CHAPITRE III
LES AUTRES PROVINCES MERIDIONALES : LA GUYENNE, LE LIMOUSIN, LA PROVENCE
Guyenne
Ce qui est vi'ai du Languedoc sera plus vrai encore pour les autres provinces du Midi qui ne sont rattachées à la Couronne que par des liens temporaires ou indirects.
Pourtant la Guyenne, bien que géographiquement très éloignée du cœur du royaume , aurait quelque raison de subir l'influence française : par suite de circonstances historiques, elle est, jusqu'à la fin de la Guerre de Cent ans, entre les mains des rois d'Angleterre, et ceux-ci emploient le français qui, depuis la conquête du xi® siècle, persiste comme langue de la Cour et qui est devenue, concurremment avec le latin, la langue de l'administration et du droit (1). C'est donc un gouvernement de langue française qui est installé ici, avec les rois anglais, comme avec les rois de France en Languedoc, A cette identité de situation politique correspond le i^arallélisme des résultats.
Le latin sert de moyen terme : en 1248, Simon de Montfort, troisième fils du vainqueur des Albigeois, qui est investi du gouvernement en Guyenne et en Gascogne, reçoit une plainte des communautés et des seigneurs (2) : cette plainte est rédigée en gascon, mais elle est traduite en latin pour être présentée à l'autorité souveraine. La réponse de Simon est en français, et une traduction latine y est adjointe : il eu sera de même en d'autres occasions. La chancellerie anglaise, jusqu'au xiv^ siècle,
(1) GiRY, Manuel de Diplomalique ; par décision d'Edouard III (1362), le français est déchu de cette prérogative : dans les documents et les lois anglaises, le français persista encore longtemps, malgré cette prcscripliou.
(2) Romania V, 1876, p. 367 sq.
préfère la langue latine, comme organe de la pensée. Dans les actes émanés d'elle, et conservés dans les Archives communales, Bordeaux, Agen, Ijibourne, Dax, c'est le latin qui prévaut. Les officiers de la Couronne n'ont aucun motif de forcer les habitudes des populations, et le latin est l'intermédiaire tout trouvé et, pour ainsi dire, traditionnel, entre les uns et les autres. Comme en Languedoc, les documents sont traduits dans l'idiome du pays, pour que nul n'en ignore, les mêmes difficultés amenant les mêmes compromis (1). On voit, par exemple, dans le Lis're des Coutumes de Bordeaux, une ordonnance d'Edouard II, de 1320, incorporée par le sénéchal de Guyenne, dans un de ses mandements : l'original a été libellé en français, mais la transcription est un essai de traduction en gascon (2). En 1388, une ordonnance du duc de Lancastre, lieutenant de Guyenne pour le roi, appelle les mêmes remarques : le scribe recopie avec des gasccnnismes involontaires le préambule officiel, mais il traduit en pur gascon les articles qui sont l'essentiel de l'ordonnance (3) ; en mai 1420, une lettre du roi d'Angleterre aux États de Dax est en français, mais une communication aux dits États faite par le connétable de Bordeaux est en gascon, et aussi la réponse des États (4). Que ces traductions ou ces transcriptions fautives soient dues à la chancellerie de Bordeaux ou aux scribes municipaux qui les ont insérées dans leurs recueils, elles prouvent devix faits : 1" on se conforme au besoin du public ; 2*^ le recrutement de
(1) Comptes-rendus de la commission des Mon. hist. de la Gironde, 1845-46, p. 26 (à propos de la Charte de Belin) « La charte de Philippe, donnée à Paris et rédigée en français ne se trouve reproduite ici dans l'idiome du pays que parce qu'elle fut traduite par les autorités locales ; c'est ce qui était pratiqué, pour tous les titres français ou latins, soit des rois de France, soit des rois d'Angleterre. »
(2) Archives municipales de Bdx. Livre des coutumes p. 564. C'est déjà du jargon franco-gascon. Ex : segont lo preport de la dite pétition a aver et tener a nostre volonté, et aussint los avomps perdoner tôt los areyratges que no sont dans illeques. »
(3) Le droit de clergie à Dax, ordonnance du duc de Lancastre par Degert, BuU.hist. et philol, 1899.
Débute ainsi : « Nos bolentz proveoyr sur ce bon remedi et a cause que negun deshuers en avant ne ait matere de complaiudre. » Le scribe est incapable de transcrire exactement le français ; il est plus à l'aise quand il vient au gascon.
(4) Arch, Mun, Bdx, — Registres de la Jurade t. IL
LES AUTHES PHOVINCES MERIDIOMALES 39
secrétaires capables de manier le français reste partout malaisé.
Dans les échanges de serments, chaque partie s'en tient à son parler habituel. En 1355, le roi d'Angleterre réunit à Bordeaux les représentants du duché pour c^u'ils jurent fidélité à son iils. Le serment du prince est en français, celui des communautés est en gascon : on n'attache aucune importance à la question de langue qui est réglée de la façon la plus simplement pratique (1).
