‹ Recherches historiques sur l'exercice de la médecine dans les temples, chez les peuples de l'antiquité, suivies de considérations sur ... les guérisons ... à l'aide des songes, et le magnétisme animal, et sur l'origine des hôpitauxChapitre 6 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Principaux temples d'Esculape ; leur situation. Comment les prêtres, qu'on appelait les Asclépiades, y exerçaient la médecine. Pratiques auxquelles ils soumettaient les malades avant de les admettre en présence du dieu : diète, purification, bains, frictions, sacrifices, prières, nuits passées dans les temples, incubation. Songes que l’on recevait dans le temple, et que l’on croyait envoyés par le dieu. Scène du Plutus d’Aristophane. Serpents consacrés à Esculape. Offrandes, inscriptions et tables votives.

Les temples d’Esculape, dont les principaux étaient ceux de Titane (i), d’Épidaure (2), de Cos, de Cnide , de Per-

(1) Fréret ( Mémoires de l’Académie des inscriptions, tom. 21, p. 27 ) pense que le temple de Titane, le plus ancien de ceux construits en l’honneur d’Esculape, n’était peut-être originairement qu’un tombeau.

(2) On croyait qu’Esculape était né à Epi-

game (i), de Tricca, de Tilliorée et d’Egée (2), étaient, pour la plupart, situés dans des lieux très-salubres et très-agréables, entourés de bocages et de jardins

daure; tout le pays qui environnait cette ville lui était consacré. C’est d’Épidaure que son culte a été transporté dans la Cyrénaique, dans l’île de Crète et dans toute la Grèce (Pausanias, lib. 2, c. 26).

(1) Le culte d’Esculape fut apporté d’Épidaure à Pergame par Arcliias, fils d’Aristechmus, qui avait été guéri par le dieu de la médecine d’une blessure faite à lâchasse. (Pausanias, lib. 2, c. 26 ). Fréret ( Mémoires île V Académie des inscriptions , t. 21, p. 32) pense que le temple d’Esculape n’y a été construit que postérieurement à l’établissement du royaume de Pergame, qui a commencé en l’an 283 avant J. C. C'est de Pergame que le culte d’Esculape a passé à Smyrne.

(2) Le temple d’Égée, en Cilicie, ne devint célèbre qu’à une époque moderne. Apollonius de Thyane y séjourna quelque temps pendant sa jeunesse ; il y fut initié au culte d’Esculape, et y reçut des prêtres de ce temple des leçons

enchanteurs (i). Quelques-uns étaient situés sur de hautes montagnes (2) ; on avait souvent eu soin de les construire dans des endroits où il y avait des sources d eaux minérales. On voit de suite que le séjour que faisaient les malades dans ces lieux agréables, l’air pur qu’ils y respiraient , le changement de régime et de leurs habitudes , la dissipation qu’ils éprouvaient , devaient contribuer pour beaucoup à leur guérison.

Mais la partie essentielle du traitement consistait dans le séjour qu’ils faisaient dans le temple, où ils passaient la nuit et où le dieu leur apparaissait en songe,

dans l’art de tromper les hommes. Plus tard, il guérit aussi des malades dans le temple d’Esculape, à Pergame. (Philostrate, Fie d’Apollonius, liv. IV, c. 11.)

(1) M. Littré (traduction des œuvres d’Hippocrate, t. I, p. 10) prétend qu’un bois sacré entourait toujours les Asclépions.

(2) Plutarque, Questions romaines , c. 94.

ainsi que dans diverses pratiques auxquelles les prêtres les soumettaient avant cette apparition. Ce séjour dans le temple était appelé par les Grecs ey>toüp.rlci;, et par les Romains, incubatio. De là les mots de Plaute, incubare Jovi ( 1), coucher, dormir dans le temple de Jupiter (2). De là encore cette phrase du même poète : Hic leno œgrotus incubât in Æsculapii fano (3).

Avant d’admettre les malades en présence du dieu, les prêtres avaient l’adresse de les soumettre à diverses pratiques dont la plupart étaient propres à leur exalter

(1) Plaut., in Curculione , act. 2, sc. 2.

(2) On peut voir sur ce sujet Virgile (Æneid., 1. 7, v. 85-92). Servius, dans son commentaire sur ce passage, définit ainsi le mot inctjb.yre : Incubare dicuntur hi qui dormiunt ad accipienda responsa. Terlullien (De anima, c. 94) appelle ceux qui allaient dormir dans les temples : incubalores fanorum.

