‹ Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du midiChapitre 9 sur 76 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

C'est à coup sûr un événement considérable dans l'histoire •de la nation que le succès de la Croisade albigeoise, et les traités (avril 1229) qui l'ont sanctionnée : le roi de France implante sa souveraineté, loin des rives de la Seine, sur ces terres méridionales, qui n'ont eu d'autres maîtres que leurs comtes. Avec les territoires ravis, à Raymond VII sont constituées deux sénéchaussées, de Carcassonne et de Beaucaire, bientôt une troisième celle de Toulouse. De plus, il y a les espérances : le Rouergue, l'Agenais, le Quercy (en partie), l'Albigeois sont promis au frère du roi, Alphonse ; celui-ci mourra sans enfant et son héritage sera recueilli par Philippe III le Hardi en 1272. Ce noyau déjà compact qui a doublé la^superficie du royaume s'accroîtra ultérieurement : Comté de Bigorre, Gévaudan, Velay, Yivarais, Seigneurie de Montpellier, entre 1292 et 1350. De la Garonne au Rhône, du Massif ■Central aux Pyrénées, une masse territoriale bien agglomérée, solidement consistante et homogène devient terre française : elle s'organisera à bref délai sous le terme général de Languedoc. Les historiens de l'unité nationale se complaisent à mettre en relief cet agrandissement soudain. Mais il y a la contre partie : ce domaine comprend des enclaves plus ou moins indépendantes (Castres, Narbonne), des portions qui passeront à plusieurs reprises aux mains des Anglais (Quercy, Périgord, Agenais), des hefs détenus à titre provisoire (Bigorre) d'autres, à titre de pariage ou de co-seigneurie (Béziers, Uzès, Gévaudan, le Puy) d'autres qui sont dans la mouvance royale, mais qui vivent en marge du gouvernement royal (comte de Foix) (1). Ajoutons les aliénations ou les appropriait) L'histoire <( féodale « des pays langucdocicnî n'est exposée nulle part

tions temporaires, les mutations innombrables qui modifient de règne à règne la carte de ces possessions. Il y a là des causes permanentes d'instabilité, de conflits sans cesse renaissants ; dans la confusion des droits et des prétentions qui s'affrontent le roi aura à ruser, à négocier, parfois à s'imposer par des coups d'éclat plutôt que par le prestige de sa souveraineté. La complexité des questions est inhérente au régime féodal, et les difficultés (jvii en jaillissent sont la limite de la puissance publique. S'il est donc vrai que le roi s'est acquis un magnifique domaine sous le soleil, son autorité n'est, en maint lieu, que nominale ; elle devra s'exercer en toute prudence pour durer. Quelles que soient ses velléités d'organisation, il lui faudra toujours composer avec le chaos, avec le désordre, avec les situations acquises, avec les traditions établies. Le Moyen Age ne connaît pas la simplicité et la raideur de nos formules.

Sur ces peuples, l'influence française devrait fatalement agir. Les ordonnances viennent de la cour... Des fonctionnaires venus du Nord s'installent, des enquêteurs émanés du roi apparaissent, et il est loisible d'étudier les progrès apparents de la puissance royale. Pourtant ce qui frappe à la lecture des textes, des monographies locales, des grands recueils d'histoire provinciale, c'est moins la transformation que la persistance des institutions et des usages. Une action de surveillance, de contrôle, de tutelle se marque nettement, mais d'autre part, et presque partout le respect des privilèges locaux, la confirmation des franchises, le maintien et môme l'extension des prérogatives générales du pays (1). L'apparition d'Etats provinciaux propres au Languedoc en est le signe saisissant. Le roi de France s'est substitué au comte de Toulouse, voilà le grand changement : il veut asseoir son autorité, et il le fait ; mais niveler, point ; les populations restent ce qu'elles sont ; aussi l)ab de rébellion, pas même de résistance populaire, malgré la permanence de l'Inquisition et les intrigues de quelques sei-

avec clarté et continuité. L'Atlas Jiislorique de Longnon permet de se retrouver un peu dans les mutations successives dont ils sont l'objet. — ■ Voir aussi Histoire de Languedoc, t. X, note VI, page 26 et sqqs, et en dernier lieu, Gachon, Histoire du Languedoc, 1921. — • Voir enfin noire Appendice au livre I<=''.

(1) DoGNON, op. cit., p. 13. — • Tout ce qui suit est inspiré de cet ouvrage, et ressort amplement de toutes les monographies locales que nous avons consultées.

14 DES OluniNES A LA GUERRE DE CENT ANS

irneurs. Coiinne résultat naturel de celte politique, on voit naître et grandir au xiv*' siècle une sorte de conscience régionale qui groupe toutes les fractions de ce domaine, et les unifie. Le sentiment se répand que tous ces fiefs méridionaux assemblés sous l'égide du roi de France constituent une entité, entité qui est un monde à part dans le royaume. L'administration royale semble consacrer le fait en lui attribuant un nom spécial Lingua occiiana. Cette solidarité s'exprime j)ar les mots patria, respuhlica occitana, patria lingue occitane. « Le Languedoc, dit encore .Oognon, est une patria, sorte de moitié du royaume équivalent à la langue d'oïl » (1). Conséquence j^aradoxale de la conquête, on constate non l'incorporation intime au royaume, mais l'éclosion d'une sorte de particularisme languedocien.

Voilà quel est l'aspect politique du Languedoc, 150 ans après la conquête : si la royauté a quelque supériorité d'organisation sur les feudataires dont elle fait sa proie, elle est, comme eux et avant tout, animée de l'esprit féodal : elle arrondit son domaine sans penser à administrer, à gouverner. Y penserait-elle que les guerres féodales sans cesse renaissantes, et la guerre de Cent Ans qui est l'une d'elles, — mais effroyable, ruineuse et interminable, dressent devant elle et pendant trop longtemps trop d'obstacles. Le malheur des temps retarde l'élaboration d'une doctrine de gouvernement, ou du moins sa mise en pratique. Aussi pendant la période présentement examinée, l'administration royale a une suffisante besogne à sauvegarder sa souveraineté et à obtenir des subsides. C'est un anachronisme, ou, si l'on veut, une anticipation que de lui attribuer déjà le goût et le sens de l'assimilation unificatrice. Ces considérations historiques devaient être rappelées pour expliquer la lenteur avec laquelle la langue française pénétra dans les pays méridionaux.

Au moment où les possessions du comte de Toulouse vont passer avi roi de France, le français est dans toute la force du terme une langue étrangère. Ce sentiment de la différence de

(1) DoGNON, op. cit., p. 214.

LE LANGUEODC 15

langue est si vif que le mot lini^ua i^allica désigne la nationalité des gens du Nord par opposition à ceux du Midi. En 121G, rarche\ êque de Narbonne dit en parlant des troupes de Simon de Montfort : « Et cum vellem claudere portant, homines Gallice lingue qui erant ex parle comitis armati ignominiose repuleruni me » (1). • — « Homines nostri idiomatis, videlicet de lingua nosira » (2), dit ailleurs Raymond VI en 1220. — Dans une enquête relative à Albi (1228) il est dit : « et in dicto sigillo erat alia rota scripture in lingua gallica vel alla nohis exiranea » (3). Le rédacteur, qui est lieutenant du viguier, avoue ici son incapacité à reconnaître le français de toute autre langue étrangère. Ce témoignage souvent cité est par lui-même assez probant.

Telle est la situation initiale. Quel changement pourrait y porter l'administration royale puisqu'elle a pour langue officielle le latin (4), le latin qui est la langue écrite de tous les corps constitués, qui tient lieu de langue internationale, et qui, se superposant dans le royaume aux diversités dialectales, permiet de tenir celles-ci pour négligeables. Il est encore le moyen le plus commode d'être entendu de tous en tout lieu. C'est à peine avec Philippe le Bel que le français s'introduit en proportion notable, dans l'usage de la Chancellerie. N'en concluons pas aussitôt que l'administration employant le français, les administrés l'adopteront de gré ou de force, et que son expansion dans le Midi date de là. Car les actes concernant le Midi, qu'ils émanent du roi ou des sénéchaux, ne cessent pas d'être rédigés en latin. C'est même une pratique qui paraît réglementaire, comme il ressort d'une ordonnance sur le fait des Monnaies de 1317 : « super facto monetarum fuit scriplum prout sequitur bonis villis, videlicet gallicanis in gallico, et occi-

(1) Histoire de Languedoc, lomc X, p. 27.

