A LA LIMITE DES PARLERS D OC
A.U delà de ces provinces, la langue d'oc se heurtait, d'une part, à des parlers nettement différenciés, se prolongeait ailleurs en dialectes plus ou moins apparentés. Comment se sont comportés, du xiii^ au xv^ siècle, ces idiomes de la bordure ? Ont-ils maintenu leur intégrité, ont-ils cédé au français, dans quelle mesure, et à quelle date ? Un bref examen peut fournir les éléments d'une comparaison, et, par contraste, un moyen de corroborer les conclusions précédemment acquises : il permettra aussi de déterminer les points extrêmes de l'expansion française, avant la fin du Moyen Age. Sans faire une étude détaillée qui excéderait notre dessein, on cherchera à marquer le mon ent où le français apparaît généralisé dans ces régions.
Cette zone est, au point de vue linguistique, div'sible en quatre secteurs :
1*^ A l'ouest, la Saintonge, l'Angoumois, le Poitou, où le parler local ressortit à la langue d'oïl ;
2® Au centre, la Marche et l'Auvergne, dont la langue est une variété du provençal ;
3® A l'est, le Forez et le Lyonnais, dont le parler est intermédiaire entre celui du Nord et celui du Midi ;
4° Le Dauphiné, au sud-est, qui est aussi une variété du provençal.
Les Proi'Jnces de V Ouest
Bien que le latin nous masque les progrès réels du français, et rende vaine toute investigation, on peut relever, en Sain-
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longe et dans l'Aunis, quelques traces anciennes de sa pénétration. Il y a tout d'abord les chartes conservées à Fontevrault et publiées par Marchegay (1). Ce sont des contrats, des accensements, passés par des bourgeois, rédigés à la cour commune de la Rochelle, dont la langue est dialectalisée, mais •dénote une connaissance certaine du français (1229 à 1242). Des requêtes adressées au roi par Foulque de Matha, à la fin du xiii^ siècle, sont également en français (2).
Les archives communales fournissent aussi cjuelques témoignages : à la Rochelle (3), les hospices possèdent des reconnaissances depuis 1219, et une sorte de terrier (1250-1299) en français, pour ne rien dire de pièces ultérieures. A Saint-Jean d'Angely (4), les délibérations communales commencent en 1322 en français, et le registre de la cour de la mairie contient des pièces en français vers 1374. A. Saintes (5), un mémoire, concernant les droits du roi (début du xiv^ siècle) est en français. Les chartes des seigneurs de l'île de Ré (G), d'abord en latin, admettent le français vers 1250. En somme, au milieu du xiii^ siècle, la langue du Nord est ici assez répandue pour se substituer, à l'occasion, au dialecte et surtout au latin (7).
Il est à présumer qu'en Angoumois et en Poitou, le français a rencontré la même fortune. Pour l' Angoumois, les renseignements sont rares, parce que le latin se maintient sans défaillance jusqu'au xvi^ siècle, et que les collections les plus significatives, notaires, communautés, sont bien pauvres pour le Moyen Age ; pourtant chez un notaire d'Angoulême, parmi quelques actes latins du xiv® siècle, on en relève un de 1396, ainsi qu'une quittance (1399), en français (8).
(1) Bibliolhèquc de l'Ec. des Charles, 4^ série, t. IV, 1858, p. 132 et sqq. Cf. même collection, t. V, 3« sciio, 185^i, p. 82, 1995.
(2) Bull. hist. el pliil. du Corn., 1883, p. 34.
(3) //?*'. soin. Arch. dép. de la Charente- Inférieure, série II. suppl. Hospices de La Rochelle.
(4) Inp. sont. Arch. corn, de Saint-Jean d'/ingébj, séries BB et FF. Les documents de la comptabilité (série CC) qui commencent vers 1414, sont aussi en français.
(5) Bull. soc. suivantes, 1867, p. 498-501.
(6) Atgeb, Chartes seigneuriales de Vile de Ré (Bull. hist. et pUil., 189'i), p. 124.
(7) 0)1 a même rcmanjué que c'est sur la lisière de la lanj^uc d'oc, qu'apparaissent les premiers documents historiques rédigés en langue d'oil.