(3) Plaut , in Curculione , act. 1, sc. 1.

l’imagination, et l’on connaît assez son influence sur les maladies. On leur imposait une diète de plusieurs jours, afin qu’ils fussent plus dignes d’approclier de la divinité (1). Galien dit même qu’ils étaient tellement soumis à la volonté de ces prêtres, qu’ils restaient quelquefois pendant quinze jours sans boire ni manger, et ce médecin remarque, à ce sujet, que ceux qui le consultaient ne lui obéissaient pas à beaucoup près aussi ponctuellement (2). On voit, par un passage de Philostrate (3), qu’ils n’entreprenaient pas la guérison de ceux qui 11e voulaient pas se soumettre au régime (4). Dans plusieurs temples, on

(1) Slrabonis Geograph 1. XIV.

(2) Leclerc, Histoire de la médecine , liv. 1, c. 20.

(3) Vita dpollonii Thyanœi, 1. 1, c. 6.

(4) Philostrate ( Vita Apollonii Tliyanœi, 1. 1, e 9) rapporte que pendant qu’Apollonius de Thyane était dans le temple d’Esculape , à Égée, ville de Cilicie, un jeune homme hydro-

exigeait aussi que les malades se privassent de vin pendant plusieurs jours (r).

Les profanes ne pouvaient pénétrer dans le temple avant d’avoir subi des purifications (2). On leur faisait prendre des bains d’eau simple ou d’eau minérale , qui étaient accompagnés de frictions, d’onctions, de fumigations. Les prêtres y joignaient encore un autre genre d’impres-

pique vint se faire traiter par ce dieu. Pendant qu’il était en traitement, il continuait à se livrer aux plaisirs de la table. Esculape ne faisait point attention à lui et ne lui envoyait point de songe ; le jeune homme s’en plaignit fortement. Enfin le dieu lui apparut et lui promit sa guérison , s’il consultait Apollonius. Le malade exécuta cet ordre ; Apollonius lui fit changer de manière de vivre et le guérit.

(1) Philostrat., Vil a Apollonii, 1. 2, c. 37.

(2) Ces temples étaient des sanctuaires où il était défendu d’entrer avant d’être purifié. Aucun malade ne pouvait mourir et aucune femme ne pouvait accoucher aux environs du temple d’Épidaure (Pausanias, 1. 2, c. 27).

sions bien puissant : ils racontaient en detail aux malades les cures merveilleuses du dieu , et leur montraient les inscriptions et les offrandes qui en faisaient foi (i).

Un sacrifice terminait tous ces préliminaires. Il consistait en un bélier ou quelques autres animaux (2). Cette offrande était toujours accompagnée de prières ferventes (3), dans lesquelles on avait soin de répéter tous les noms du dieu, et pour que l’on n’omît rien, le prêtre lisait lui-

(1) Plutarch., de Pyth. oraculis.

(2) Pausanias (1. X, c. 32) dit que, dans le temple de Titliorée, on immolait à Esculape tous les animaux quelconques , excepté les chèvres. Suivant le même auteur, on sacrifiait, au contraire, des chèvres dans le temple d’Esculape, à Balanagre, dans le pays des Cyrénéens. Cela fait voir qu’il y avait souvent des usages différents dans les divers temples du dieu de la médecine.

(3) Plinii Wst. natur 1 28, c. 2.

même la prière à liante voix, et celui qui faisait l’offrande la répétait. Souvent ces prières étaient chantées avec accompagnement de musique (i). Platon dit même qu’il y avait à Epidaure des poètes rhapsodes occupés à composer des hymnes en l'honneur d’Esculape^).

Enfin, la dernière scène arrivait; on était admis en présence du dieu, et là, les moyens magiques et propres à agir sur l’imagination n’étaient pas épargnés. On profilait de la confiance que l’on avait alors pour les songes; on faisait coucher les malades dans le temple pendant la nuit, souvent sur la peau même du bélier qui avait servi au sacrifice (3;; d’autres fois

(1) Aristidis Oratio sacra quarla.

(2) Platonis, Ion.

(3) Pausanias (1. l,c. 34) dit que ceux qui veulent consulter Amphiarus se couchent sur la peau du bélier qu’ils viennent d’immoler. ^ irgüe (Æneid., 1. Mil, v. 81) représente le prê lie qui veut obtenir en songe une réponse

clans des espèces de lits qui étaient situés près de la statue de la divinité (i); dans d autres cas, enfin, entre les portes et les balustrades du temple, ou même quelquefois dans d’autres lieux de l’édifice. Les prêtres ordonnaient de dormir et d’attendre l’arrivée d’Esculape et des songes prophétiques.

