qui prescrit des remèdes dont on attend un soulagement 1 Les anciens procédés de Mesmer au baquet magnétique étaient bien propres à produire les mêmes effets. La confiance sans borne des malades qui allaient dans les temples, dans des moyens de traitement qu’ils croyaient conseillés par Esculape ou par Sérapis, devait puissam-

ment contribuer à leur guérison. Les magnétiseurs soutiennent également qu’il faut avoir foi au magnétisme pour ressentir son action bienfaisante. « Il est « prouvé bien positivement, dit M. Ri- « card (i), (pie l’homme qui a une con- « fiance religieuse et aveugle au magné- « tisme, sera guéri très -promptement « (le cas étant possible), tandis que rince crédule , toutes choses égales d’ail- « leurs , n’éprouvera que peu ou point « d’effets. »

On peut encore expliquer, dans bien des cas, les cures opérées par les prêtres des temples par l’influence puissante et le prestige d’une ame forte sur un esprit faible. Ces prêtres exigeaient de leurs malades l’obéissance la plus absolue. Galien (2) dit qu’ils leur commandaient

(1) Traité théorique et pratique du Magnétisme animal , p. 3<->7.

(’2) Mclliodus medendi , lib. I, c. 1.

comme des généraux d’armée à leurs soldais ou des rois à leurs sujets; il ne leur était, pas difficile de maintenir cet ascendant sur ceux qui les consultaient, puisqu’on les croyait inspirés par un dieu. Nous voyons encore là de l’analogie avec ce qui se passe de nos jours, puisqu’on dit que, pour que les procédés du magnétisme réussissent, il faut que le magnétiseur soit supérieur au magnétisé sous le rapport physique comme sous le rapport moral. On va même jusqu’à prétendre que le premier prend sur le second une puissance absolue et sans bornes (i). Quand les procédés magnétiques ont réussi, s’il peut en résulter une action thérapeutique, elle sera plus efficace si, par sa supériorité physique et morale, le magnétiseur exerce un grand ascendant sur le magnétisé, et s’il a su s’insinuer à

fl) Teste, Manuel pratique du Magnétisme animal , p. 470.

un liant degré dans sa confiance. Voilà pourquoi l’on dit que le magnétisme a le plus de succès sur les personnes faibles, impressionnables, et sur les filles hystériques.

Si le magnétisme a eu des adeptes qui veulent tout expliquer à son aide, et qui admettent comme vrais les phénomènes les plus incroyables de prédiction de l’avenir, de vue sans le secours des yeux, de transposition des sens, de vue de l’intérieur du corps des malades, de connaissance des événements qui se passent à plusieurs milliers de lieues de distance et des pensées les plus secrètes des personnes absentes, de conversations avec les esprits célestes, etc., etc.; de même aussi il s’est trouvé des incrédules qui ont tout nié, et qui n’ont voulu voir dans toutes les merveilles qu’on rapporte du magnétisme que de la supercherie ou de la séduction. Nous pensons qu’il y a de part et d’autre de l’exagération. Nous croyons que les pra-

tiques du magnétisme peuvent produire cliez divers individus des phénomènes nerveux, tels que des bâillements, des spasmes, des mouvements convulsifs, de l’assoupissement, le sommeil, etc. Enfin notre opinion est aussi qu’il est difficile de ne pas admettre qu’à l’aide des procédés magnétiques, il est possible de faire naître chez quelques personnes un état singulier dans lequel il existe quelquefois des phénomènes très-bizarres et très-extraordinaires, et auquel on a donné le nom de somnambulisme magnétique.