(8) Jnv. som. Arch. dép. Charente^ vide passim. Voir, in Vigieh de la Pile,
Brun 4
P( ur le Poitou (i), dont les vicissitudes politiques furent nombreuses, et qui fut l'objet de contestations entre Capétiens et Plantagenets dès le xii^ siècle, le français s'emploie dans les actes dès 1250, et l'historien autorisé de la Province considère que la conquête politique y fut accompagnée d'une véritable conquête intellectuelle. Dans l'ensemble, on le sait, cette région occidentale de la langue d'oïl, Poitou, Angoumois, Aunis, Saintonge, qui fut, durant une longue période, l'enjeu et la victime d'ambitions rivales, a vu s'acclimater le français dès le xiii^ siècle, — comme langue écrite, s'entend, et comme langue des classes instruites, • — de celles qui ont part aux affaires et aux offices, encore qu'il soit impossible de justifier cette restriction. Et ici, il a triomphé de deux concurrents : non seulement il se superpose au dialecte local, mais il a de plus mis hors de cause l'influence de la langue d'oc. On sait, en effet, que la lyrique provençale y eut des adeptes, dont deux, au moins, Guillaume de Poitiers et Rigaut de Barbezieux, furent des troubadours notoires, sans parler d'un plus obscur Rainaut de Pons : ils c; mposaient dans une langue (2) qui,, sans doute, n'était pas la leur, mais leur choix dénotait au moins une orientation ; l'attrait de la littérature méridionale s'exerçait : au xiii® siècle, ce beau feu s'était éteint : le Poitou et l'Angoumois sont décidément promis à la langue et à la culture française.
La Marche et C Aui>ergne
Avec la Marche et l'Auvergne, nous rentrons dans le domaine de la langue d'oc.
La Marche (3). - — La position dialectale de la ]\tarche est remarquable. Enveloppée entre les parlers limousins et auver-
Histoire de l'Angoumois (édition Michon, 1846, qqs. documents du xiv^ siècle, émanant de la noblesse locale. Un seul document en vulgaire est connu (1269) Layettes trésor des Chartes, IV, 344.
(1) BoissoNNADE, Histoire du Poitou (Paris, 1915, p. 123-4).
(2) Il n'est pas probable que le « proensal » fut leur parler maternel, bien qu'anciennement l'aire du provençal semble avoir été plus étendue à l'ouest et au nord qu'elle n'est à l'époque moderne. Mais cela est toute une question.
(3) Pour la géographie de la Marche, voir A. Thomas, Le Comté de la Marche et le Parlement de Poitiers (1418-1436). (Bibl. Ec. H. Etudes, fasc. 174).
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gnats à l'esl et au sud, les parlers poitevins et berrichons au nord et à l'ouest, elle comporte deux portions territoriales, la Haute-Marche qui est de langue d'oc, et la Basse- Marche qui est de langue d'oïl (sauf les châtellenies de Bellac, de Rançon, de Champagnac). La pénétration française a dû y avoir un caractère particulier, et l'histoire des origines serait féconde en enseignements ; malheureusement, elle était accomplie, Lien avant que l'emploi du vulgaire se fût généralisé dans l'écriture, et au moment où le latin ne s'emploie plus exclusivement, le français est déjà introduit dans le pays, ce qui est irrémédiable pour nos recherches.
Marquons donc simplement ([ue le parler local, rarement utilisé, se rencontre dans quelques documents : Cartulaire de Blessac (xii® siècle) ; chartes de Ghénérailles, de Clairavaux (1) (:xiii^ siècle), et celle, — inédite, — de Barmont (1265) (2) ; même pour ces textes, on préfère le latin à La Borne (1265), à Ahun (1268), à Felletin (entre 1270 et 1300) (3). Après le xiii^ siècle, les archives ne fournissent aucun spécimen de la langue parlée. Désormais, si, le cas échéant, le scribe renonce au latin, c'est le français qui apparaît, ou mieux le dialecte poitevin : déjà, vers 1257, les plaintes de la comtesse de la Marche (4), adressées, il est vrai, à Alphonse de Poitiers, sont rédigées en français du Poitou. Dans la s^uite, quand Philippe le Bel a mis la main sur le comté (1308), qu'il l'a attribué à son fils, le futur roi Charles IV, les fonctionnaires français ont pu répandre la connaissance de la langue dans quelques milieux, et souvent, dès lors, les documents en vulgaire se rapprochent plutôt du français de France que du poitevin, bien que les formes verbales et celles des noms de lieux attestent souvent l'influence du parler ambiant (5). Dans l'ensemble, le latin
(1) Archives, miss, scieiitif. et litt., 3*^ scrio, t. V, \^. \2'S sq. A. Thomas, Rapport sur une mission philologique dans le dép. de la Creuse ; et encore Romania (1907), p. ^i02 et \1\.