Les anciens distinguaient les songes qu’ils regardaient comme célestes ou envoyés par la divinité, des songes ordinaires. Ces derniers, dit Jamblique (2), arrivent quand nous sommes plongés dans un profond sommeil, tandis que les songes célestes surviennent quand nous sommes

du dieu Faune, couché sur la toison du bélier qu’il a sacrifié. Un peu plus loin, on voit le roi Latinus immoler cent brebis et se coucher sur leurs peaux pour obLenir un oracle.

(1) Dans le temple d'Esculape, à Tithorée, il y avait un lit à droite de la statue du dieu. (Pausanias, lib. X, c. 32.)

(2) De Mysteriis Ægyptiorum.

dans un état mitoyen entre la veille et le sommeil, ou entre le sommeil et la veille, ou même quand nous sommes tout-à-fait éveillés. On entend ordinairement une voix entrecoupée qui ordonne ce que Ton doit faire. Ce passage de Jamblique pourrait faire présumer que les songes arrivaient communément aux malades peu de temps après qu’ils étaient couchés. Cependant Tertullien (i) dit que l’on avait surtout foi aux songes qui survenaient le matin, parce qu’alors la vigueur de l’ame se dégage et que le sommeil se relire ; et Philostrate (2) rapporte que les interprètes des songes ne voulaient interpréter les visions que quand elles avaient lieu le matin, parce que l’esprit est alors délivr é des vapeurs du vin et des mets (3).

(1 ) De Anima, c. 48.

(2) Vita Apollonii Thyanœi, lib. 2, c. 35.

(3) Il nous semble que la raison que donne ici Philostrate n’est pas valable pour les songes qui avaient lieu clans les temples, à cause de

Il est probable que souvent les prêtres faisaient entendre dans le temple des paroles que des hommes crédules et à demi endormis, dont l’imagination était fortement préoccupée , prenaient pour des songes ou pour des oracles. Quant aux songes qui arrivaient quand on était éveillé, nous croyons que c’étaient des hallucinations.

On admettait plusieurs espèces de songes, et on leur donnait différents noms. Quelquefois le dieu apparaissait lui-même, seul, ou accompagné d’Hygie, de Panacée, de Telespliore (i) , ou de quelque autre

la diète à laquelle les prêtres soumettaient leurs malades.

(1) Telespliore était un dieu enfant. On lui a aussi donné le nom d’Évémérion ou Acésius. On l’a regardé comme le dieu des convalescents; mais il règne beaucoup d’incertitude à son égard. Sur plusieurs monuments antiques les figures de Télesphore, d’Hygie et d’Esculape se trouvent souvent ensemble. Télesphore y est

divinité (i). D’autres fois, on voyait les médicaments eux-mêmes. Ainsi, suivant Je rapport de Pline (2), un soldat mordu par un chien enragé , fut préservé de la rage, quoique commençant déjà à éprouver l’horreur des liquides, par la racine de rosier sauvage, qui avait paru en songe à sa mère ; et cet auteur ajoute avec bonne foi que ceux qui ont depuis employé ce remède, ont obtenu le même succès (3).

représenté comme un enfant , revêtu d’une sorte de manteau sans manches, qui lui descend jusqu’au dessous des genoux et auquel tient une espèce de capuchon qui lui couvre la tête.

(1) C’étaient des enfants ou des parents des prêtres qui les suivaient et qui feignaient d’être ces divinités.

(2) Hist. natural ., lib. 25, c. 2.

(3) Un écrivain qui a soutenu l’antiquité du magnétisme ( Annales du magnétisme animal , mars 1819, p. 266) partage la crédulité de Pline ; il a grande confiance à la racine de cynorrhodon dans la rage, parce qu’elle a été prescrite en songe; il demande que sa vertu

Dans d’autres cas, le médicament était indiqué d’une manière allégorique. Ainsi , selon Artémidore(i), une femme qui avait mal au sein, ayant rêvé qu’une brebis suçait le lait de ses mamelles, fut guérie par l’application de la plante appelée arnoglosse, quisignifieen greclangued’agneau.