(2) Ibid. II y a aussi d'autres textes analogues, au même endroit.

(3) Ibid., tome VIII, col. 910.

(4) Ce que reconnaît expressément un texte cité plus loin. Ordonn. des des rois^ tome XII, p. 75 : non in latino, licel siylus curie nostre hoc requinU ■ — Cf. également Langlois, Le Règne de Philippe III le Hardi, p. 382 : « Il n'y a qu'un petit nombre de mandements rédigés en français ; parmi ceuxlà, il en est certainement qui sont des traductions faites d'après l'original latin ». Il s'agit des mandements de Ph. III. — Voir aux tomes VII et IX de r Hist. génér. de Languedoc, la niasse de documents rassemblés : il en ressort nettement que l'administration se faisait en latin.

lanis in latino )' (1), et d'une lettre adressée au sénéchal de llouergue (1319) : « item similes senescallo Tholose, Bellicadri, Petragoricensi Carcassone in latino et similes etiam in gallico » (2). La rédaction en français est réservée aux gens du Nord ; dans le Midi on envoie une expédition en latin. A défaut de statistique précise qu'on se reporte aux recueils d'ordonnances , aux Inventaires d'archives départementales et communales (série A série AA) aux preuves éditées par les historiens locaux et on constatera que les ac'es de l'administration royale écrits en français avant 1350 sont l'exception dans le Midi (3). Après cette date ils se montrent plus nombreux (4), mais c'est à partir de 1400 et au cours du xv® siècle qu'ils deviennent assez fréquents pour que le latin apparaisse à son tour, comme une exception. A titre d'indication, voici un relevé des documents reproduits par VHistoire de Languedoc (tome X). De 1350 à 1390, il y a près de cent actes du roi ou des officiers royaux en latin poyr 22 en français ; de 1390 à 1399 il y en a 14 en français, 5 en latin ; de 1400 à 1409, 9 en français, 5 en latin ; de 1410 à 1419, 10 en français, 1 en latin ; de 1420 à 1429, 14 en français, 4 en latin ; de 1430 à 1450, 28 en français, 3 en latin. — De 1350 à 1389 il y a 67 lettres de rémission en latin, 8 en français, de 1390 à 1400, 16 en français, 2 en latin. — Sans donner ce dénombrement comme une démonstration, il concorde avec l'ensemble des constatations possibles. Inutile d'ajouter que, dans les actes de l'Université, de l'Inquisition, de l'Eglise et des juridictions, le latin reste seul en usage bien plus longtemps encore, au moins jusqu'au XVI® siècle. Mais pour les actes de l'autorité royale auxquels on s'est plu à attribuer une force de propagande linguistique, ce n'est qu'au xv^ siècle que l'emploi du français y est généralisé.

(1) Cf. P. Meyer, Annales du Midi, 1889, p. 12. Ordonn. des rois, t. I, p. 754.

(2) Hist. de Languedoc, t. X, p. 605.

(3) On rencontre surtout le français dans les lettres de rémission.

(4) Aux archives communales de Toulouse, le registre AA 45 qui contient les actes des gouverneurs et lieutenants du roi de 1290 à 1390 est presque entièrement composé de pièces latines. — • Inventaire des archives communales de Toulouse, par Roschach, t. I. — • Introduc. p. XIX « les actes des officiers royaux sont quelquefois en français, mais le latin y prédomine jusqu'au xv^ siècle ».

Bien mieux ! non seulement la royauté ne pense pas à imposer le français, mais encore elle accepte les parlers locaux comme un fait naturel dont il faut s'accommoder. Pour nous, modernes, pour qui une nation unifiée ne va pas sans une langue nationale, il est malaisé d'imaginer les tolérances dont l'autorité a pu se montrer capable en d'autres temps. Au Moyen Age, rien de plus commun c[u'un souverain régnant sur des populations disparates, de langue comme de coutumes. Grâce au latin, le problème de la langue se trouve résolu. Aussi rien de plus libéral que la politique des rois à l'égard de la langue d'oc, et il est expressément recommandé par eux d'employer, suivant le besoin, roman aussi bien que latin. Cette facilité est rappelée par un notaire de Lautrec, au xiii^ siècle, qui rédige les privilèges de ce lieu : « ego possem facere et dictare praesens instrunienturn... romanis verhis i>el etiam in latine » (1). En 1318 (2), deux commissaires du roi rééditent une ordonnance de 1274 qui devait être traduite « in lingua patrie et vulgari «. Mais le fait le plus s'gnificatif date de 1352, après un siècle d'occupation. On s'est plaint au roi que beaucoup de Toulousains n'avaient pas connaissance des ordonnances royales et autres. Jean le Bon prescrit que ces documents seront désormais traduits in lingua materna (3), afin que nul n'en ignore. Ici on saisit sur le vif ce qu'il y a de conciliant dans la décision du souverain. Une recommandation analogue est ajoutée à une ordonnance de 1402/3 relative aux savetiers de Carcassonne, art. 31 : « et in presencia omnium illorum dicta presencia privilégia legentur et etiam explicahuntur de verho ad verhum in romancio sive romana lingua... » (4).

Ainsi l'usage persiste encore au xv^ siècle : tous les auteurs

(1) GiRY, Manuel de diplomatique, p. 466, note. Cité d'après Ordonnances des rois, t. VIII.

(2) Archives communales de Toulouse, A A 4, Voir Inv. de Roschach : un mandement de Philippe le Bel d'août 1289 est ainsi conservé en traduction [ihid. AA 4). — • Non loin de là, pour Beaumont sur Gimone, une pièce en roman de 1305 porte : « de part de nostre senhor lo rcy de Fransa e de Mossenhor lo Senescalc de Tholosa ». — • Mém. Acad. Toulouse, 1850, p. 113 sqqs. — Fondation de Beaumont sur Gimone, par Duboh. — Voir encore Jlist. gén. de Languedoc, IX, p. 263, un mandement royal de 1304 traduh en roman.

(3) Inventaire des Archiv. munie, AA 35-92.

(4) Ordonn. des rois, t. VIII, p. 569.

BauN ?

de monographies locales, ou d'inventaires d'archives ont relevé en maintes localités du Languedoc, et non des moindres, des pièces administratives conservées en traduction romane. A Narbonne on a signalé des actes de Philippe le Bel de 1313 ainsi traduits, et des lettres royales, où si la partie latine du texte a été maintenue telle quelle, la partie française a été mise en roman ; on en signale à Nîmes (1332-1337), dans l'Albigeois, à Rodez (1386), à Béziers (1411) (1). C'était là une coutume que la commodité imposa : un officier royal assisté d'un notaire et aussi d'un crieur public, se rendait aux assemblées locales, lisait pour la forme le libellé latin, et le traduisait ou le commentait en dialecte : de là, cette mention si fréquente dans les expéditions conservées lectis, et in romana lingua, in romancio, in vulgari e.rplanatis. Le français, on le voit, n'a avicun rôle à jouer dans les relations entre administrateurs et administrés : il ne dépasse pas le seuil des greffes et des chancelleries.

Ce système de la traduction, fort simple et commode, qui avait l'assentiment du roi, n'est pas, qu'on le sache, d'application exceptionnelle : il est courant, il est signalé partout, il durera jusqu'à la fin du xv® siècle et souvent bien après : il sera employé par les notaires, à l'égard de leurs clients ; il sera même étendu aux mandements ecclésiastiques : une bulle du pape est ainsi portée à la connaissance du public en 1343 (2).

(1) Les histoires des villes languedociennes fournissent des indications, des extraits, quelquefois aussi des textes complets, auxquels on peut se référer soit pour ces traductions, soit pour évaluer l'importance des actes administratifs latins. Pour Nîmes, Ménard, Histoire de Nîmes (en particulier t. II, ordonnances et mandements 1332, 1337, 1394/5).