(2) Extrait in A. Thomas, Mélanges d'Elyiii. jranç., p. 173. Bihl. Fac. Lettres de l'Univ. de Paris, fasc. XFV.
(3) Rensci<^nomeiits communiqués par M. A. Thomas.
(4) Bibliothèque AV. Charles, LXVIII (1907), p. 509-52'i.
(5) Cf. Documents historiques de la Marche et du Limousin, par LEnou.x, MoLiNiER et Thomas, t. I, u. xci, procès-vcrhal du l'^'' drc. 132."), avec quelques imparfaits du subjonctif menessent, monstressenl, cl des noms de lieux, l'tnguel neo = iJourganeuf.
prévaut, et les textes français sont trop rares pour qu'on puisse évaluer l'amplitude de cette transformation, A partir du XV® siècle, les progrès du français sont indéniables : à Felletnis par exemple, dès 1400, le livre des charités comprend des reconnaissances de dettes en français (1). Assez souvent les notaires contractent indifTéremment ou en latin, ou en français. S'il nous était resté quelque livre de raison, il serait possible d'imaginer quelle était la pratique des particuliers : le seul qui reste, celui de Jean de l'Ermite (2) (vers 1450), est en français, au moins d'intention (3).
Ainsi, on n'a que des jalons, et combien espacés ! Est-on, avec cela, autorisé à admettre que le français, Oii plutôt le poitevin, importé dans la deuxième moitié du xiii® siècle, a provoqué la déchéance rapide du dialecte, qu'il s'est propagé au siècle suivant, et généralisé au cours du xv® siècle ? Faute de documents municipaux et de papiers privés, il est aventureux de formuler une conclusion catégorique. En tout cas, la disparition du dialecte dans les pièces d'archives après 1270, — disparition brusque et totale, • — semble signifier qu'il y eut là une période critique, et cette crise a vraisemblablement pour cause l'introduction du parler d'oïl, dans la mesure tout au moins où le vulgaire était admis comme langue écrite.
L' Auvergne. ■ — D'une étendue plus vaste, et francisée plus récemment, l'Auvergne fournit une plus riche matière, et, par suite, des précisions.
Cette province, qui fit d'abord partie de l'apanage d'Alphonse de Poitiers, fut directement rattachée au royaume à la mort de celui-ci en 1271, acquisition grevée d'hypothèques, car le Dauphiné d'Auvergne, le comté d'A.uvergne, le comté de Clermont conservent leur indépendance relative de fiefs, et les possesseurs de ces seigneuries y maintiennent leur autorité et leurs droits. En raison de ces enclaves, rien n'est plus complexe que l'État politique de l'Auvergne jusqu'au milieu du xi\® siècle. Aussi garde-telle une apparence de liberté, par le maintien de ses privilèges et institutions, grâce également à
(1) Mém, Soc. se. nul. et archéol. de la Creuse, t. IX (1895-6), p. 318 ; — AuTORDE, Le livre des Charités de Felletin.
(2) Archiv. dép. Creuse, E. 38. Signalé par M. A. Thomas.
(3) Quelques inscriptions en français sont signalées pour la Creuse depuis le xiv« siècle, in Bull. Soc. archéol. Limousin, 1900 et 1901.
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la survivance des grandes familles indigènes, cependant bien diminuées. L'influence de la monarchie ne pénètre effectivement qu'au jour où Jean de Berry, vers 1300, en reçoit l'investiture : avec lui, par sa présence, le rayonnement de sa cour à Riom, les pratiques françaises s'introduisent, et la langue française avec elles ; ce changement de régime coïncide avec les innombrables passages de troupes qui participent à la Guerre de Cent ans, et avec la multiplication des aiïairei qui en résulte. De là les progrès du français à la fin du xiv® siècle, et le recul corrélatif du parler auvergnat. Encore convient-il de distinguer entre Basse et Haute- A.uvergne, distinction qui s'explicjue par ce qui suit.