Quand les songes étaient allégoriques, les prêtres les interprétaient. Dans quelques cas aussi, les prêtres ou les gardiens du temple se livraient aux songes en place des malades (2). Enfin, nous voyons par des passages de Strabon (3) et de Pausanias ,

soit enfin vérifiée. Elle a été plusieurs fois employée, et les malades sont morts (Trolliet, Traité de la rage , p. 359). Elle entre d’ailleurs dans plusieurs préparations anti-hydrophobi-' ques qui ont été reconnues sans action, telles que le remède du chevalier Digby, celui de Tullin, etc.

(1) Oneirocritiç., lib. IV, c. 24.

(2) Strabonis Géographie? , lib. XIV.

(3) Geograph ., 1. XVII, p. 1152.

que les parents ou les amis des malades allaient également recevoir des songes pour eux.

Ce n’était pas toujours dans les temples que l’on se livrait aux songes : on en recevait aussi quelquefois chez soi; on les croyait envoyés par les dieux, et l’on y ajoutait également foi. Ainsi, Elien (i) rapporte que Vénus apparut en songe, sous la forme d’une colombe , à Aspasie qui avait une tumeur au menton, et lui conseilla , pour se guérir, d’appliquer sur celte tumeur des roses sèches prises dans les couronnes qui lui étaient consacrées. Aspasie fut guérie par ce moyen (2). Plu-

(1) Hist. variœ, lib. XII, c. 1.

(2) Aspasie dont parle ici Elien n'est pas la célèbre courtisane de Milet, l’amante de Périclès; mais bien Aspasie de Phocée, appelée d’abord Melilo, qui devint maîtresse de Cyrus le jeune et ensuite d’Arlaxerce, roi de Perse. Eournier-Pescay, auteur de l’article incubation, du Dictionnaire des sciences médicales , ne s’est

sieurs auteurs anciens affirment aussi qu Alexandre, étant au clievet de Ptolémée qui menait d’être blessé par une flèclie empoisonnée, s’etant endormi, vit en songe un dragon qui tenait dans sa gueule la racine d’une lierbe. On en fit usage, et Ptolémée obtint sa guérison. On trouve, dans les écrivains de l’antiquité, un grand

pas contenté de confondre ces deux personnages, il a encore supposé une lettre écrite par Aspasie de Milet à Périclès, dans laquelle elle lui rend compte longuement des cérémonies de l’incubation, à laquelle elle fut soumise dans le temple de Podalyre, par ordre de Vénus, pour y être guérie d’une difformité au visage, tandis que c’est Aspasie de Phocée qui fut atteinte de cette maladie. Fournier-Pescay dit que la traduction de cette lettre lui a été communiquée par Gustave Fournier, son fils, qui l’avait tirée d’un scholiaste d’Elien. Or, il n’existe pas même de scholies grecques sur Elien. Il est étonnant qu’on ait pu se permettre une semblable fiction dans un ouvrage scientifique.

nombre d’histoires de ce genre; nous n’en citerons pas davantage ici.

Aristophane, dans sa comédie intitulée Plutus , raconte d’une manière burlesque comment le dieu des richesses fut guéri de sa cécité par Esculape. Les sacrifices préliminaires , le séjour dans le temple , les fourberies des prêtres , leur avidité, l’apparition du dieu, tout y est relaté, et l’on est surpris de la manière dont Aristophane se moque des croyances de son temps, au milieu d’un peuple aussi superstitieux que les Athéniens (i).

(1) Celte scène du Plutus d’Aristophane étant ce qui existe de plus complet sur le sujet qui nous occupe, je crois devoir la rapporter ici en entier, en supprimant toutefois quelques hors-d’œuvre et les paroles des interlocuteurs, pour ne pas interrompre le récit. Le poète suppose que Chrémyle, citoyen d’Athènes, qui a, par hasard, rencontré Plutus, dieu des richesses, lui persuade de se faire guérir de sa cécité par Esculape, afin que n’étant plus

Dans les temples d’Esculape, on élevait constamment des serpents non venimeux et apprivoisés, et on les dressait pour di-

aveugle, il puisse désormais distribuer la fortune seulement à ceux qui le méritent. C’est Carion, valet de Chrémyle, qui conduit Plutus au temple. Yoici comment il raconle sa guérison : « Aussitôt que nous sommes arrivés près du «'temple d’Esculape avec Plutus, qui était alors « le plus misérable des hommes , et qui est « maintenant au comble du bonheur , nous « l’avons mené à la mer et l’y avons baigné. « Ensuite nous sommes revenus au temple « du dieu, et après avoir mis sur la table des , « pains et tout ce qu’on a coutume d’y consa- « crer avanl le sacrifice, et avoir fait brûler sur « l’autel un gâteau de fleur de farine , nous « avons couché Plutus sur un lit, selon l’u- « sage, et chacun de nous s’en est accommodé « un pareil. Il y avait près de nous un certain « Néoclidès qui, tout aveugle qu’il est, vole « plus adroitement que ceux qui voient le « mieux , ainsi que d’autres personnes at- « teintes de diverses maladies. Le ministre du « dieu, après avoir éteint les lampes, nous

verses supercheries à l’aide desquelles on surprenait les malades. On voit , par le Pluius d’Aristophane , qu’ils s’appro-