Pour Toulouse, V Inventaire déjà cité (par exemple AA 3 n° 258).

Pour l'Albigeois, voir un article de Jolibois in Congrès Archéologique de France, Albi (1863), p. 494.

Pour iS'arbonne Blanc, Essai sur la substitution, etc., op. cit.

Pour Beaucairc, E-i ssette. Histoire admiiiistr. de B., t. II, 1889.

A. Rodez un mandement royal de 1386, traduit, est signalé par M. Boudet in Begistres consulaires de St-Flour. Inirod.

A Mende, une publication en vulgaire est ordonnée par le bailli royal 1338 (Arch. dép. Inv. série G).

Pour le Carcassonnais, voir Mahul, Cartulaire et Archives des comnumes de l'ancien diocèse et de l'arrondissement de Carcassonne.

(2) Mémoires de la société des lettres, sciences de l'Aveyron, 1879-80. CoNSTANs. Essai sur l'histoire du sous-dialecte de Rouergue. « Hugo de Vilareta presbyter indulgentiam transtulit in romans ». '

Tj'inquisition procède d'une manière analogue : le juge accompagné d'un notaire et des témoins vient lire à l'intéressé un extrait de ses fautes en vulgaire tandis que la sentence était proclamée en latin ; l'interrogatoire avait aussi lieu en roman (1). On voit de même une sentence de l'official du Puy proclamée, par ordre, en vulgaire (1327) (2). Nulle part, et sous aucun prétexte, personne n'essaye d'aller à l'encontre de cet usage général.

Et la royauté moins que personne. Uniquement guidée par le souci des commodités publiques, elle n'impose, dit un historien, ni sa langue, ni ses mœurs, ni ses lois (3). Il lui suffit d'être entendue en langue d'oil, aussi bien qu'en langue d'oc (4). Le latin, qui a le privilège d'être la langue diplomatique sinon la langue officielle, le perdra, mais non partout au profit du français. Entre le xiv^ siècle, où son règne décline, et le xvi^ où le français triomphera, il y a un interrègne où tous les vulgaires sont à égalité. Et dans le Midi, c'est le parler local qui va hériter pour deux siècles des positions que la langue savante abandonnera.

A, partir du xiv^ siècle, en effet, les textes en langue d'oc pullulent, et ils se multiplient à mesure qu'on approche de 1500. Les dénombrer, ce serait l'objet d'une bibliographie considérable, qu'il faudra bien dresser un jour, quand on voudra fixer définitivement l'histoire de ces idiomes. Il n'y a pas de fonds d'archives un peu ancien qui ne possède des centaines, voire, <n certaines localités, des milliers de feuillets

(1) Douais, L' Inquisition, ses organes, sa piocêdure, p. 258, 261 ; la sentence est d'ailleurs reproduite elle-mC-nie en vulgaire.

(2) Archives départemeiilalcs de la Ilaule-Loirc, série G.

(3) Conférences sut l'histoire de Montpellier, 1912, p. 55.

(4) Voici un extrait qui révèle cet état d'esprit. Ordonnances des rois de France, t. XII, p. 75. Lettre de Philippe VI sur les tanneurs et corroycurs de Paris (6 août 1345) : dictas vero ordinaciones nostras ut a personis dicta opéra sive artes excrcentihus que ut plurin.um latiniim non int(^Ui»aiit facilius et alioque interprète intelligi valeant, pro hoc perfectius observari, non in latino, licet stilus curie nostre hoc requirat. sed in «railico diclari il scribi fccirnus sub hac forma... etc.

écrits en roman du pays. Il faut avoir manipulé ces écrits, avoir parcouru les Inventaires qui en ont été dressés, pour se rendre compte des richesses philologiques inutilisées qu'il y a dans ces dossiers. Il suffirait même d'inspecter superficiellement les tables des Revues locales d'histoire et d'archéologie, et aussi le Bulletin historique et philologique, publié par le Comité du Ministère de l'Instruction publique, et encore les dépouillements de ces périodiqiies qu'oflrent les Annales du Midi depuis trente ans, pour s'assurer que les idiomes du Midi, au XIII®, surtout au xiv^ et au xv® siècles, sont loin d'avoir été frappés à mort par l'annexion du Languedoc. Il y aurait même inconvenance à insister sur ce fait, s'il n'avait été trop longtemps méconnu. On n'apprendra certes rien à quelques-uns, mais on surprendra la majorité du public, en rappelant que le parler local s'emploie couramment dans l'écriture, deux siècles et même trois siècles durant, malgré la Croisade des Albigeois. Les Coutumes, Statuts et Privilèges entre le xiii® et le xvi® siècle, sont très souvent rédigés en roman, ou, si le texte primitif est latin, ils sont traduits, in i'ulgari, in romantio (1). Pour la seule région de Montauban on en connaît une quinzaine en roman (2) ; pour le Comminges et le Nebouzan (3), on en a recueilli environ quatre-vingts, les uns en latin, les autres en roman, mais pas un en français (4). Oans les corps municipaux, on assiste à l'élimination progressive du latin par le roman, d'abord pour la confection de ces recueils de documents fondamentaux qu'on nomme Cartulaires : à Cahors, le Te Igitur (5), à Montpellier, le Thalamus (6), à Millau, le Lii're de V Epervier (7), le Lii>re Vert de Lacaune, puis dans les

(1) La coutume de Laguepie (Albigeois), récemment signalée, est traduite de lati en romans en 1354. (Bull. soc. sciences, arts, belles-lettres du Tarn 1922, n05).

(2) PoTTiER, Chartes de Couluii es du T. -et- Car. Bull. arch. et hist. du T. et G. XVII, 1889, p. 225.

(3) Decap, Chartes de Coutumes en Comminges et en Nebouzan, St-Gaudens, 1913.

(4) Il n'y a pas à tenir compte de celles qu'on ne connaît que par des traductions ultérieures, généralement faites au xvu^ siècle.

(5) Publication de la Société des Etudes littéraires, scientifiques et artistiques du Lot, 1888.

(6) Public, de la Société archéol. de Montpellier.

(7) Publié par L. Constans, Montpellier, 1882.

comptes et les pièces d'Impôts (comptes d' Aucamville (1) (1343-1446), comptes de Mende (2) (1361), comptes de Toulouse (3), comptes dAlbi (xiv^ siècle) (4), de Narbonne (5), de Montagnac (6) (xv® siècle), de Rodez, de Millau, de Béziers, de Lunel, de Castelsarrazin (7), de Saint- Antonin (8), etc.), dans les estimas de Toulouse (xiv® siècle) et les registres de pagellation (xv® siècle), dans les allivrements d'Albi, de Narbonne, d'Alais, dans les compoix de Narbonne, de Béziers, d'Albi, dans le cadastre de Caylus (9) ; dans les leudaires, tarifs d'octrois et marchés, dans les péages, leudaire de Saverdun (10), (1327), de Montréal (11) (début xv^ siècle), de Toulouse (12) (xv® siècle), de Peyriac-Minervois (13) (xiv** siècle), de Quillan (xv^ siècle), de Saint-Gilles (1324) ; dans les serments prêtés aux magistrats, dans les règlements corporatifs, — • Toulouse et Montpellier (xv® siècle), etc.. , — surtout dans les ordonnances de police et les criées, ■ — • même quand les criées sont faites par ordre du roi ou du sénéchal (Castres, 1355 ; A.lais, 1389 ; Beaumont-sur-Gimone, 1305, etc.). — A Montpellier, les archives des consuls de la mer, les actes de la police du port des Lattes sont presque entièrement rédigés en roman (14). Dans la correspondance avec les consuls, c'est encore le roman qui est employé : lettres missives de Jean Roques (15),

(1) Bull. arch. Tarn-et-G., 1906, p. 3^8.

(2) C. Brunel, Doe. linguist. du Gé^'audan, Biblioth. de l'Ecole des Chartes, 1916.

(3) /n^". soin. arch. municip. de Toulouse, passim.