En Basse- Auvergne, au xiii^ siècle, le dialecte sert de langue écrite avec le latin. Dans les villes, on conserve en auvergnat la charte de jVlontferrand (1) (1248), une rem-^mbransa des consuls (1255) adressée à Alphonse de Poitiers (2) et les comptes de la même commune (1258-1272) ; à Clermont, le terrier Dogue (vers 1242), à Riom, une charte (1271 ?) (3). Dans les cités de moindre importance, on a la charte de Besse-en-Chandesse (4), une inscription tumulaire de Gerzat (5), conservée au Musée de Clermont (1270). Mais les documents les plus nombreux sont les terriers latins concernant surtout la région de Clermont : les noms propres de lieux ou de personnes y gardent leur forme dialectale, et le latin est souvent parsemé de termes et membres de phrases en roman.
Dans la première partie du xiv^ siècle, l'auvergnat se maintient : des recueils comme le terrier de Notre-Dame du Port, suivi de sa liève (1303-1307), un acte de cession délivré par Béraud I^'", comte de Clermont, relatif à Brioude (1353) en font foi. Mais, à partir de 1350, le français paraît s'acheminer
(1) Publiée par Teilhard du Chardin et Ant. Thomas, Ann. du Midi, t. III, 1891, p. 283-309.
(2) Annales du Midi, XV, 370, art. de A. Thomas, P. Mever, Recueil d'anciens textes, V^ partie, n. 55, p. 171.
(3) Date incertaine. Voir un article de Chabaneau, in Rev. d'Auvergne (1887), ainsi que pour les documents cités.
(4) Boyer-Vidal, Desse en Chandesse [Revue d'Auvergne, 1909, t. XXVI), pp. 17-36, 256-76, 319-36.
(5) Don oi., Patois de la Basse- Auvergne (1877, p. 39), et Roniania, VI, 303. Notons que l'épitaphe est écrite dans le dialecte du défunt, B. de Sabanac, qui est du Quercy.
par la vallée de l'Allierj le long de la route qui mène de Paris à Clermont (1). A Saint-Pourçain, enclave auvergnate dans le Bourbonnais, les comptes de 1359 sont déjà rédigés en français. Il apparaît à Gannat au même moment.
A Aigueperse, qui est la première ville d'Auvergne, le français est employé couramment dans les premiers registres conservés (1388-90) ; innovation récente assurément, car la langue est pleine de tournures et locutions dialectales, et même, en 1395, en 1414 on reprend le dialecte dans quelques délibérations. Il est probable que le français s'était introduit autour de 1380. Trente ans après, sa diffusion était assez générale, puisqu'on a le refrain d'une chanson française dirigée contre un notable, Barthélémy de Nesson (vers 1412). Ce personnage avait eu des démêlés avec la commune, dont il avait été antérieurement consul ; il fit, en 1414^ traduire de romantio en français, un traité qu'il avait passé avec les consuls. Son fils, attaché au duc de Berry, dont il fut secrétaire, comme le père avait été conseiller, a laissé un nom de poète, et on conserve de lui quelques pièces de vers : c'est peut-être le premier écrivain de langue française, natif d'Auvergne (2). On conçoit, par son exemple, comment la cour du duc de Berry a provoqué dans la province, un véritable engouement pour le français.
A Riom, qui est la capitale et la résidence du duc, les documents utiles manquent : le dialecte sert encore (1363-65) pour annoter des chartes latines, mais en 1375, la transformation est faite : on a un texte de délibération en français.
A Montferrand, les fragments de comptes conservés pour le XIV® siècle, sont en roman ; mais le premier recueil qui subsiste intégralement (1392) est en français, ainsi que les suivants, sauf quelques passages épars en roman. A Clermont, les comptes plus ou moins fragmentaires et les quittances sont en dialecte, durant le xiv® siècle (3). Mais, comme les hasards de la guerre
(1) Les indications qui suivent sont un résumé de celles que fournit Bou- DET, Registres consulaires de Saint-Flour, Paris, Champion, passim, et surtout V Introduction.
(1) Cf. U. CuEVAMER, Répertoire... et Romania, 33, 1904, p. 540 et sq. Notes et doc. inéd. pour servir à la hiogr. de P. de Nesson, par A.Thomas. Le refrain de la chanson est : Pour détruire Nesson.