« a commandé de dormir, eide ne rien dire « si l’on entendait du bruit. Pour moi, je ne « pouvais dormir. Ayant tant soit peu levé « la tête, j’aperçois le prêtre qui prenait sur la « table les gâteaux et les figues sèches. Il a « ensuite fait le tour des autels pour voir s’il « n’y aurait point de gâteaux ; il a mis dans « son sac tout ce qu’il a trouvé. Ensuite je me « suis permis une farce bien risible : comme « le dieu venait à nous, je lui ai fait une dé- « charge des plus bruyantes , car j’avais le « ventre très-gonflé. Le dieu n’a pas paru y « faire attention, car il est scatophage ( qui « mange de l’ordure ) ; mais Iaso, sa fille, qui « le suivait, a rougi , et Panacée s’est délour- « née en se bouchant le nez, car je n’exhale « pas de l’encens. Après cela, Eseulape a fait la « ronde auprès de tous ses malades, examinant « le mal de chacun. Un enfant lui a apporté « un mortier de marbre, un pilon et une >< petite boîte. Il a commencé à broyer des « drogues pour les yeux de Néoclidès , en lui

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cliaient d’eux, les lëcliaient ou leur pinçaient les oreilles. On sait d’ailleurs que le serpent était un des principaux symbo-

« ouvrant les paupières, afin que la douleur « fût plus cuisante. Néoclidès s’est nais à crier « de toute sa force et voulait s’enfuir ; mais « Esculape lui a dit en, riant: Demeure, je « veux t’ôter, à l’aide de mes soins , l’envie « d’aller aux assemblées du peuple et d’y faire « de faux serments. Le dieu s’est ensuite assis « auprès de Plutus, et d’abord lui a tâté la « tête, puis lui a essuyé les yeux avec du « linge bien fin. Panacée lui a couvert la tête « et le visage avec un voile de pourpre. En « même temps Esculape a sifflé. A ce signal « deux serpents d’une grandeur extraordinaire « se sont glissés tout doucement sous le voile « de pourpre ; je crois qu’ils ont léché les « yeux du malade. Il a recouvré la vue, et s’est « levé de son lit en un instant. Moi, de la joie « que j’ai eue de ce miracle, je me suis mis « aussitôt à battre des mains et à réveiller « mon maître. Esculape a disparu incontinent, « et les serpents sont retournés dans leur re- «. traite. Mais avec quel empressement ceux

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les d’Esculape; on croyait même qu’il apparaissait sous cette forme (i). On le représentait le plus souvent sous la figure d’un vieillard avec une longue barbe, tenant à la main un bâton noueux entouré d’un serpent. Dans plusieurs monuments

« qui étaient à côté de Plutus se sont levés « pour l’embrasser ! ils ont veillé toute la nuit « près de lui, ont attendu le lever du soleil, « et, pendant tout ce temps-là, je n’ai fait que « louer le dieu Esculape de ce qu’en si peu « de temps il avait rendu la vue à Plutus et « augmenté la cécité de Néoclidès. »

On voit avec quel cynisme Aristophane se moquait des dieux qu’on adorait de son temps, et il osait le faire, dans des pièces jouées publiquement devant le peuple athénien, qui condamna Socrate à boire la ciguë, et qui rappela Alcibiade de Sicile, parce qu’on l’accusait d’avoir mutilé quelques statues de Mercure.

(1) Les serpents, dit Pausanias (lib. 2 c. 28), sont consacrés à Esculape; mais surtout ceux d’une certaine espèce qui sont d’une couleur brunâtre, et qui ne se trouvent que dans le territoire d’Épidaure.

antiques, on voit une femme qui donne dans une coupe à manger à un de ces animaux ; on a beaucoup discuté sur la signification de cet emblème. Bœttiger (i) pense que c’est la déesse de la Santé, ou même une simple prêtresse qui, par la manière dont le serpent reçoit les aliments qu’on lui présente, cherche à tirer un augure sur l’issue favorable ou funeste des maladies (2).