(4) Vidal, Douze comptes consulaires d'Albi du \i\^ siècle, 2 vol. et Comptes consulaires d'Albi (1359-1360). Biblioth. méridionale, F^ série, t. V.

(5) Blanc, op. cit.

(6) Annales du Midi, t. XVII-XVIII.

(7) Signalés avec quelques fragments publiés dans les Recueils érudits de la région, passim.

(8) Bull. A ch. T.-et-G., 1881.

(9) Voir passim les Recueils érudits de la région.

(10) PASQuiEn, R. L. R., 1879, p. 105-113.

(11) Arch. historiques Gironde, t. XXX-XXXII.

(12) Inv... AA 3 n» 293.

(13) Mém. soc. lettres arts, Carcassonne, t. IX, p. 209.

(14) Voir les /np. som. de ces communes. — ■ Voir aussi les Recueils des sociétés locales où ces textes et d'autres encore sont signalés et cités.

(15) Annales du Midi (1894), t. IV, p. 86-90.

évêque de Cavaillon, aux consuls d'Albi (1433) ; lettre d'une dame de Mauvers (1) aux consuls d'A.ucamville (1448) ; les terriers, les livres de cens, de reconnaissances de dettes, les dénomb/'ements, les registres d'obits, et surtout les innombrables quittances, annexées à la comptabilité communale sont autant de documents où le roman s'introduit, à côté du latin, et finit, après 145 0, par le supplanter. Sans doute, il est des régions plus conservatrices où le latin est de beaucoup préféré pour l'écriture, il en est d'autres en revanche, comme l'Albigeois et le Rouergue (2), où c'est le roman qui l'emporte dès le xiv^ siècle, à Cordes, par exemple, à Albi, à Rabastens. Cette énumération suffit à montrer quelle est la pratique des administrations civiles dans le Midi. Divers documents, Livre des Pèlerins de Saint- Jacques (xiv-xv^ siècles), ordonnances de l'abbé du Mas d'Azil (3) (1399), règles d'ordres religieux, comptes des marguilliers de Saint-Michel de Carcassonne (4) (1417-1650), statuts de confrérie à Saint- Ginies de Fontarèche (1305), etc.j prouvent de même que les autorités ecclésiastiques ne repoussent pas le parler vulgaire. Quant aux notaires, ils s'en tiennent uniformément (5) à l'usage traditionnel de leur corps : leurs registres toutefois, au milieu de leur fatras latin, renferment des actes de vente, d'achat, de mariage, des testaments, des sentences arbitrales, des inventaires de meubles, des reconnaissances, des quittances, en vulgaire. Très rares sont les pièces de ce genre en français, et générale-

(1) Bull. arch. et hist. du T.-et-G., t. XVII (1889), p. 281.

(2) Marty, Archives des notaires de Rabastens ; Portal, Extraits des registres de notaires ; Martv, Cartulaire de Rabastens (Rev. Tarn, 1902), et passim la Collection de la Revue du Tarn, ainsi que les Archives de l'Albigeois cl VInv. sorti, des arch. dép. du Tarn, série E.

(3) Mém. soc. archéol. Midi (1897, i\° 16, p. 137) ; — Ibid. (Bulletin 1887-8, p. 96). Règle du couvent de Saint- Pantaleon (1358) par Jean roy.

(4) Mém. soc. lettres... Carcassonne, t. I, 1858.

(5) Il ne serait pas impossible toutefois de trouver, malgré la ténacité de la tradition latine, quelques registres notariés entièrement rédigés en roman; ainsi à Castelsarrazin, le notaire Raymundus Alacris, rédige entièrement en roman son registre de 1303 à 1306, cependant que Johannes de Fraxino, notaire du même lieu rédige en latin celui de 1370-1372. [Bull. arch. et hist. du T. -et G., t. 39, 1911, p. 69) ; de même un terrier de Jean d'Albière, en Albigeois, est en excellent languedocien (1444-45). — ■ Archives historiques de V Albigeois, fasc. VII. • — • Vidal, Extraits des registres de notaires, p. 7, note 4.

ment elles concernent des personnes étrangères au pays : il y a lieu d'expliquer leur présence par des circonstances particulières. Les terriers ont aussi quantité d'aveux et d'hommages en vulgaire. Tous les écrits où s'exprime la vie concrète, quotidienne, des indigènes sont, à défaut de latin, écrits en roman ; le latin lui-même est émaillé de vocables du crû plus ou moins gauchement latinisés, souvent même insérés tels quels.

Les livres de raison, celui de Jacme Olivier de Narbonne (1), celui des frères Bonis (2), celui de Jean Saval (3), drapier à Carcassonne, celui de la famille des Castelnau (4), du Rouergue, sont aussi en idiome local. Les inscriptions lapidaires quand elles ne sont pas en latin sont en roman : à Saint-Eutrope (5). à Rabastens (1318), à Masgrenier (6), au château de La Garde (1310-1320) (7), dans l'Ariège.

La sigillographie même confirme ces indications (8). Dans les légendes qui accompagnent les sceaux, le latin conserve sa prérogative (124 latines sur 182, du xiii® au xv^ siècle) , la plupart des autres sont en roman du Midi ; en français; 14 seulement sont signalées, dont 6 au xiv^ siècle, et 5 au xv^. Quelques-unes appartiennent à des Français du Nord, les autres permettent d'entrevoir quels furent, dans les gi-andes

(1) XIV^ siècle. Bull. Com. Archéol. Narbonne, 1895.

(2) Publié par Forestié, Paris, Auch, 1890-93, 2 vol.

(3) Cf. BuU. du Comit. hisi. ei phil., 1901. — ■ Portal.

(4) Signalé par Ch. de Ribbes, Le Iwre de famille (débuterait au XI v^ siècle).

(5) Tarn-et-Garonne, XV^ siècle, Bull. soc. hist. et archéol. T.-et-G., t. XVI, 1888, p. 138.

(6) Ibid., 1912. Aiso so las reliquias de S. ICNOSSENS et aqueste vayssel fetz far lo senhor en P. Barrau l'an MCCCLVII:

(7) Congrès cu-chéol. de France, (LP session), 1885, p. 94. « Mossen Frances de Levis, senher de Monsegur et Madama Elis de Lautrcc, molher sua Han edificat aquest castel. « Ce sont, on le voit, des gens de grande maison. — Voir de plus, sur ces inscriptions diverses : Méni. soc. archéol. du Midi de la France, t. IV, 1840-41.

(8) RoscHACH, Histoire graphique de Vancienne province du Languedoc, (t. XVI^ de riïist. de Lang.). — • Voir Introd., p. 83. « Les sceaux du Languedoc sont rédigés en l'une des trois langues qui se parlaient et s'écrivaient concurremment dans le pays, le latin par les gens d'Eglise, les professeurs et les hommes de loi ; le français par les officiers royaux, les nobles, et les artisans venus d'outre Loire ; le roman du midi par la généralité de la population indigène ».

faniilks, les premiers adeptes du français, et ce seraient, semble-t-il, les Jjautrec et les comtes de Foix (1).

A quelque source que l'on puise, on aboutit aux mêmes constatations : après deux sièc'es d'administration royale, la 'angue du pays n'est destituée d'aucun de ses emplois. Au contraire, elle se multiplie comme langue écrite, quand le latin tombe lentement en désuétude. Si l'éclat littéraire de la langue d'oc pâlit avec le xiii® siècle, son expansion incroyable dans tous les écrits de la vie privée ou publ'que lui fournit une belle compensation ; et la langue du xv® n'est ni moins pure, ni moins riche, si elle est moins classique, que celle du xii^ siècle : 'e moment n'est pas encore venu où elle se dégradera tn patois (2).

