CHAPITRE II
Esculape adoré en Grèce comme Dieu de la médecine. À. quelle époque on a commencé à lui bâlir des temples et à y exercer la médecine ; combien ces temples, qu’on appelait A sclépions, étaient nombreux.
Quoiqu’avant le siège de Troie la médecine n’ait pas été chez les Grecs d’une manière exclusive entre les mains des prêtres, il paraît cependant que les Curâtes et les Cabires, qui furent les plus anciens prêtres de la Grèce, s’occupèrent déjà de l’art de guérir (i). Mais quand les Grecs eurent commencé à adorer Esculape comme dieu de la médecine, et à lui ériger des temples, ses prêtres ne tardèrent pas à devenir les seuls médecins. M. Lit-
(1) Sprengel, Hist. de la médecine , t. I, • c4.
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Iré (i) pense qu’Esculape , dieu de la médecine, est venu, comme tous les dieux de l’Olympe grec , des régions de l’Orient. Un savant médecin allemand, M. Rosenbaum, soutient aussi que c’est de l’Orient qu’est venue aux Grecs l’idée d’adorer un dieu de la médecine (2) ; il se fonde sur ce qu’Homère ne regarde Esculape que comme un homme, et sur ce que les sacrifices, les formules magiques et les songes à l’aide desquels on traitait les malades dans les temples, annoncent les coutumes de l’Orient. Al. Malgaigne (3) est tenté de croire que les Grecs ayant emprunté, soit aux Egyptiens, soit
(1) Traduct. des œuvres d’Hippocrate^ 1. 1, p. 6.
(2) M. Rosembaum a émis cette opinion clans une analyse de l’Histoire de la médecine , du docteur Isensée, qui a été insérée dans la Gacette médico-cliirurgicale de Salzbourg, tom. 1, 1841, p. 155.
(3) Lettres sur l’Histoire de la chirurgie , insérées dans la Gazette des hôpitaux , en 1842. Ces
aux Phéniciens, un dieu médecin du nom d’Esculape, le confondirent avec le père de Podalyre et de Machaon ( i).
Les auteurs anciens ne sont pas d’accord sur l’époque où l’on a commencé à adorer, en Grèce, Esculape comme un dieu, et à lui bâtir des temples. Apollodore d’Athènes, cité par saint Clément
lettres, de M. Malgaigne, contiennent plusieurs idées ingénieuses.
(1) Schulz ( Historia medicinœ , p. 116) est également d’avis que les Égyptiens et les Phéniciens ont adoré un dieu de la médecine longtemps avant les Grecs. Pausanias (lib. 7, c. 23 ) dit qu’en visitant un temple d’Esculape , il trouva un habitant de Sidon qui lui dit que les Phéniciens connaissaient beaucoup mieux que les Grecs les choses divines; qu’ils regardaient Esculape comme l’air qui donne la santé aux hommes et aux animaux, et qu’ils lui donnaient pour père Apollon ou le soleil qui, par sa marche, règle les saisons et cause la salubrité de l’air.
d’Alexandrie (1), prétend que ce fut cinquante-trois ans avant la prise de Troie. Pausanias (2) fait mention d’un temple d Esculape, a Amyclée, qui aurait été consacre par Hercule, en reconnaissance de ce qu’Esculape l’avait guéri d’une douleur à la cuisse. Cependant, malgré ces autorités, il paraît certain que le culte d’Esculape n’a point existé antérieurement au siège de Troie. Homère n’en parle nulle part ; il ne regarde Esculape que comme un excellent médecin, et Hésiode n’en fait pas mention dans sa Théogonie. Alexanor , fils de Podalyre , fit. bâtir , selon le témoignage de Pausanias, à Titane, ville du Péloponèse , un temple en l’honneur d’Esculape, son aïeul. Dujardin (3) ,
(1) Stromal ., lib. l,e. 21.
(2) Grœciœ description lib. 3, c. 19.
(3 ) Histoire de la chirurgien tome 1, page
Sprengel (i) et M. Hecker (2) pensent que ce temple, qui fut construit environ 50 ans après la prise de Troie, fut le premier où un culte divin fut rendu au dieu de la médecine.
M. Malgaigne (3) est d’avis que le culte d’Esculape est d’une époque encore plus moderne, et un savant Danois, Birger Thorlacius (ù), va jusqu’à prétendre qu’il ne date que du 5e siècle avant Jésus-Christ. La raison qu’il en donne est que Pindare, dans sa 3e Pylliique, ne parle d’Esculape que comme d’un héros et non comme d’un Dieu; mais Thorlacius 11’a pas fait
(1) Histoire de la médecine , traduite par M. Jourdan, tom. 1, p. 132.
(V) Gcschichte der Heilkunde ; Berlin , 1822, t. 1, p. 55.
(3) Lettres sur l’histoire de la chirurgie , insérées dans la Gazette des hôpitaux.
(4) Prolusiones et opuscula argumenti maxime philologici. Copenhague, 1806, Ionie I, page
attention qu’Hipys de Reggio (i}, écrivain contemporain de Pindare, fait mention de l’exercice de la médecine dans le temple d’Épidaure; et, quoique l’histoire d’une guérison miraculeuse d’une femme qui avait le ver solitaire, qu’il attribue à Esculape, ne soit qu’un conte absurde et ridicule, cela ne prouve pas moins qu’à l’époque où vivait Iiipys de Pieggio, le temple d’Épidaure existait déjà, et qu’Esculape y était adoré comme un dieu (2).