(3) Im>. som. Arch. com. de ClermorU-Ferrand, par Teilhard du Chardin. Fonds de Montferrand, t. I, AA, CC. — Cf. aussi Boudet, op. cit., Introd,,
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•conduisent souvent dans ces parages des hommes du Nord, quelques quittances sont en français dès 13G0, et plus fréquemment encore après 1374. Pans la comptabilité, le français n'apparaît généralisé qu'après 1403. Les registres des bayles de la Charité de Clermont (1385), celui des cens dus à la paroisse Saint- Pierre sont encore en dialecte. Quant aux délibérations, qui remontent à 1410, elles sont en français, mais contaminé ; la langue ne s'épure qu'après 1420, et seule la formule « memo^ ria sia », est un souvenir de la langue locale.
Tels quels, ces documents attestent assez qu'à partir de 1360 une transformation se prépare : un texte comme cette lettre en français des consuls d'Issoire à ceux de Riom (1) (1300). laisse à penser qu'en certains lieux le mouvement fut accéléré* Pour l'ensemble du pays, même pour les agglomérations importantes, comme Clermont, c'est entre 1380 et 1410 que la lutte du français et de l'auvergnat se localise dans l'écriture. Les bourgs et les campagnes n'ont pas d'archives assez anciennes pour nous permettre de mesurer ce que dut être le mouvement en profondeur : le livre des comptes des con&uls d'Herment (2), conservés pour 1398-99 fait présumer qu'il ne serait pas illégitime de généraliser.
Tout annonce que le xv^ siècle verra le triomphe du français. Les textes auvergnats se font rares. On n'a rien cité de plus que le livre prébendaire d'une abbaye de femmes en dialecte de Brioude (vers 1462) (3), et un rôle inséré en langue du pays dans une Passion de 1477.
Le français, en revanche, apparaît partout ; et d'abord les États de la France centrale, qui réunissent les délégués de la Marche, du Limousin, de l'Auvergne, si souvent convoqués sous le règne de Charles VII, n'ont laissé que des documents français, quittances, procès- verbaux, aussi bien que doléances (4). Les registres municipaux se continuent en français.
p. XV et notes. Une délibération du Corps de ville de Monlfcrrand de 1380 est encore en roman. Cf. De Ribier, Dictionnaire stalislique du Cantal et article de CirABANEAu, in Revue d'Auvergne (1887).
(1) BouDET, op. cit., lulrod., p. xxiii, n. 2.
(2) Publiés par Dauzat cl Tahdieu (Annales du Midi, janvier 1002).
(3) DoNiOL, Les patois de la liasse- Auvergne, Paris, 1877.
(4) A. Thomas, Les Etals provinciaux de la France centrale sous Charles VU, 2 vol.
A Clermont. une lettre annonçant un envoi d'armes à Jeanne d'Arc (142i)) (1), un règlement de police (1485) (2) ; à Allanche. une charte (3) de 1438 ; à Moissat (4), des privilèges ; à Chastel d'Ennezat (5), un terrier (1404) ; à Gerzat (6), des dépositions dans une enquête (1425) ; à Pont-du-Château (7), une requête, adressée, il est vrai, au roi (1413), fournissent, par leur variété même, la preuve que le français s'est largement répandu. A Rougnat (8), quand le notaire abandonne le latin en 1483, c'est le français qu'il adopte et non le dialecte local.
A.insi l'auvergnat fut expulsé des textes, dans la mesure où il y était admis, entre 1380 et 1400, par le français qui devient la langue des autorités locales. La coïncidence de ce phénomène avec l'avènement de Jean, duc de Berry, comme seigneur apanager d'Auvergne, mise en lumière par Boudet (9), permet de déterminer la cause occasionnelle de cette substitution. Quelles sont les parties de la population, en dehors des dirigeants, des bourgeois, des fonctionnaires, qui adhèrent à la langue nouvelle, jusqu'à quel point celle-ci s'imposa-t-elle, comme langue parlée, voilà ce que les textes ne permettent pas ntiême d'entrevoir. A.ussi bien, il suffit d'avoir montré que la pénétration du français ne se produit pas à la même heure en A.uvergne et dans les provinces plus méridionales de la langue d'oc. La chaîne du Cantal est le butoir où s'arrête momentanément l'invasion du français.