Et même, obsédé par le souvenir des troubadours, n'a-t-on pas admis trop facilement que l'essor littéraire du Midi fut brisé ? Qu'on ne puisse citer un grand nom, une belle œuvre,, d'accord ; que l'inspiration et l'originalité aient fait place à l'imitation des modèles français, à la platitude des traductions, cela est vrai, l^out au moins la fécondité de la production n'est pas atteinte. La poésie se prolonge en se transformant, mais surtout les genres les plus variés, sous l'influence de la littérature septentrionale, s'enrichissent (3). Du xiii® au

(1) D'après Roschach, op. cit., 1258, Bertrand i'icomte de Lautrec. — - 1353, De Barhasan, chevalier, — 1359, Bertran de Lille, sire de Launac, — - 1369, Jordain de Lile, sire de Clermont, — 1370, S. Aymery de Lebret, vie. de JSarhonne, — 1429, 5. Hugues, seigneur d'Arpajon, • — • 1432, Jehanne, comtesse de Foix. — • Y ajouter le cri de la maison de Gleon (XV^ siècle) : asses prie qui se complaint.

(2) On ne peut que donner une idée de l'abondance des documents languedociens du xiu® au xv^ siècle. Il y aurait à dresser un catalogue qui rendrait des services inappréciables ; un grand nombre de ces textes sont encore enfouis dans la poussière des archives : beaucoup sont édités déjà dans les recueils publiés par les sociétés locales d'érudition. (Des indications déjà suffisantes sont réunies dans la Bibliographie des Sociétés savantes de Lasteyrie ; des dépouillements ont paru dans les Annales du Midi, depuis 1889 ; ils sont précieux). — • Ces compagnies ont pris l'initiative de publier ce qui concerne les communes importantes de leur ressort. La Société archéologique de Montpellier a publié le Thalamus, les AichivcS historiques de la Gascogne ont publié les Comptes consulaires de Riscle (Gers) 1443-1507, — • les Comptes des Consuls de Montréal, le bulletin de la Société historique et archéologique du Tarn-ct-Garonne (1881), les comptes de Saint-Anionin, etc.. Ce qui est édité n'est rien en regard de ce qui est encore inédit.

(3) Un catalogue de la production littéraire dans le Midi jusqu'au

XV® siècle, aussi bien en Languedoc que dans les autres régions du Midi, on trouve une littérature d'imagination, avec des romans et des nouvelles ; une littérature religieuse, Vies de Saints, prières, sermons ; une littérature didactique dont les ouvrages les plus célèbre, sont les Leys d' Amor et le Brei'iari d'Amor, sans compter les traités de sciences profanes, chirurgie et médecine, algorisme, et même une encyclopédie, V Elucidari de las proprietats de totas res naturals, faite pour Gaston II de Foix. Parmi ces ouvrages, plusieurs sont traduits du latin, comme cet Elucidari, comme les Règles extraites de la Somme de Saint-Thomas (1), en dialecte du Rouergue ; d'autres sont traduits du français comme le Doctrinal de Sapiensa (2) et la Chirurgie (3) d'Henri de Mondeville : aurait-on pensé à traduire, si le public lettré ou savant avait été capable de lire en français ? — Souvent aussi, les communes de la province tenaient à jour des Annales ou des Chroniques desquelles le latin, malgré sa noblesse, était écarté : Millau, Cahors, Montpellier, peut-être Carcassonne et Limoux : de cet ordre est le Libre de Memorias de Jacme Mascaro (4), qui concerne Béziers, de 1336 à 1390. Albi a conservé une chronique romane sur Jeanne d'Arc (1428), et l'on conneiît deux Chroniques des Comtes de Foix au xv® siècle. Si numerantur opéra, non ponderantur, si on suppute la quantité, non la qualité, si on ajoute par la pensée tout ce qui a été perdu, on reconnaîtra qu'il n'y a pas rupture dans l'histoire littéraire du Midi : au contraire, l'idiome méridional est resté longtemps encore ce qu'on appelle quelquefois une langue de civilisation. Et même, à considérer qu'on l'applique à des travaux scientifiques et historiques, on peut parler sans paradoxe, et pour l'époque qui suit la conquête, d'une extension de la langue d'oc, puisqu'elle élargit son domaine intellectuel. I^a fondation du Gay- Savoir à Toulouse, au XIV® siècle, n'est donc pas une tentative pour pro-

XVI® siècle a été dressé par Chabaneau, Hist. gén. de Languedoc, t. X. Voir l'ouvrage plus récent (I'Anglade, Histoire sommaire de la litlérature méridionale au Moyen- Age, Paris, 1921.

(1) Ann. du Midi, 1917, 185 sq. publié par Cl. Bhunel.

(2) Imprimé à Toulouse en 1504, comme ï Elucidari l'a été en 1501.

(3) La chirurgie de Henri de Mondeville a été rédigée en latin, puis traduite en français et en langue d'oc. (Soc. des anciens textes, 1897-98, 2 vol.).

(4) Bull soc. arch. Béziers, t. I, G7-146. Publié de nouveau dans la Rew des Lang. Romanes, par Ch. BAïuuriu, tirage à part de 1892.

longer artificiellement la vie d'une langue soi-disant agonisante ; ce fut plutôt un efîort pour maintenir des formules d'art, et cette compagnie est essentiellement un conservatoire de culture poétique. Un temps viendra où l'emploi littéraire des parlers d'oc se bornera à un simple jeu d'amateur ou à un exercice de piété patriotique. Mais au xiv^ et au xv^ siècles, s'il y a, après l'épanouissement des Troubadours, décadence et affaissement littéraire, il n'y a pas, pour la langue, décrépitude ou délaissement. A la voir ainsi utilisée partout, comme instrument normal d'expression, on se demande comment on a pu méconnaître sa persistante vitalité.

En regard, les gains du français apparaissent maigres et limités. Si, peu après la conquête, vers 1260, un Guy de Severac adopte le français, dans un réquisitoire contre l'évêque de Rodez adressé à Alphonse de Poitiers (1), des documents pareils au sien sont très rares pour le xiii^, où le latin est la langue diplomatique de beaucoup la plus usuelle. Au xiv® il y a certainement çà et là, des personnes qui savent le français, tout d'abord dans l'entourage des sénéchaux, b en que les transcriptions de pièces accusent chez leurs secrétaires une réelle maladresse à manier la langue (2). A cette date le français apparaît comme l'apanage delà plus haute noblesse. Le; grands feudataires qui sont « des puissances », qui ont mainte affaire, maint démêlé, à régler avec le roi de France, ont souvent appris le français, sans qu'il soit possible de fixer pour chaque famille à quelle date on s'habitue à le parler. Le français, on l'a vu par les sceaux, est chez quelques-uns un objet de prédilection. Et l'exemple est bien connu de Gaston Phœbus (3), comte de Foix, qui écrivit en français un livre de vè-

(1) Layettes du Trésor des Chartes, t. III, n" 4663 — vers 1260. — Le français est infecté de formes méridionales, article las, etc.

(2) Voir des exemples, Hist. de Langued., t. X, p. 668 et 762. — • Documents de 1326 et 1336. Exemples : si vous mandarn et comettons... tenes les en soffrensa, loc. citât., p. 762.

(3) L. Batcave, Le livre de la chasse et le livre des oraisons, de G. Phœbus. JRev. de Gascogne, 1894 (549-54). — Mais au moment où il va tirer vengeance de son fils, dans sa colère, il revient à « son gascon ».

LE LANGUEDOC li

nerie et un livre d'oraisons, qui aimait, au dire de Froissarl. parler à la veillée, « non en son gascon, mais en bon et beau franchois... ». L'adhésion de ce prince à la culture française, sa curiosité des choses de France, dont témoigne*encore Froissart, marquent sans doute une date dans l'histoire intellectuelle du Midi, mais le ton du chroniqueur prouve aussi sa surprise et la rareté du cas.

Les comtes de Foix et d'A.rmagnac dans leurs relations avec le roi, ses lieutenants et les gens du Nord emploient, au xiv^ siècle, le français (1) : mais avec les gens du pays, avec les assemblées ou les communautés, la chancellerie de Mazères pour les premiers, celle' de Lectoure pour les seconds, emploient le vulgaire du pays (2) : usage invariable dont les preuves sont dispersées dans les archives des municipalités méridionales (3). Au xiv^ siècle, le vicomte de Narbonne fait lire ses ordonnances en roman dans tous les châteaux de la vicomte (4). L'visage du français ne deviendra un peu plus fréquent qu'à la fin du xv® siècle (5), sans que la tradition séculaire soit absolument abandonnée. Pourtant les de Foix, et les d'Armagnac, sont alors devenus, dans la politique générale du royaume, des personnages de premier plan. Mais s'ils sont, eux, francisés, leur entourage ne l'est guère. Gaston IV de Foix a beau être créé, par Charles VII, lieutenant pour le Languedoc, ses secrétaires et archivistes, Esquerrier et du Bernis (6), rédi-

(1) îns>. som. arch. dép. T.-et-G. Série A. Fonds d'Armagnac. On y signale les lettres au roi, au duc d'Anjou, au duc de Berry écrites en français par les d'Armagnac.

