LES AUTHES PROVINCES MÉRIDIONALES
France s'affirmera. Cette longue incertitude va-t-elle contrebalancer les avantages de la position géographique ? Et le Limousin conservera-t-il son caractère local, ses usages, son idiome particulier ?
D'une part, les documents attestent, en grand nombre, la vitalité du dialecte. « Le xiii^ siècle, dit Leroux, est la belle époque de notre idiome limousin, et c'est par centaines cju'on peut compter les chartes qu'il nous a laissées (1). » On en trouve encore beaucoup au xiv^ siècle : un relevé de textes, qui semble d'ailleurs incomplet, a été dressé par Chabaneau (2), avec des coutumes, des statuts de confréries, un fragment d'Histoire de Tulle (1346), une chronique du Consulat de Limoges (1370). Clément-Simon en a publié d'autres (3). Les comptes de Brive (1344), une ordonnance consulaire (1358), les coutumes de Limoges, les li^Tes de revenus des Pauvres à vêtir, les comptes de l'aumônerie de Sainte-Croix, sont en dialecte local (4). Cela fait une masse imposante : ici, comme en Gascogne, comme en Languedoc, tous les actes, à l'usage de la population et de portée strictement locale, sont en limousin et aussi en latin.
Mais les textes d'origine administrative sont plus mélangés. Les officiers royaux semblent, pour ces sujets moins éloignés, préférer le français au latin (5). On rencontre aussi, pour la commodité du public, des textes en vulgaire, telle en 1374 une proclamation du gouverneur du Limousin pour le roi d'Angleterre (6), mais, dans l'ensemble, le français est plus abondant qu'ailleurs. Aussi Limoges fait rédiger pour la correspondance consulaire, à la fin du xiv^ siècle, un formulaire dont le titre est en limousin, mais dont les for mules- modèles sont en français : au roy nosire très redoupté et souveyrant senhor. A très excellent et puissant senhor M. h comte de la Marcha... (7) » Français gauche et impur qui sent l'innovation,
(1) Bull. soc. arch. et hist. du Limousin, t. XXXVII, 1888, p. 53G.
(2) Re^>. Lang. Rom., t. XXXV, 1891, p. 391 sqq.
(3) Documents sur l'histoire du Limousin, tirés des Archives du château de Bach.
(4) Voir /ni', som. des Arcliiv. dép. de la llaule-Vieniie el de la Corrèze. Voir encore Re^>. Lang. Rom. (aoûl-dcc. 1895) : Le Mémorial des consuls de Limoges, par Chabaneau.
(5) Voir surtout les deux Mémoires de Leroux précités.
(G) Rei>. Lang. Rom. IIermitte, Les Archives de la Corrèze en 1897-1898. (7) Signalé par Guiuert, Bullel. phil. el hisl. du Com., 1889, p. 209.
mais qui atteste (jnehiue bonne volonté poiu* l'employer : rien ■de pareil à cette initiative en Gascogne ou en Languedoc.
Les documents en français provenant des particuliers ne sont pas nombreux : une supplique de Guillaume de Brive au roi d'Angleterre (13G7) (1), une lettre du prévôt de la monnaie de Limoges aux monnayeurs du serment de France (2) (début xiv^ siècle), six distiques au début du Cartulalre d'Aureil, quelques autres encore (3), cela est peu, comparé à l'importance des textes en limousin qui subsistent. Tout se passe comme en Languedoc et en Guyenne, sauf une infiltration très superficielle du français dès 1380 (4). Celle-ci s'explique par la position géographiquement avancée du limousin, et le voisinage de la langue d'oïl, et s'il faut y voir le prélude d'une transformation linguistique, toutefois cent ans s'écouleront encore avant que ne se précise la déchéance du parler local. Pour ce -domaine, qui se francisera plus tôt que les autres, la Guerre de Cent ans n'est qu'une période préparatoire, une période aussi d'éducation. La nécessité d'intérêts communs à débattre rassemble en conférences les délégués des provinces do la France centrale. C'est dans ces assises que les notabilités du Limousin, entre 1380 et 1450, s'entraînent à manier la langue royale (5). A leur exemple, la masse des sujets se convertira au français prématurément (6).
(1) Bull, arcltéol. de la Coirèze, t. XXX, 1908, p. 141.
(2) Cf. les Mémoires précités de A. Leroux.
(3) Ibidem.
(4) Voici encore quelques traces de français : on a le dossier d'une affaire relative au château de Casillac autour de 1390 [Bull. arch. de la Corrèze, 1906) ; les dépositions y contenues sont en limousin, mais vme lettre du commissaire royal aux notaires de Turenne est en français contaminé. On a signalé, comme intéressant en quelque mesure le Limousin, le testament de Louis de Brosse en 1356, mâtiné de berrichon et de marchois. Cf. Leroux, op. cit. et A. Thomas, Mem. soc. scient. Creuse, t. XV (1907), 523, 546. Notons qu'en 1419, les nobles et les gens d'Eglise, en Bas-Limousin, rédigent en français une circulaire destinée à provoquer dans la contrée l'établissement d'un impôt (Ant. Thomas, Etals provinciaux de la France centrale^ t. II, p. 4-6).
(5) Cf. Ant. Thomas, op. cit.
(6) Cf. infra, chapitre vi. Nous y reprenons la question depuis le premier tiers du xv<5 siècle, par une dérogation à notre plan, qui s'expliquera devant les faits.