Aussi les textes français sont-ils rares, mises àpart les ordonnances qui, à partir de 1394/95, sont expédiées par le duc de Lancastre (2). Quelquefois les scribes des communautés font un eiîort pour correspondre en français avec les autorités anglaises : une pétition de Saint-Emilion, adressée au roi d'Angleterre, au xiii^ siècle, est déjà en français très impur : maisc'est là une curiosité (3), En 1398, les maire et jurats de Bordeaux écrivent dans le même style une lettre à Renaud de Pons, conservateur des trêves (4). Dans les jurades d'Agen, dans le cartulaire de Dax, sont insérées, pour mémoire, des pièces en français. Enfin pour Aven, on a une charte en français de 1381, dont l'éditeur souligne lui-même le caractère exceptionnel (5). Ce sont là quelc[ues vestiges sporadiques, mais on ne saisit nulle part, pas plus en Guyenne qu'en Languedoc, des points de pénétration continue, des centres actifs de diffusion et l'ensemble de la population reste fermé à l'idiome du suzerain (6).
(1) GuiNODiE, Hist. de Libourne, Bordeaux, 18't5, t. I, p. 45. d'après le LiVre l'élu, fol. 'j : — G'. ArchU>. mun. Bdx. Livre dea coutumes, p. 489:
(2) Voir passim in Archives municipales de Bordeaux ; — Gui.nodie, Histoire de Libourne ; — • Abbadie, Le Livre noir et les établissements de Dur. — Aux Archives de Millau, en Rouergue, on conserve des lettres en français du Prince Noir.
(.3) GuiNODiE, t. II, p. 325 n.
(4) Correspondance historique et arcliéologi(iue, 189'i (livr. 25 mars), éditée par Chavanon, sous le litre : Une lettre missive au A'/l'« sièrh:
(5) Dubois, Une charte en langue française en 1:J81, Bull. soc. arch. du Cers,
(6) Faut-il faire état d'indices tels que celui-ci : Jourdan de la Trau, gouverneur viager de Mortagne-sur-Gironde fait en gascon son testament : il prescrit de faire un tableau avec un personnage « ab 1 rolle en sa man contenent lo devis que s'enset : « Mère de Dieu, mercy te cry. » Il s'agit d'une
^iO DES ORIGINES A LA GUEHRE DE CENT ANS
Au contraire, la persistance du parler local, en concurrence avec le latin, mais l'éliminant peu à peu dès le xiv^ siècle, se constate partout : dans les Chartes d'Agen, dans le Livre noir de Dax, dans Y Esclapot ou cartulaire de Montségur, dans le Lii're de vie de Bergerac, dans les Jurades de Bordeaux, dans les comptes communaux (Périgueux), dans les coutumes, chez les notaires, dans le Lisre de raison des Verdusan (1) (1359- 1478), dans les inscriptions (Saint- Michel de Bordeaux, xv^ siècle, à Cadillac, 1427). Les pièces de procédure enregistrent des témoignages en langue du pays : dans les Documents de la maison d'Armagnac- Fezensaguet (2), une pièce latine de 1401 fait parler un individu du pays, et le rédacteur ajoute en son gascon parlan. Les membres de la noblesse locale font de même : les documents de la maison de Galard comportent, par exemple, des pièces très variées du xiv^ et du xv^ en gascon (3). En 1398, un accord est signé par devant le sénéchal de l'Agenais, entre divers seigneurs de la région. Nompart de Caumont, Bérard d'Albret, Pons de Castillon, le Bâtard de Pardeillan, Mathieu d'Albret, Bertrand de Galard, à la suite d'un dillérend relatif à la prise de Tonneins : cet accord est rédigé en gascon (4). Bref, sauf les actes de provenance administrative, les archives des communautés, celles des particuliers, à quelque classe sociale c[ue ceux-ci appartiennent, ne fournissent que des textes latins ou gascons.
Revenons un moment à Bordeaux : c'est ici une capitale administrative, un grand port fluvial ouvert sur la mer et aux confins de la langue d'oïl : elle attire des fonctionnaires et des marchands ; sa population entretient des relations nombreuses avec les gens du roi d'Angleterre, avec les marins et les négociants du royaume de France. La situation du gascon y estelle ébranlée ? Y trouve-t-on quelque noyau de citoyens qui emploient couramment le français ? Il se peut que pour des raisons géographiques ou économiques le français y soit moins inconnu qu'en d'autres lieux de la province. Il n'y paraît pas,
légende : le français y est employé comme langue noble. Rev. des Soc. sav. des dép., 1866, p. 407.
(1) Publié par La Plagne-Barris, Revue de Gascogne, 1888, t. XXIX.
(2) Titre dun ouvrage de Durrieu, in Archives de la Gascogne, p. 29.
(3) XouLENs, Documents historiques de la Maison de Galard, t. I, passim.
(4) Ibid., t. II, p. 190.