A.u sud de ce massif, dans la région d'Aurillac et de Saint- Flour, l'usage du dialecte reste général (10), bien après la période où il s'efface de l'écriture dans les territoires que nous venons de parcourir. On en trouve la preuve aux Archives des
(1) Revue de la Haute- Auvergne (1911).
(2) Bullet. hist. de l'Auvergne (1885), p. 152.
(3) Rev. Haule-Auvergne (1904). Deux chartes de la ville d'A., I'i38-1490. ('i) Mém. Acad. Clermont, 1878, p. 116.
(5) Bull. hist. de l'Auvergne (1890).
(6) Mcm. Acad. Cicrmont-Ferrand (1885) ; — J.\LOfSTRE, Histoire d'une commune de la Limagne : Gerzat.
(7) Bull. hist. de l'Auvergne (1889, p. 212).
(8) A. DU Beaufret, La paroisse de Rougnat et la chàtellenie d'Auzance (1905, p. 35).
(9) Op. cit. Introd.
(10) Pour les plus anciens textes romans delà Ilautc-Auvcrgne, voir Grani> (Revue Haute-Auvergne, 1900).
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deux villes principales : Aurillac et Sainl-Flour ; et nous y reviendrons. Citons simplement deux faits typiques. En 1352 Fabbesse de Blesle étant morte, on lui choisit une remplaçante. La nouvelle élue, ayant à proclamer les résultats du scrutin, se sert du vulgaire local propter suam et noslram simplicitatem et illileraturam (1). A Saint-Flour, en 1376, les consuls font adresser un mémoire à leurs avocats de Paris en français ; mais, pour leur gouverne, ils en commandent une traduction tant en roman commet en latin (2). Ici, la cour de Riom ne fait pas sentir son influence. Le français apparaît évidemment dès la fin du xiv^ siècle, dans les dossiers où sont recueillies les pièces adressées à l'autorité supérieure ou émanant d'elle. Nous avons vu plus haut que Guy de Sévérac écrira, non sans gaucherie, à l'évêque de Saint-Flour (3). On ne s'étonnera pas que le français soit employé par les possesseurs de la vicomte de Cariât, Renaud de Pons, le duc de Berry : un dénombrement de la vicomte (1365), l'acte de vente de celle-ci (4) (1392) sont en français, de même un accord entre le duc de Berry et le vicomte de Murât (5) (1410). Mais les gens du pays conservent leur idiome local : un compte de Mur de Barrez (1408) (6), dépositions en roman dans l'aiïaire de Guillaume de Cariât (7), etc. Le passage de princes français à la tête de ce domaine ne semble avoir en rien modifié l'usage populaire qui se perpétue, on le verra, fort avant dans le xv^ siècle.
Il n'y a pas lieu, pour le moment, d'insister : l'influence administrative a été ici certainement contrariée par la géographie. Les populations du Cantal entretiennent des relations plus suivies avec celles du Rouergue, avec le Quercy, et avec Montpellier, qu'avec la Basse-Auvergne et Clermonl-
(1) Re<.'. //. Aurer<-ne (1917-18), p. 37.
(2) BouDET, op. cit. Introd.
(3) Vide supra, p. 000.
(4) Documents historiques relatifs à la vicomte de Cariât, par Saige et de DiENNE, Monaco, 1900, 2 vol.
(5) Rei>. Ilaule-Am'crgne, 1911, p. 363-7.
(6) Doc. hist., par Saige et de Dienne, II, p. 257, note. Aysso es Testât del comte de la reccpta fâcha pcr Daurdc Maynicr de Mur de Barrez.
(7) R. H au te- Auvergne, 1910, p. 297 et sq ; 1911, p. ^1 et sq. La déposition de Guillaume de Cariai est eu latin, mais il reproduit des propos tenus par différentes gens qui parlent la langue du pays : une seconde déposition insère de nouveaux passages en roman (l'i 00-1 401).
Ferrand : l'usage linguistique est solidaire de ces relations. I^a substitution du français s'accomplira ici à la même époque et ■de la même manière que dans les autres provinces du Midi. ÀA'ant le xv^ siècle, la ligne du Cantal est la limite extrême de son expansion dans la partie centrale du royaume.