(1) Dos Æsculapiusdienst auf der Tiber insel, inséré dans Sprengel, Beitrœge zur Geschichte der Medicin., t. 2, p. 177.

(2) On sait que les anciens, dans les affaires les plus importantes, cherchaient à obtenir des augures sur la manière dont les animaux que l’on entretenait dans les temples, recevaient les aliments. Elien ( Histor . animalium , 1. XI, c. 2) rapporte que lesEpirotes élevaient des serpents dans un bois sacré entouré d’un mur et consacré à Apollon. Tous les ans ils envoyaient une prêtresse pour leur porter à manger. S’ils la regardaient d’un œil favorable et saisissaient de suite les aliments qu’elle leur présentait, on

Les remèdes prescrits en songes étaient souvent obscurs ou absurdes. Artémidore quoique bien crédule, avoue qu’il ne peut croire que les dieux puissent conseiller de semblables moyens; il ajoute que ceux qui se livraient aux songes ordonnaient souvent, non ce qu’ils avaient vu réellement, mais ce qu’ils feignaient d’avoir vu (i). On voit par là quelle était la bonne foi des prêtres ou des gardiens des temples qui faisaient le métier de songeurs.

Les médicaments ordonnés par les prêtres eux-mêmes paraissent avoir été le plus souvent ou superstitieux ou insignifiants; aussi, c’est moinspar les remèdes qu’ilsemployaientque l’on peut expliquer les guérisons qu’ils obtenaient, que par les moyens

en tirait l’augure que l’année serait fertile et exempte de maladies. D’après cela, il ne serait pas surprenant que les prêtres se soient servis des serpents comme moyen de pronostic.

(1) Arlemidori Oneiroeritic ., lib. IY, c. 24.

propres àagirsur l’imagination de ceux qui venaient les consulter. Après des jeûnes, des purifications, des bains, des frictions, des sacrifices, des prières , les malades étaient admis dans le temple, où ils passaient quelquefois plusieurs nuits. Il était difficile qu’ils n’y songeassent pas aux objets qui frappaient le plus leur imagination pendant le jour, et qui faisaient depuis longtemps l’objet de leur unique occupation. Hé bien! quand ces songes survenaient, ils les croyaient envoyés par un dieu. Cette confiance aveugle ne suffitelle pas pour expliquer bien des guérisons, même sans le secours des moyens employés? Les anciens, qui avaient recours avec tant de confiance aux pratiques superstitieuses, connaissaient cependant très-bien l’influence que peut avoir l’imagination pour la guérison des maladies.

Quand notre esprit, dit Platon, désire vivement une chose, dans la persuasion qu’elle sera utile, elle produit des effets

très-salutaires, quoique n’en étant pas capable par sa nature. L’auteur d’un ouvrage faussement attribué à Galien (i), en citant ce passage de Platon , ajoute que c’est ainsi qu’un malade peut être guéri par des cérémonies magiques ( incantatiu nibus) , s’il est bien persuadé quelles lui rendront la santé.

Cependant les moyens de traitement conseillés dans les temples n’étaient pas toujours insignifiants ; ils étaient même quelquefois d’une efficacité effrayante.

Ainsi, il fut ordonné en songe à l’orateur grec Aristide de se faire tirer cent vingt livres de sang (2). Le crédule malade interpréta l’oracle, et crut qu’il fallait pratiquer de fortes saignées. Une autre fois, une prescription bien aussi étonnante lui fut faite : un gardien du temple songea pour lui qu’il fallait qu’il fît enle-

(1) De incantatione libellus.

(2) Arislidis Oralio sacra secunda , p. 301.

ver ses os et ses nerfs, parce qu’ils étaient corrompus. La perplexité du songeur fut grande : il crut qu’il s’agissait de la plus terrible opération qui eût jamais été conçue. Heureusement, le dieu lui-même vint le rassurer, et lui dit que cela signifiait seulement qu’il fallait employer un remède assez énergique pour opérer un changement dans les nerfs et dans les os du malade. Le médicament qui fut ordonné n’était guère capable de produire un résultat aussi merveilleux : c’était tout simplement de boire de l’huile dans laquelle on n’aurait pas mêlé de sel (i). Aristide nous apprend encore que souvent Esculape ordonnait en songe de prendre de la ciguë, du gypse, des vomitifs, des purgatifs, des bains froids et autres moyens actifs (a).