Sans doute on a beaucoup exagéré les phénomènes produits par le magnétisme simple et par le somnambulisme : le charlatanisme s’en est emparé pour en tirer profit. Souvent aussi le somnambulisme a été simulé dans le but de tromper. Le marquis de Puységur (i) avoue

(1) Mémoires pour servir à l’établissement du magnétisme animal , p. 178.

qu’un des premiers somnambules qu il ait observés cherchait déjà à abuser ceux qui le consultaient, pour en obtenir de l’argent ; et M. Ricard va jusqu’à dire que, pour un somnambule qui dort, il y en a cinquante qui feignent le sommeil (1). Nous ne croyons cependant pas que ce soit là une raison suffisante pour tout nier. Quand on connaît les nom-

(1) Voici comment M. Ricard s’exprime à ce sujet ( Traité théorique et pratique du Magnétisme animal , p. 535 ) « Hélas! hélas! pauvres malau des, que je vous plains ! pour un bon somnam- « bule consultant, il y en a cent mauvais ( j’en- « tends parler des somnambules de profession « et non des autres) ; pour un qui dort, il y en « a cinquante qui feignent le sommeil ; pour « un qui est loyal, il y en a vingt qui sont de « mauvaise foi. » Artémidore , comme nous l’avons vu plus haut ( pag. 43), dit également que, dans les anciens temples, ceux qui se livraient aux songes, ordonnaient souvent, non ce qu’ils avaient vu réellemeut, mais ce qu’ils feignaient avoir vu.

breuses aberrations et les anomalies qu’offrent quelquefois les fonctions du système nerveux, on est forcé de convenir que plusieurs des phénomènes produits par le magnétisme peuvent se présenter dans l’état de santé ou dans l’état de maladie, sans avoir été provoqués. On peut donc concevoir qu’ils soient produits artificiellement, quand on agit puissamment sur l’imagination et sur le système nerveux, ainsi que le font les procédés magnétiques. Si l’on a vu des personnes, dans des crises hystériques ou des affections cérébrales, faire des vers, parler avec éloquence, se rappeler des choses qu’elles avaient depuis longtemps oubliées, et offrir plus de perspicacité et de connaissance que dans leur état de santé, peut-être n’est-il pas impossible que, dans le somnambulisme provoqué, il puisse quelquefois exister un état analogue ? Ne sommes-nous pas d’ailleurs souvent témoins des phénomènes extraor-

dinaires que présente le somnambulisme naturel?

Quelle que soit la manière dont on explique les phénomènes du magnétisme, qu’on les regarde comme les effets de i imagination ou qu’on les attribue à toute autre cause , si les procédés employés par les magnétiseurs peuvent produire le somnambulisme et plusieurs autres phénomènes dont nous avons fait mention, on ne peut nier qu’ils aient une action puissante sur ceux qui y sont soumis. Dès-lors, s’ils sont mis en usage dans les maladies, il pourra résulter de leur emploi des effets plus ou moins prononcés, suivant la nature des symptômes morbides auxquels on les opposera, et suivant le degré d’impressionnabilité ou de susceptibilité individuelle. Souvent l’excitation nerveuse qu’ils produiront pourra amener des accidents plus ou moins formidables, comme on l’a fréquemment observé, et les symptômes de la maladie

seront aggravés. D’autres fois aussi la perturbation qu’ils causeront pourra amener du soulagement dans les phénomènes morbides. Cet effet salutaire aura surtout lieu chez ceux qui auront une grande confiance dans les moyens auxquels on les soumet.

Quels que soient les éloges outrés que des adeptes enthousiastes ont donnés au magnétisme , il s’est cependant trouvé, même parmi ses partisans, des appréciateurs plus impartiaux, qui ont considérablement limité le nombre des affections dans lesquelles il peut se montrer utile.

« Non seulement, dit Deleuze (i), je ne «■ crois point que le magnétisme guérisse « toutes les maladies, mais je suis perce suadé qu’il n’en guérit que le plus petit c< nombre; que le plus souvent il soulage « sans guérir, et qu’il peut quelquefois.

(1) Histoire critique du Magnétisme animal , tom. I, p. 215.

« être nuisible. » M. Aubin Gauthier (i) a bien aussi avoué les dangers du magnétisme. Nous pensons donc que si ses effets ne sont pas surveillés avec le plus grand soin par un homme habile, ils pourront être bien plus souvent nuisibles qu’utiles; et même, malgré cette surveillance, son emploi pourra encore bien fréquemment offrir de graves dangers. Notre savant confrère, M. Martin jeune (2), a observé, à l’hospice de la Charité de Lyon, dans le temps qu’il en était chirurgien en chef, une jeune fdle atteinte de violentes crises nerveuses contractées au baquet des magnétiseurs, lesquelles ne pouvaient être calméesque par l’opium, dont on fut obligé de pousser peu à peu la dose jusqu’à 8 à 12 grammes par jour. On pourrait citer bien des faits analogues. Je ne parlerai point

(1) Introduction au Magnétisme , p. 411.