L'importance cîe cet obstacle a été lemarquâepar Boudet : <i Quand vous entrez dans le tunnel du Lioran, dit-il, côté Paris, vous êtes en France, lorsque vous en sortez, quatre minutes après, côté Toulouse, vous êtes en Languedoc » (1). €e qui est vrai pour l'observateur moderne, ne l'était pas moins au XV® siècle. Au nord du Massif, dans cette Basse- Auvergne, accessible aux courants septentrionaux, le voyageur pouvait avoir Fimpression qu'il n'avait pas quitté le royaume : il ren- «ontrait des gens parlant français. Sur le versant méridional, il tombait brusquement en pays étranger, en langue d'oc, puisque la langue du roi n'y avait pas encore fait apparition ', et pourtant de part et d'autre, c'étaient les mêmes populations^ c'était le même régime politique. Mais entre elles s'interposait une barrière montagneuse que le français ne franchit qu'après un long arrêt. Ainsi l'histoire de la propagation du français illustre par cet exemple éclatant l'influence de la géographie sur les phénomènes linguistiques (2).
Le Forez. • — Dans le Forez, le latin est presque uniquement employé comme langue écrite, et comme les communautés n'ont pas de fonds anciens, il faut se contenter d'un aperçu général sur le mouvement du français. Jusque vers 1450, les Archives de la Cour des comptes de Montbrison, les Archives des prévôtés, les terriers des châtellenies ont pour langue fondamentale le latin. Cà et là pourtant, il est possible de glaner quelques indications précieuses (3).
(1) Boudet, op. cit. Introd. Cf. également A. Thomas, dans la Préface du livre de Boudet.
(2) Nous verrons qu'au moment de la Révolution, l'évèque de Saint- Flour adresse à la Chancellerie un Mémoire, pour montrer que l'extension de la sénéchaussée de Riom jusqu'en Haute-Auvergne rendrait malaisées les assemblées bailliagères à Riom. « Les paysans ne s'entendraient pas à cause de la différence des idiomes. » Fr. Mège, Les Elections de 1789 en Auvergne (Mém. Acad. Auvergne, Fascicule 18, p. 32 et sqq.).
(3) Les indications qui suivent sont tirées, sauf références spéciales, de VJni>entaire sommaire des Archii>es départementales de la Loire, sére B. Voir Romania, 1893, p. 1, PniLirpoN, Les parlers du Forez cis-ligerien.
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La persistance de l'idiome local se manifeste parmi le latin dans les noms de lieux très abondants, et dans les mots techniques ; mais il est rarement choisi pour la rédaction intégrale •des textes : le journal des dépenses faites par Rainant et Jean de Forez, à l'occasion de leur voyage et séjour à I^aris (1322), est un cas presque unique (1). La connaissance du français au contraire, se ré\èle dès le xiv^ siècle. )3éjà en 1299, le comte de Forez emploie le français dans une lettre à son bailli et ultérieurement dans sa correspondance (2) ; le français sert aussi à la rédaction d'un pacte entre les Etats du Forez et ceux de Champagne (1314). A partir de 1380, le latin s'efface assez souvent devant lui. Les registres des comptes rendus de la Chambre de Montbrison sont assez souvent en français après 1381, les mémoriaux de la même compagnie sont déjà en français dès 1358. Les comptes de la prévôté de Montbrison, en 1382-83, contiennent, au milieu du latin, du français légèrement contaminé (3).
Dans la prévôté de Néronde, la correspondance entre le <?hâtelain et le prévôt (1364) est en français. Dans celle de Jja Tour-en-Jarez (comptes de 1392-98), dans celle de Saint- Bonnet (1399-1404), le français est également employé.
Malheureusement, ce sont là des textes de provenance administrative et dont il est impossible de rien conclure pour ce qui est de l'usage populaire. Le seul document curieux pour l'histoire de la pénétration populaire a été publié dans le Bulletin de la Diana (4) : ce sont les comptes des forestiers de Cervière. Les bois du lieu sont exploités pour le compte du duc de Bourbon, et, suivant le rédacteur, la comptabilité se fait en langue du pays, ou en français : de 1391 à 1398 elle est en français, de 1399 à 1400 en dialecte ; en 1401 encore le dialecte et d'une main nouvelle ; en 1402 et 1403 toujours le dialecte et d'une troisième main. En 1404, le français reparaît, puis le dialecte jusqu'en 1408. Que les comptables soient de simples forestiers
(1) Itw. nom., série lî, tome III. Extrait : i item lo saiidos enscgucnt <jue fut davant la Purificassio de Xostra Dama furent mi senyor à Paris, etc.