Voici quelques exemples des moyens de traitement prescrits en songe : pour

(1) Arislitlis Oratio sacra tertia , p. 312, 313.

(2) Aristiclis in Æsculapium oralio.

hl

un homme qui avait des maux d’estomac, il fut ordonné de manger des dattes (i) ; pour un autre qui avait une hémoptysie, de boire du sang de taureau ; l'usage de la chair d’âne fut prescrit à un phthisique (a) ; un remède où entraient des vipères à un homme atteint d’éléplianliasis (3). Je n’ai pas besoin d’ajouter que tous ces malades guérirent. Un prêtre du temple de Pergame, qui éprouvait une douleur de côté qui durait depuis longtemps, obtint un heureux effet d’un moyen plus adapté à son mal, qui lui fut prescrit en songe : c’élait de se faire saigner à l’artère qui est en haut de la main (4). Varron (5) fait mention d’une ordonnance dans laquelle il était prescrit de manger de Pognon et du cumin, mais

(1) Arlemidori Oneirocritic 1. V, c. 89.

(2) Æliani Ilistoria animalium, lib. XI, c. 35.

(3) Galeni de Subfiguratione empiricâ.

(4) Galeni Methodus medendi,\\h. XIV, c. 8.

(5) Apud Nonium Marcellum, voce ccpe.

on ne sait pas pour quelle maladie. L’empereur Marc-Aurèle remercie les dieux de lui avoir indiqué en songe différents remèdes pour des crachements de sang et des étourdissements (i); il dit aussi qu’Esculape ordonne aux malades d’aller à cheval, ou de se baigner dans l’eau froide, ou de marcher nu-pieds (2).

On avait construit dans l’enceinte du temple d’Esculape à Epidaure un très-beau théâtre qui pouvait contenir de nombreux spectateurs. C’était l’ouvrage du célèbre architecte et statuaire Polyclète (3). Partout aux environs on pouvait admirer des chefs-d’œuvre de l’art : ainsi rien n’y manquait pour la distraction des malades. Il y avait près de plusieurs autres temples des gymnases dans lesquels on pouvait recouvrer la santé dans les affections chroni-

(1) De rebus suis, lib. I, c. 18,

(2) De rebus suis , lib. Y, c. 9.

(3) Pausanias, lib. 2, c. 27.

ques , à l’aide de l’exercice , des bains, des frictions (i). Galien fait mention d’un habitant de Smyrne appelé Nicomaque , qui avait contracté une telle obésité qu’il ne pouvait plus faire aucun mouvement , et qu ’ Esc u lape parvint à guérir à l’aide de violents exercices de corps qu’il lui faisait faire à jeun (2). Le même auteur (3) dit encore qu'Esculape recommande souvent aux malades la chasse, l’équitation , la gymnastique, l’exercice des armes et autres mouvements du corps. Il nous apprend aussi qu’à ceux qui étaient excités par des passions vives , il conseillait d’assister à des représentations bouffonnes , d’écouter la musique ou des chants mélodieux (4). L’orateur Aristide recevait des

(1) Sprengel, Histoire de la médecine , tom. J, p. 1G2.

(2) De differentiis morborum , c. 9. Mercurialis, de Arte gymnasticâ , lib. IV, c. 7.

(3) Gale ni de Sanitate tuendâ , lib. I, c. 8.

(4) Galien attribue ces prescriptions à Escu-

prescriptions à peu près semblables :

Esculape lui ordonnait de composer des vers ainsi que des discours , et dix chœurs formés d’hommes faits et d’enfants lui chantaient des hymnes dont il était l’auteur, en l’honneur du dieu de la médecine. Ces détails, qui sont à peu près les seuls que nous possédions , peuvent donner une idée des moyens hygiéniques et thérapeutiques prescrits par les prêtres des temples.

Enfin , les prêtres connaissaient aussi l’influence des voyages et d’un changement de climat sur certaines affections morbides et ils ne négligeaient pas d’y recourir; quand ils voyaient qu’ils ne pouvaient guérir les malades, ils les envoyaient dans d’autres temples. C’est ainsi qu’ils

firent visiter à l’orateur Aristide les tem-

lape de Pergame ; mais il est évident qu’elles ne peuvent appartenir qu’aux prêtres du temple.

pies de plusieurs villes. Galien (i) nous apprend qu’Esculape envoya à Pergame un habitant de la Thrace qui était atteint d’élépliantiasis. Le faux prophète Alexandre dont Lucien nous a transmis l’histoire, i qui exerçait la médecine à peu près comme

Iles prêtres d’Esculape, envoyait de même quelquefois les malades dans les temples . d’Apollon ou de quelqu’aulre divinité^).