(2) RoscHACH, Inv. archii'. nutiiicip. de Toulouse, t. I. Intr. p. XIX.

(3) A titre d'exemples, voir : Toulouse ; arch. municip. AA 6 deux mandements du comte de Foix 1428, 1431 ; Nîmes : Lettres du comte d'Armagnac (1379), autre de 1418 ; — Mknahd, Ilist. de Xirnes, t. II ; Histoire de Languedoc, t. X, 1956. — Voir encore : entente du Comte de Foix, avec les trois sénéchaussées, en roman, 1360, ibid., t. X, 1197, n° 476, et aussi 1619, n° 642, 2001 (année 1428). Les écrits en roman émanés de ces deux seigneuries €t dispersés ainsi entre tant de dépôts d'archives, mériteraient d'être rassemblés en un Corpus.

(4) Hist. de Lang., t IX, p. 236 et 316 ; — en 1309, les principaux du bourg de Narbonne font une déclaration au vicomte pour qu'il donne des ■explications in lingua romana.

(5) Déjà pourtant les d'Armagnac correspondeul en français avec les <l'Albret, en 1384. — ■ IlisL gén. Lang., t. X, 1691, n° 677.

(6) Chroniques romanes des comtes de Foix, publiées par Pasqu'U-h et

geront en roman les chroniques du comté. Et l'on verra plus loin qu'un futur évêque attaché à la maison d'Armagnac, se reconnaît inapte à rédiger en français. — Chez de moindres seigneurs, les Lautrec, les Séverac, on pourrait faire des constatations analogues. Un Guy de Séverac, on l'a vu, écrit en français à Alphonse de Poitiers au xiii^ siècle. Un de ses descendants, au XI v^, reçoit des lettres en français de Philippe VI (lettre de rémission de 1343), un autre, des lettres également en français du prince de Galles (1368), du duc d'Anjou (1368,^ 1369, 1373) ; mais il en reçoit aussi en roman de son oncle, Aimery de Narbonne, qui lui transmet un papier également en roman, du comte d'Armagnac (1370) (1). C'est ce même sire de Séverac qui écrit en 1383 à l'évêque de Saint-Flour (2) : il s'évertue à y employer le français, mais les Tormes 'ocales viennent plus naturellement sous sa plume, pour les articles, les pronoms ou les verbes, puis, n'y tenant plus, le rédacteur retourne délibérément à son dialecte. Il y est plus à son aise -, les notions qu'il a de la langue française ne dépassent pas celles qu'on acquiert au hasard des occasions.

Plus au nord, dans le Velay, même pratique chez les Polignac que chez les Foix et les d'Armagnac, d'après un document de 1392, qui est un relevé des sommes dues par les sujets « et escript moitié en langue françoise » (3). Mais l'adoption du français ne semble pas dépasser la haute noblesse, qui d'ailleurs réside peu ; il faudra attendre la dernière partie du xv® siècle, pour que la contagion gagne la pluralité des maisons nobles.

CouRTAULT,1895. Esquerrier est procureur, du Bcrnis est notaire du comte de Foix. — Les actes administratifs, financiers, etc., de ce fief sont de même au XV® siècle rédigés en roman,

(1) Hist. gén. de Languedoc, t. X, col. 92.5, 1337, 1404, 1493. — Il y a aussi au sujet des sires de Séverac les actes latins ; ibid., col. 848, 864, 1407, etc.. La lettre venue de Narbonne est à la col. 1426, n° 566.

(2) Felgère. Chaudesaigues et le Caldaguès. (Rev. Haute Auvergne, 1904). Voici le début de la lettre : « Révérend paire en Dieu, et mon très cher et honorable seigneur ; je me recommande à vos tant que plus pode et vous plaise assavoir que je ay receu présentement les lettres que escriptes m'avez et ben entendut, le contengut des quelles... » et voici la suite : « jeu vos trametian bien une saguransa de les Angles per ung mes pcr vostre abesquat que dcdins lodit terme me fassa la reposta que vos semblare et se causa vos playe que (presta ?) pcr vos manda la me, et jeu la faray de très bon cor... ».

(3) Jacotin, Preuves de la Maison de Polignac^ t. II, p. 86.

Les communautés ont, elles aussi, des employés capables de déchiiïrer ;e français et de correspondre avec l'administration royale : Aténard cite une lettre écrite ainsi de Nîmes, en 1358/9, bien que le latin soit, en ce cas, toujours usité. Ici encore les scribes font preuve d'une singulière maladresse quand ils ont à recopier des documents français (I).

Il serait vain, sur ces indices fragiles, d'espérer déterminer la proportion des particuliers qui parlent français. Le témoignage le plus curieux et inattendu à une date aussi reculée, est le testament d'un évêque de Viviers, Aldebert, de la famille des barons de Peyre en Gévaudan : « Item 'y'olumus » dit-il, « et ordinamiis quod hères noster çel legaterii nostri qui de ge- « nere nostro sunt non loquantur modo ai\>ernico i'el gallico, seu « alio, sed prout pater noster loquebatur et nos loquimur » (2). (1303). Texte précieux, puisque l'emploi du français y apparaît comme une mode dans la haute société cévenole, sans doute parmi les jeunes, cependant que les anciens réagissent par attachement au parler local ; texte dont il convient toutefois de limiter la portée. Pris en soi, il induit à penser que la langue pénètre largement ; mais isolée qu'elle est, et pour ainsi dire sans seconde, cette manifestation prouve simplement un accès de chauvinisme local chez le testateur, et chez les héritiers éventuels quelque snobisme pour ce qui est étranger, auvergnat, aussi bien que français. — Des trouvailles de ce genre ont un attrait indiscutable pour l'imagination, mais leur rareté interdit toute généralisation.

A la vérité, on peut ajouter quelques menus faits épars sur deux siècles et sur toute la superficie du Languedoc. Dans les pièces de procédure, les dépositions, les injures sont quelquefois en français. ))ans un registre de l'Inquisition de Carcassonne en 1326 on trouve alternés, dans les paroles reproduites, le

(1) Voir arch. muuicip. Toulouse AA 4-33 une pièce de 1318 ; à Narbonne, autre pièce signalée par Blanc, La substitution..., à Nîmes. Mé.nahd, op. cit., t. I, en 1302. ■ — • Voir aussi Hist. de Lang., t. X, p. 1418-19, un devis pour la construction des murs de Villeneuve- Ics-Avignon en 1369 : «il dressera la rocha en tel manière que le mur soit egual dedans et de fucrs... A las fondemcntas se parais so que foras de terra de Cartier et quiconques fera les dits murs, il les fera de bon mortier ». Le devis est fait par le maître des œuvres royales.

(2) Brunel, Doc. linguistiques du Gévaudan. [B. Ecol. Charles, 1916, p. 10).