(2) De l’habitude et de son influence sur le physique et le moral de l’homme. Lyon, 1843, p. 25.

ici des dangers moraux que peut avoir le magnétisme quand il est employé entre des personnes de sexes différents ; plusieurs de ses partisans en sont convenus euxmêmes (i).

Les procédés du magnétisme étant capables de produire quelquefois des effets thérapeutiques très-prononcés , ils sont doués certainement de plus d’efficacité que le sommeil auquel on soumettait les malades dans les anciens temples pour y obtenir des songes , qui n’était , selon nous , qu’un sommeil naturel ; mais

(1) L’aveu de M. Teste, à ce sujet, peut donner lieu aux plus sérieuses réflexions. « J’ai la « douleur de le prédire, dit-il, le magnétisme « portera la flétrissure et la désolation dans « plus d’une famille. — Oui, ajoute-t-il encore, « cela est vrai, trop malheureusement vrai, le « magnétisme peut faire naître entre deux per- « sonnes de sexes différents un attachement « profond, extrême, insurmontable. » (Teste, Manuel pratique (lu Magnét. anim., p.470et474.)

comme ces procédés peuvent souvent amener des effets nuisibles , ils répondent moins au précepte d’Hippocrate :

Saltern non nocere. Les pratiques auxquelles on soumettait les malades, dans les anciens temples , constituaient une véritable médecine religieuse et morale qui ne pouvait jamais nuire et qui souvent pouvait être très-salutaire. D’ailleurs, le voyage, les bains, les frictions, la diète que les prêtres employaient conjointement avec l’incubation , avaient sans doute souvent bien plus d’efficacité que les procédés du magnétisme, et il n’en pouvait pas résulter les mêmes dangers. Enfin, quelle que soit la foi que l’on puisse avoir, au 19e siècle, dans le somnambulisme et le magnétisme, nous doutons qu’elle égale celle d’Aristide, qui eut la patience de se soumettre pendant treize ans à tant de pratiques de tous genres, parce qu’il les croyait conseillées par Esculape.

Les remèdes indiqués en songes dans les temples des anciens, et ceux que nous voyons conseillés par nos somnambules, présentent souvent beaucoup d’analogie.

Il serait assez difficile de savoir lesquels présentent le moins d’inconvénients. Les somnambules indiquent ordinairement les remèdes dont ils ont eu précédemment connaissance et qui reviennent à leur souvenir; bien des exemples doivent forcer à reconnaître qu’on s’expose aux plus graves dangers quand on s’en rapporte aveuglément à leurs prescriptions. De part et d’autre les moyens employés peuvent avoir quelquefois contribué aux guérisons; cependant nous leur attribuons bien moins d’efficacité qu’à l’influence morale et aux pratiques accessoires.

Mais en voilà bien assez sur ce sujet. Nous ne pousserons pas plus loin, quoiqu’il nous serait facile de le faire, cet examen des rapports qui existent entre le magnétisme animal et l’incubation dans

les temples d’Esculape, d’isis, et d’Osiris. Notre but n’est point d’entreprendre une discussion sur la valeur du magnétisme; nous l’avons déjà dit, nous ne voulons ni le combattre, ni le défendre. S’il peut être utile, qu’il se contente de son origine moderne, et qu’il n’ait pas la prétention de se retrouver partout et de vouloir tout interpréter à son profit. Qu’il cesse de vouloir nous faire croire à la véracité des anciens oracles, sous prétexte que ceux qui les rendaient étaient des somnambules ou des extatiques doués de la faculté de prévision. Qu’il cesse surtout de vouloir nous donner comme vraies toutes les histoires fabuleuses dont les écrivains de la Grèce et de Rome ont trop souvent rempli leurs ouvrages, parce qu’on veut les faire passer pour des faits magnétiques.

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