On voit aussi par des passages d’Arisj topliane (3) , d’Artémidore (4) et. d’Hipys ; de Reggio (5), que quelquefois pendant que les malades dormaient ou feignaient de dormir , les prêtres leur faisaient des J applications sur diverses parties du corps

(1) De sub figurât ione empiricâ.

(2) Luciani Alexander sive pseudoproplieta , 1 § 29.

(3) In Pluto.

(4) Oneirocritic. , lib. Y, c. 61. Artémidore parle ici d’une incision au ventre faite par t Esculape à un malade.

(5) Voyez plus haut, p. IG.

et même des opérations chirurgicales.

Pour donner plus de confiance à ceux qui venaient dans les temples r les prêtres d’Esculape avaient établi en son honneur des fêles solennelles dont les pompes inspiraient le respect et exaltaient l’imagination. Les plus célèbres avaient lieu tous les cinq ans à Epidaure après les jeux isthmiques qui duraient trois jours. Elles étaient accompagnées de processions au flambeau , dans lesquelles on promenait solennellement la statue du dieu, en chantant des hymnes avec accompagnement de musique (i). On avait aussi fait tracer à l’entrée du temple d’Epidaure une inscription qui était bien propre à impressionner le moral des malades et à leur inspirer le respect pour le dieu auquel ils

(1) Le docteur J. G. Günz a publié une savante dissertation latine sur les fêtes d’Esculape. On la trouve dans les Opuscula ad viedicinœ hisloriam pertinentia , de Aclcermann.

venaient demander la santé ; elle était conçue en ces mots : Celui qui veut péj nétrer dans ces lieux doit avoir une ame pure (i). Enfin on voit par quelques inscriptions votives qui nous sont parvenues et que nous citerons plus loin , qu’après de belles cures obtenues , les prêtres avaient soin d’assembler le peuple afin d’avoir de nombreux témoins du miracle que venait d’opérer la toute-puissance 1 jj d’Esculape.

Lorsque les malades obtenaient leur guérison , ils faisaient au dieu des offran- ) des qui consistaient en des vasesprécieux , des couronnes d’or ou divers autres objets de grand prix : on offrait aussi quelquefois des pièces d’or ou d’argent qu’on avait coutume de jeter dans la source sacrée qui coulait près du temple (2).

(1) Porphyr., de Abüinenïui animalium , 1. 2, c. 17. Clemenlis Alexandrini Strumat lib. V, p. 551.

(2) Pausanias, 1. 1, c. 14.

Philostrate , dans la vie d’Apollonius de Tliyane (i), parle d’un riche Cilicien qui venait prier Esculape de lui rendre un œil qui avait été crevé ; il amenait avec lui une multitude d’animaux pour servir de victimes, plus deux vases d’or ornés de pierres des Indes très-précieuses et il promettait de redoubler encore ses dons et ses sacrifices si le dieu lui rendait la vue. On voit encore par plusieurs inscriptions et par quelques passages de divers auteurs que les amis ou les parents des personnes guéries faisaient aussi pour elles ces offrandes.

Enfin, dans certains cas on déposait dans le temple un bras, une main d’or ou d’argent ou quelque autre partie du corps qui avait souffert, ou bien on faisait peindre celle partie (2). Sur ces offrandes qui

(1) Lib. I, c. 10.

(2) O11 voit dans Y Antiquité expliquée , de Monlfaucon (tona. III, p. 250), une figure dana laquelle sont gravés des doigts, des pieds ou des

étaient conservées, on niellait ordinairement une inscription cpii était le plus souvent courte et très-simple, et qui contenait seulement, dans plusieurs cas , le nom de la divinité, celui de la personne guérie ou de celle qui faisait \' ex-voto pour le malade et rarement le nom de la maladie. Des inscriptions de ce genre existent encore en assez grand nombre (i) , mais

yeux, qui paraissent être des ex-voto faits à Esculape ou à quelque autre dieu.

(1) Yoici quelques-unes de ces inscriptions :

ASCLEPlO ET HYGIÆ MARCUS EX voro.

ASCI.EP10 P XELIUS POLIO \1SU MON 11 US l'OStUT.

ASCLFPlO ET HYGIÆ COETEKISyUE DUS DEABUSQUE I1UJLSQUE LOC1 SALUTAKIB.

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