30 DES oiîk;ines a la guerre ue cent ans

français et le roman, avec prédominance du français : mais le greffier signe de lioherticuria et se révèle ainsi originaire du Xord (1). A Carcassonne encore, en 1420, l'évêque Giraud du Puy fait in exlremis son testament, par demandes et réponses : le chanoine qui l'interroge lu parle en roman, l'évèciue répond en français (2). Rien de plus savoureux ([ue cette conversation bilingue ; rien ne montre mieux à quel point est limité l'usage du français, puisque, parlé par l'évêque, i n'a pas même gagné ses subordonnés immédiats. — A IS'arbonne, on trouve aux XIV® et XV® siècles quelques personnes qui savent le français, notamment un certain Jacques Bedos, avocat de !Nïontpellier (1439) qui plaide en français devant les réformateurs de la Province (3). Les Universités ont dans leur personnel ou leur clientèle quelques francisants. L'un d'eux, Gaucelm ou Gaucelin de Bousquet, docteur ès-lois et recteur de l'Université de Toulouse, harangue, in i'ulgari (4), le roi Charles VI, de passage dans la cité (13^9), et \e yulgaii'e, quand on s'adresse au roi, ne peut être que le français. A la même épcque, Pierre Flamenc, adjoint à l'évêque de Montpellier, pour les affaires universitaires (fin XI v® siècle) se demande dans un discours, pourquoi les Catalans viennent faire leurs études à Montpellier^ bien qu'ils aient une Université à Perpignan ; et il dit : i>el for-

(1) Mahul, Carlulaire... du diocèse et de l'an-, de Carcassontie, t. V, p. 680.

(2) Ibid., t. V. « D. Episcopus fuit interrogatus per religiosum virum fratrem Raymundum de Tilio si vololiat sepeliri in ecclesiacathcdra le Carcassonne... qui respondit : Il me plaisl ». — - Item fuit ibidem interrogatus... si ipse rccordabatur de centum franchis quos alias promiserat... qui respondit : « Il nten souvient bien «. — • ... Johannes Lastayria praedictus dirigenda verba sua dicte D. Episcopo dixit : quod ipse faciebat bene rationem adversaris suis discendo : « mossenhe leu fau be la raso a nios adversaris... » — Ce Giraud du Puy. a été d'abord évêque de St-Flour (1405-1413) ; sa famille originaire du Bas Limousin avait acquis des fiefs dans la Marche et en Berry ; il était un familier et un favori du duc de Berry : il n'est donc pas étonnant qu'il soit plutôt français de culture et de langue, (indications communiquées par M Ant. Thomas).

(3) Blanc, Substitution, op. cit.

(4) Indication fournie par M. Ant. Thomas qui en a copié en 1884 le texte latin à Berlin. Titre : Scquitur arenga sivc propositio facta Tholose per dominum Gaucelmum [ou mieux Gaucelinum] de Bosqueto, legum doctorem et rectorem tune Univ. Studii Tholosani que propositio facta fuit in i'ulgari domino nostro régi Karolo, Francie régi, in magna aula nova rcgia Tholose... (décembre 1389).

LE LAiNGUEDOC 31

tassis veiiiunt ut addiscanl loqui gaUicum [[). On constate donc la présence de gens parlant français, mais on ne saurait prétendre que ce sont des pionniers de Vidée française, des propagandistes de la langue. — Que l'on puisse multiplier ces indications, à mesure qu'on éditera de nouveaux documents, c'est indéniable : elles n'augmenteront pas de beaucoup le nombre de ceux que l'on supposera capables de parler français. D'ailleurs, sporadiques qu'elles sont, elles prouvent pour des isolés, rien de plus : et par ce caractère même, elles assurent qu'il n'y a pas expansion continue et progressive. A.u contraire, et si l'on veut une preuve péremptoire de la stabilité linguisticiue du Languedoc, voici deux témoignages : le premier émane d'un cahorsin devenu pape sous le nom de Jean XXII. A.vant de présider aux destinées de l'Eglise, il a étudié à Paris, à Orléans ; et pourtant, s'il a jamais appris le français, il n'en conserve qu'une teinture vague. En 1323, il se déclare incapable de lire les lettres du roi, et préfère en prendre connaissance dans une traduction latine (2). Quelque cent ans après, un conseiller de Jean lY d'Armagnac, ultérieurement évêque de Montauban, préfère lui aussi négocier en latin avec les Anglais, quia, dit-il, ydioma gallicum non plane jari et minus scrihere scio (1442) (3). Rien n'est sensiblement changé depuis le xiu® siècle, puisque de si hauts personnages avouent en toute simplicité leur inaptitude à parler français (4). L'usage littéraire du français est plus réduit encore : on connaît la Chasse aux Médisants (13 38), de Raimon Vidal (5)

(1) Germain, Pierre Flamenchi, Etude historique, Montpellier, 1884,. p.ll.

(2) Ili.st. tilt., t. XXXIV, 394, nO 8. — Bull. fust. et phil, 1903, p. 423. et eas transfern de gallico in latinum opportuit, ut earum valeremus percipere plenius intellectuni.

(3) Cf. Injrn, chap. IX.

(4) Autres documents français : il faudrait noter quelques inscriptions, mais peut-on le plus souvent en induire autre chose qu'un caprice personnel du destinataire, ou une présomption en faveur de l'origine septentrionale du lapidice ou du graveur. En voir une de 1363 à l'Eglise St-Come de Narhonne (Blanc, Substitution...). Celle de Montpezat de Qucrcy, on vers fran. çais date du xvi^ siècle, et non du xiv^, comme on l'a cru longtemps. [Mémsoc. archéol. Midi, t. IV, 1840, 41, et en dernier lieu Galabert, Montpezat de Qiiercy, 1918, p. 143).

(5) Ann. du Midi, 1894, t. VI, 465-9'.. Ilist. lltt., t. XXXV, p. 638.

lequel semble avoir été un familier des comtes de Foix (i) : ce serait là le plus ancien ouvrage écrit en français par un méridional. On y ajoutera Rainiont Badaut, auteur de V Arbre (V Amour vers 1345 (2). Rappelons encore les deux écrits de Gaston Phœbus, et l'apport du Midi aux lettres rançaises se borne là. Cette pénurie est un argument : le jour où le français sera vraiment transplanté, et aura pris racine, ce ne sera pas sans bénéfice pour j'enrichissement de notre littérature nationale.

En vertu de l'hypothèse précitée qui se plaisait à décrire une poussée progressive sous l'effort de l'administration royale, on s'attendrait à relever les traces d'une infiltration continue, graduée, extensive, prélude d'une large dilîusion ultérieure. Or, on a la surprise, quand on explore, en Languedoc, un fonds d'archives, important ou modeste, de constater sans doute une décroissance du latin ; mais du terrain abandonné, c'est le parler local, jamais le français, qui est le bénéfic'aire. Avi xiv^ et au xv^ siècles, celui-ci, loin d'être menacé dans sa vitalité, se multiplie dans les municipalités, chez les notaires, et cela même à Montpellier, à Toulouse, à Albi, ou à Narbonne. Si auparavant, au xiii^, il n'apparaît que timidement, par intervalle, et par dérogation à la coutume, — après l'extinction de la lyrique provençale, il foisonne, deux cents années durant, dans les écrits, et cet épanouissement diplomatique est un fait remarquable et trop méconnu dans l'histoire de ces dialectes. Il constitue le lien commun entre les populations d'un bout à l'autre du domaine languedocien. Tout le monde le parle, et on ne parle que lui. Il suffit, comme langue usuelle, à de très hautes personnalités, — qui disposent en outre du latin dans les occasions extraordinaires. On s'éton-

(1) Ou, peut-être selon M. Langlois, des seigneurs de Tlsle Jourdain,

(2) R. Badaut, d'après les indications que veut bien me communiquer M. Ant. Thomas, est le véritable nom du poète connu, par suite d'une erreur de lecture sous celui de Raymond Adam. Cf. U. Chevalier, Rép... ; Grœ- BER, Grundriss, III, p. 745, et De la Rue, Essais historiques sur les bardes les jongleurs, les trouvères, etc.. (1834). Le poème est dédié à Bonne de Luxembourg.

nera donc peut-être que les envoyés du pape à la conférence de Royallieu (I) (II oct, 1308) s'expriment in eorum lingua çulgari, en présence des négociateurs français ; mais il n'y a pas à s'étonner, s'ils ne parlent pas français ; pas plus que le souverain pontife, leur maître, ils n'ont éprouvé le besoin de s'y exercer. Pareillement un siècle plus tard, l'action du prédicateur espagnol, Vincent Ferrier (2), sur ses auditoires méridionaux, s'explique surtout par la facilité que, vu ses origines, il avait naturellement à s'expr'mer en roman. Un sermonnaire aussi prestigieux, qui serait venu de France, n'aurait jamais pu connaître des succès si mémorables.