(1) Cité par Elien (Hislor. animalium , 1. IX, c. 33).
(2) Yoici celte guérison miraculeuse, telle que la rapporte Hipys de Reggio, cité par Elien : « Une femme était atteinte d’un lœnia, et les « médecins les plus habiles avaient renoncé 'à « la guérir; elle s’en alla à Epidaure et pria les « dieux de lui donner sa guérison. Esculape était « alors absent. Les gardiens du temple firent « coucher celte femme dans le lieu où le dieu « avait coutume d’opérer ses cures ; elle obéit. « Eux, voulant remplacer Esculape, lui cou-
Quelle que soit l’époque à laquelle on ait bâti le premier temple à Esculape, il est certain que ces temples devinrent
« pèrent la tête, et l’un d’eux introduisant sa « main dans le ventre, en relira le ver qui « était d’une grandeur extraordinaire. Us vou- « lurent ensuite remettre la tête en place, mais « ils ne purent en venir à bout. Le dieu arriva « sur ces entrefaites; il blâma l’imprudence de « ses ministres, remit la tête sur le tronc, et « renvoya la femme en parfaite santé. » Elien n’élève aucun doute sur l'authenticité de ce fait; bien plus, il en prend occasion de vanter la bienfaisance et la puissance d’Esculape. Celle histoire, toute absurde qu’elle est, n’en est pas moins le plus ancien document qui existe sur la médecine des Asclépiades, et l’on n’y a pas fait l’attention qu’elle méritait. Ilipys de Reggio, qui la rapporte, vivait, suivant Suidas, au temps de la guerre des Perses, sous Darius et Xercès; il était par conséquent bien antérieur à Hippocrate. On voit par là qu’à celle époque les Asclépiades cherchaient déjà à inspirer aux peuples de la confiance en leur dieu , en lui attribuant de faux miracles. Il
bientôt très-nombreux dans la Grèce ; on leur donnait le nom d ' Asclépion; il y en avait dans presque toutes les villes. Scliulz (i) en compte 63 dont Pausanias fait mention, et il ne comprend pas dans ce nombre quinze temples dédiés aux divinités médicales égyptiennes, dont le culte fut introduit plus tard en Grèce. 11 est probable que ce fut peu de temps après la fondai ion de ces temples, que les prêtres d’Esculape, qui se disaient ses descendants, et qu’on appelait les Asclépiades (2),
paraît en outre qu’il y avait alors en Grèce des médecins autres que les Asclépiades ; élaient-ce des philosophes ou bien des prêtres appartenant à des temples autres que celui d’Epidaure?
(1) Historia medicinœ, p. J 15.
(2) Plusieurs médecins grecs ou romains prirent le nom d’Asclépiade en l’honneur de ces anciens prêtres. Chr. Fred. Harles a composé une savante dissertation à ce sujet ( Ue meclicis veleribus Asclépiades cliclis. Bonne, 1828, in-4° ). Plusieurs de ces médecins vécurent au temps des empereurs romains.
commencèrent à y exercer la médecine, sous le voile de la superstition et du mystère. Les malades y accouraient de toute part, et pendant leur séjour on mettait en usage différents traitements ; les remèdes étaient le plus souvent conseillés par le dieu lui-même, qui apparaissait en songe au malade.
Cet exercice de la médecine dans les temples d’Esculape peut se partager en deux époques. Dans la première, qui s’étend jusqu’à Hippocrate, les Asclépiades, quoiqu’employant des remèdes le plus souvent superstitieux, ont rendu des services à la science par le goût que quelques-uns d’entre eux ont montré pour l’observation. On doit convenir que dans ces temps de barbarie la médecine pût faire plus de progrès entre les mains d’une corporation comme celle des Asclépiades, que si elle eut été domestique et populaire. Il n’est pas probable qu’à une époque aussi reculée, où les arts et
les sciences étaient encore dans l’enfance, il eut pu surgir tout-à-coup un homme de génie qui ait élevé la médecine au rang de science. Dans la seconde époque, qui s’étend depuis Hippocrate jusqu’à l’établissement du christianisme, la médecine des temples dégénéra peu à peu, et ne fut le plus souvent qu’une jonglerie grossière. L’exercice de l’art de guérir ayant été pendant plusieurs siècles l’apanage presque exclusif des prêtres, ce sujet mérite de fixer l’attention du médecin, du philosophe et de l’historien. La médecine fut encore pratiquée, soit en Grèce, soit chez divers anciens peuples, dans d’autres temples que ceux d’Esculape ; mais comme nous possédons plus de détails sur ces derniers, nous commencerons par en parler (i); nous examinerons
(3) A cause du peu de documents que nous possédons, nous serons quelquefois obligés de rapporter quelques-uns des usages qui sont
quels étaient les traitements employés et les moyens accessoires qui pouvaient contribuer à leur réussite. Nous dirons ensuite quelques mots du degré d’instruction que pouvaient avoir les prêtres médecins.
donnés comme appartenant à la pratique des autres temples, parce qu’il est assez probable qu’ils devaient être à peu près les mêmes dans les Asclépions.