CHAPITRE PREMIER
Recherches sur l’origine de la Médecine ; elle paraît avoir été dans les premiers temps purement domestique et populaire ; ensuite elle a élé exercée par les prêtres, dans les temples de leurs dieux, chez les peuples les plus anciens.
L’histoire des premiers temps de la médecine est aussi obscure cjue l’histoire des premiers peuples; les seuls documents que nous possédions pour les époques les plus reculées, sont quelques passages de poètes, d’historiens ou de philosophes
bien postérieurs aux événements dont ils parlent, et qui ont souvent plus ou moins altéré la vérité, soit dans le but de plaire à leurs lecteurs par des récits agréables, soit parce qu’ils ont eux-mêmes été induits en erreur par des traditions mensongères.
Les peuples de l’antiquité ont presque tous eu l’usage d’attribuer à leurs dieux l’invention des sciences, des arts et de toutes les choses utiles. C’est ainsi que la découverte de la médecine a été par eux attribuée à Apollon, à Diane, à Minerve, à Mercure, à Isis, à Osiris, à Esculape. Cela vient probablement, soit de ce que les premiers hommes qui ont trouvé des soulagements aux maux de leurs semblables ont été ensuite déifiés par reconnaissance ; soit de ce que les premiers rois et les héros qui ont ensuite été mis au rang des dieux, se sont fait un honneur d’exercer la médecine, comme nous le voyons chez les rois d’Égypte ;
soit enfin de ce que les anciens peuples, ayant perdu le souvenir des hommes bienfaisants desquels ils tenaient leurs premières connaissances médicales, ont mieux aimé en faire honneur aux divinités qu’ils adoraient, que d’avouer leur ignorance.
Cet usage qu’ont eu les peuples de l’antiquité d’attribuer aux dieux l'invention de la médecine, a dû être une des principales causes qui ont porté les prêtres de ces divinités à s’arroger l’exercice de l’art de guérir dans leurs temples. Il faut y joindre la croyance qu’avaient les anciens, que les maladies venaient de la colère du ciel : quoi de plus naturel que de demander du soulagement à ceux que l’on croit nous avoir envoyé des maux en punition de nos fautes!
Cependant il ne paraît pas que chez les Grecs la médecine ait été d’une manière exclusive entre les mains des prêtres, dans les temps qui ont précédé la
g lierre de Troie; elle ne formait
point alors un état a part ; elle était exercée pai tout le monde et purement domestique. La vue du premier homme qui fut malade dut nécessairement inspirer à ceux qui 1 entouraient l’idée de trouver un remède à ses douleurs. On fit de là plusieurs tentatives plus ou moins grossières. Quand quelques - unes avaient réussi, on en conservait la mémoire; et ceux qui connurent, par expérience ou par tradition, le plus grand nombre de ces pratiques réputées salutaires, furent les premiers médecins. Ainsi donc il paraît que, chez le plus grand nombre des peuples de l’antiquité, la médecine, avant d’être sacerdotale, a dû être domestique. Cependant ceux dont il est fait mention dans ces siècles reculés, comme ayant exercé l’art de guérir, étaient des rois, des héros, des prêtres, des poètes, des devins, en un mot, des hommes d’une grande distinction, qui pensaient, sans
doute, n’avoir pas de moyen plus sur de se mettre au-dessus de leurs semblables, que de les soulager dans leurs souffrances.
Maxime deTyr attribue l’origine de la médecine à l’usage qu’avaient plusieurs peuples de l’antiquité d’exposer leurs malades dans les places publiques ou dans les passages les plus fréquentés, afin d'interroger les passants qui s’arrêtaient près d’eux et de leur demander ce qu’ils avaient fait ou vu faire dans des circonstances semblables (i). On peut faire remonter
(1) Nous allons rapporter textuellement !e passage de Maxime de Tyr ci ce sujet ( Dissertation XL). « Voici comment on rapporte que « la médecine a été jadis inventée : Les parents « des malades allaient les déposer dans les rues « et les passages les plus fréquentés; les pas- « sants s’approchaient, faisaient des questions « sur la maladie, et, selon qn’ils avaient été « atteints du même mal, et avaient été guéris «en prenant quelque chose, ou en faisant.
1 origine de la médecine clinique à cette coutume, qui a existé chez des peuples Ires-anciens , mais principalement chez les Babyloniens, les Grecs, les Espagnols, les Écossais (i), comme l’attestent Hérodote, Strabon (2), Plutarque (3), Sozo-
« quelque amputation, ou par la diète, cha- « cun indiquait le remède qui avait réussi. « L’identité des maladies fixa dans la mémoire « l’identité des médicaments qui avaient eu du « succès, et une courte habitude de l’ensemble « de ce résultat fut la mère de la science. »
(1) A ces peuples Slrabon ajoute les Égyptiens. Sprengel prétend que cela n’est guère vraisemblable, et que la médecine a été exclusivement sacerdotale en Égypte dès les temps les plus reculés. Il pense donc qu’il y a probablement une erreur dans le texte de Strabon, et qu’au lieu des Égyptiens, Aiyjn-101 , il faut lire les Assyriens, Aaaupioi.