C'est que la langue du Nord n'a fait que des incursions dans le ^ïidi : elle a poussé des pointes ; mais on ne saurait, sans impropriété, parler de conquêtes, d'établissement, ni, par suite, de progrès. La masse l'ignore entièrement, même dans les villes, même à Toulouse, siège des grands offices administratifs. On trouve des documents français, mais dus à des causes fortuites, à des individualités isolées, et noyés dans la masse des feuillets latins ou romans, comme une lettre en anglais dans la correspondance d'un Français, de nos jours. Il y a des notabilités qui savent, comprennent ou emploient, le cas échéant, le français c o ne urre minent avec leur langue maternelle : ce sont les chefs des maisons suzeraines ; il y a aussi des

(1) Cf. Hist. litt. de la Fr., t. XXXV, p. 151. Ces négociateurs, délégués par Jean XXII, pour essayer d'établir un accord entre Français et Flamands, au sujet de la question de Flandre, étaient Bernard Gui et Bertrand de la Tour Qu'ils aient, dans une pareille circonstance, renoncé au latin, si commode, et préféré une langue inconnue des interlocuteurs, voilà qui est singulier. Pourtant le libellé du procès-verbal est formel, le pronom eorum ajouté par le scribe à une locution toute faite et souvent équivoque, exclut ici toute ambiguïté, et semble souligner la singularité de ce choix. M. Ant. Thomas {ibid. n. 4) suppose qu'ils ont pu parler un français gauche qui aura fait l'effet d'un idiome étranger. C'est possible, peut-être même, comme il est arrivé à d'autres, ont-ils commencé en français et continué, par embarras, en roman. — • On remarquera que dans cette négociation, Guillaume Durand, évèque de Mendc, délégué français, s'explique en latin, et im autre, Henri de Sully en français. Puisque chacun suit sa fantaisie, pourquoi les envoyés du pape n'auraient-ils pas employé l'idiome dont ils avaient le maniement sûr ? Au besoin, Guillaume Durand, un méridional, pouvait servir d'interprète. Malgré l'étrangeté du fait, nous serions donc inclinés à accepter, dans son sens littéral, l'indication — d'une précision voulue — • insérée dans le procèsverbal.

(2) Romania, 1881, p. 226, sq.

Brun 3

scribes, des oreffiers, des notaires, aussi quel<[ues lettrés, sans oublier les gens du Nord qui s'établissent dans le Midi : mais ce sont des cas particuliers, sans conséquence générale, puisqu'ils ne suscitent pas imitation. Le français est pour ceux-là une acquisition à titre personnel, rien de plus. Il est utile à manier pour certaines afîaires, pour l'exercice de quelque? professions, utile comme ran2,'lais de nos jours pour le négociant, le diplomate ou le voyageur. Les Leys d' A m or s (1), au milieu du xiv^ siècle, le mettent au rang des langues étrangères, non par un exclusivisme étroit, mais parce que c'est l'expression de la vérité. Et si depuis Duguesclin, les convois et les colonnes militaires, en répandent quelques bribes sur leur passage, toutefois, jusqu'à la fin de la Guerre de Cent ans, le français n'a qu'une valeur de commodité pratique pour une minorité éparse (2).

Qui se replacera par la pensée vers 1430, et se tournera vers l'avenir, verra dans ces faits les prodromes de la francisation future. Mais si on ne regarde que le présent, rien encore ne fait présager cette évolution, la francisation n'est pas commencée. Si par quelque hasard, par une issue malheureuse de la guerre anglaise, le Languedoc eût été détaché du royaume, cet événement aurait été fatal aux progrès ultérieurs du français, mais on ne saurait prétendre qu'il eût troublé ou interrompu une soi-disant transformation linguistique qui s'opérait, puisque cette transformation ne se constate pas. Ou bien si, à dater du xv^ siècle, l'organisation du royaume eût été fédéraliste et non unitaire, le Midi n'aurait peut-être jamais été un pays de langue française.

Il ne pouvait en être autrement : et cela, en raison même de cette politique royale qu'on s'est plu à dénaturer. La royauté,

(1) Hist. Lang., t. X, p. 174, n°. 4. et apelam lengatge estranh coma frances, angles, espanhol, gasco, lombard ». Et encore, ibid.

Aytal estranha parladura Coma frances, norman, picart, Breto, flaménc, angles, lombart, Navar, espanhol, alaman...

Cf. également l'édition récente en 4 vol. procurée par M. J. Anglade.

(2) Procès-verbaux de monstres du sire de Puy Cornet (1368 et 1419) en français. Toulouse, 1919. — in Bull.archéol. du T.-el-Gar., 1. XLIX, 1921, p. 31 et 37.

malgré le sentiment très net qu'elle a de sa prépotence, vit en plein système féodal. Trop occupée à maintenir les prérogatives de sa suzeraineté, elle n'est pas en mesure de s'attaquer aux particularismes locaux, et en quelque manière, elle s'appuie sur eux. Puis vient la crise de la Guerre de Cent ans qui la menaça trop directement dans ses droits de possession pour lui permettre d'en tirer toutes les conséquences qui pour nous, modernes, y sont incluses. La puissance publique a été, durant cette période, trop précaire pour qu'elle essaye de se développer en profondeur, au delà des résultats acquis, quoique, <jà et là, contestés. Il est donc prématuré d'invoquer cet approfondissement pour expliquer une extension du français qui ne se produit pas.

Toutefois, après 1400, des rapports plus fréquents entre le public et les officiers royaux, l'abandon progressif du latin par la cbancellerie, ont pour effet une ignorance moins grande du français. Les notabilités qui représentent aux Etats les intérêts du pays, abandonnent peu à peu, dans la rédaction de leurs actes, le latin et l'idiome local. Encore en 1415, les Etats de Gévaudan rédigent en latin ; en 1419 encore, on lit, aux Etats de Languedoc, une pièce en roman (1), relative à une imposition sur le sel ; de même, on trouve en roman un cahier des doléances de la province ; mais, en 1428, et en 1434, des documents analogues sont écrits en français ; divers actes de l'Assemblée de 1435, à Béziers, sont de nouveau en latin ; en 1439, le français reparaît dans le cahier des doléances (2). Enfin, «n 1442, les États, après le vote de divers subsides, envoient des ambassadeurs au roi pour soutenir leurs représentations, lesquelles sont en français, <' au lieu, ajoute l'historien, que les précédentes sont en langage du pays » (3).

Ainsi aux approches de 1450, les affaires entre la royauté et les organes supérieurs de l'administration provinciale se traitent

(1) Annales du Midi, t. I, 1889, p. 503. — ibid. — (1914, p. 362, 494) procès-verbaux latins des assemblées de 1423, 1426, publiés par Dognon. Le procès-verbal de 1428 contient une supplicalio d'un marchand de Montpellier en roman (p. 368-9.) De même l'assiette de l'aide, votée par les Etats de Chinon en 1428, dans la diocèse de Toulouse, est en roman. — ihid., 1911, p. 343.

(2) IIisl. gén. de Languedoc, t. X, p. 1976, 20'.], 2080, 2115, etc.

(3) ibid., t. IX, p. 1145-6.

plutôt en français. La période de transition dure encore quelque temps : dans un document concernant l'aide votée par les États, 1446 (1), les formules sont en roman, mais une quittance du sire d'Apchier est en français ; dans un F^tat des nobles de la sénéchaussée de Toulouse (1455) la rédaction est un mélange ou plutôt une succession de formules, les unes en français, les autres en roman (2). Par la suite, tous les textes de cette nature et de cette provenance sont en français (3). Est-ce à dire que la pénétration du français, dans le pays, est commencée ? Peut-être. —En tout cas, la disparition du latin et du vulgaire dans les actes des États, est l'indice d'une transformation politique dont les conséquences en matière de langue, se déploieront au siècle suivant .

(1) ibid., t. XII, pièces 6 et 7.

(2) ibid.^ t. XII, pièce n. 22. .

(3) Comparer, même superficiellement les preuves du t. X. et celles d u t.XII.

Page 1