(2) Géograph ., 1. XYI, p. 1082, et 1. III, p. 234.
(3) Plutarque parle de cet usage dans son opuscule qui est intitulé : S’il est vrai qu’il faille mener une vie cacher , chap 2.
mène (1), Servius (a), Isidore de Séville et quelques autres. Les Babyloniens en avaient même fait une loi, au rapport d’Hérodote (3).
On a prétendu, d'après quelques passages de Platon, de Celse, de Pline, que la chirurgie était plus ancienne que la médecine. Malgré ces autorités , cette opinion n’a rien de certain. Les moyens de guérison, dans ces premiers temps, consistaient principalement dans la connaissance de quelques plantes, dans des amulettes ou des pratiques superstitieuses, et il est probable qu’on dut appliquer d’aboi d ces moyens à tous les maux qui se présentèrent , soit qu’ils fussent des plaies ou des maladies internes. Homère, il est vrai, ne parle presque que des connaissances chirurgicales des fils
(1) IJistor. ecclesiastic., 1. 2, c. 7.
(2) Servius ad Virgilii Æneid. 1. XII, v. 395. (3j Histor. lib. 1, c. 197.
d’Esculape, Podalyre et Machaon, et ne dit pas qu’on les ait consultés dans la peste qui ravagea le camp des Grecs pendant le siège de Troie ; mais Homère, décrivant les combats de ses héros, n’a dû s’occuper que des blessures qu’ils recevaient. Son silence ne prouve point qu’on n’ait pas consulté Podalyre et Machaon dans la peste, vu qu’il parle de celte maladie en très-peu de mots.
D’ailleurs , le poète Arctinus de Milet, qui vivait peu de temps après Homère, dit positivement que Machaon s’occupait principalement de la chirurgie, et Podalyre de la médecine (1). Quoi qu’il en
(l) Ce passage d’Àrctinus de Milet nous a été conservé par Eustalhe, dans son Commentaire sur le XIP livre de X Iliade. Nous allons en donner la traduction avec les corrections qui y ont été faites par le professeur Welcker de Bonn, dans un Mémoire qu’il a publié sur les premiers témoignages de l’origine de la médecine interne chez les Grecs. ( Hecker , Liltera-
soit, ces deux fils d’Esculape suivirent plutôt l’armée des Grecs comme guer-
rische Annalen der Gesammten Heillcunde , t. 22, p. 26.) « Esculape avait enseignéà ses deux fils « la science de tout ce qui regarde les mala- « dies ; mais il avait rendu l’un plus habile « que l’autre. Il avait appris à Machaon à avoir « la main très-adroite pour retirer du corps les « javelots , faire des incisions et guérir les « plaies; il avait donné à Podalyre des notions « très-exactes pour reconnaître ce qui échap- « pait à la vue et pour guérir les maux incu- « râbles. Ainsi Podalyre reconnut le premier « la fureur d’Ajax à l’aspect de ses yeux élin- « celants et de l’indignation qui agitait son « âme. » Ce passage, qui se compose de huit vers hexamèLres, et qui est d’un auteur qui écrivait peu de temps après Homère, est bien plus important que ce qu’ont pu dire Celse, Pline et même Platon, sur l’ancienneté de la chirurgie. Il prouve au moins qu’à l’époque où vivait Arclinus, on s’occupait déjà de diagnostic, et que l’on distinguait la médecine de la chirurgie. Enfin, la guérison des filles de Prœtus, roi d’Argos, atteintes d’aliénation mentale,
fiers que comme médecins (i) ; mais ayant acquis des connaissances spéciales sur le pansement des plaies et le traitement des maladies, ils s’en servirent pour donner des secours à leurs compagnons d’armes.
à l’aide de l’ellébore et des formules magiques, attribuée par plusieurs anciens auteurs au devin Mélampe, est bien aussi une- cure médicale.
(1) Ce ne fut que beaucoup plus tard, chez les Grecs, que des médecins non combattants suivirent les armées. Une loi de Lycurgue, citée par Xénophon (de Repablicâ Lacedem., c. 13) ordonne que des médecins suivent les armées lacédémoniennes, et qu’ils aient leur place parmi ceux qui ne combattaient pas. M. Hecker ( Hist . de la médecine , t. 2, p. 242) pense que ces médecins ne pouvaient être que des prêtres des temples. Schulz (Historia médicinal, p. 145), et M. Littré (traduction d’Hippocrate, p. 6) émettent la même opinion.