(2) Aur.. Bernard, Hisl. du Forez, Montbrison, 18.35, 2 vol., t. I, p. 273 «t 283.
(3) /ni', som., série B, t. III : « pour eney^uar le tinel et les tynes au wllier de monseigneur.
(4) Janvier 1012 ; d'iiidès le nisrr. l.'i^l, fonds Vernit, .1^7/. (lép. Loire.
OU des professionnels, on constate d'abord que l'usage n'est pas encore fixé, que, d'autre part, si le français a pénétré, il ne triomphe pas définitivement. La rivalité des deux idiomes, qui a commencé au début du siècle, dure encore à la fin, avec cette réserve qu'une conclusion fondée sur un seul témoignage reste bien fragile.
En tout cas, au xv® siècle, le vulgaire du pays disparaît entièrement de l'emploi écrit, et c'est le français qui, le cas échéant, se substitue au latin : par exemple, dans les matricules des notaires après 1448, dans les prévôtés (à Saint- Victor (1410), à Saint-Galmier (1434), dans les registres de châtellenies (à Saint-Maurice-en- Roannais à partir de (1431), dans les terriers (Néronde, 1452, Saint- Germain- Laval, 1441- 84, Montrupt, 1493-1520, Saint-Haon-le-Châtel 1496).
On assiste donc, au cours du xv^ siècle, à une élimination progressive du latin au profit du français, mais la vieille langue savante défend sa prépondérance jusqu'au xvi® siècle. De plus, la nature des documents conservés ne nous permet d'évaluer ni la profondeur de la pénétration française, ni la résistance du dialecte. L'usage du public ne transparaît aucunement à travers le latin administratif. Tout au plus peut-on inférer d'un registre de châtellenie celui de, La Tour-en-Garez, que, vers le milieu du xv® siècle (1) (1428-43), les deux parlers sont pratiqués, puisqu'on y inscrit des injures en français et en dialecte. En somme, il est vraisemblable que le français s'est répandu, parmi les classes instruites, au cours du xiv® siècle ; qu'il y a remplacé peu à peu le parler local, mais on ne peut déterminer dans quelle mesure il s'est, par la suite, propagé dans le populaire. Après 1400, ses progrès s'accusent, aux dépens du latin qui persiste et du dialecte qui s'efface : en Auvergne, comme en Forez, comme en Bourbonnais, mêmes constatations : le français s'introduit à Nevers en 1389, à Moulins (2) en 1399, dans les actes municipaux. A l'aube du xv^ siècle, toute la
(1) Irw. som. Loire, série B. Fonds de la châtellenie de La-Tour-cn-Jarez, assises de 1428-43 en latin, amende de Jean-Jacques Oler, pour avoir dit à une femme : « Ora vil puta, merdosa, que mom pare a fotu ta mare mais de C. veis en ung an. ». Autre qui a dit : les putes de mon lignage valent plus que touz ton lignages. » Ces deux individus qui emploient un idiome différent semblent pourtant appartenir au même monde.
(2) Irii^. som. ArcJi. com. Moulins.
A LA LIMITE DES PAHLEllS d'oC 61
vallée de l'Allier et celle de la Loire avec leurs dépendances géographiques sont gagnées au français (1).
Lyo.n et le Lyonnais. — Ce pays n'a pas laissé de documents assez nombreux pour permettre une étude détaillée.
Mais il y en a pour Lyon. C'était alors une des villes les plus illustres de la chrétienté : agglomération commerciale, port fluvial, étape nécessaire des principales routes de l'Occident, siège de foires et de conciles, elle entendit de bonne heure résonner, à l'intérieur de ses murs, toutes les langues des peuples civilisés. Cependant encore au xiv^ siècle elle demeure fidèlement attachée à son dialecte particulier.
Un grand nombre de textes locaux sont écrits en lyonnais (2), tarifs de péage (i277, 1315, 1340), procès-verbaux d'élections (1353, 1356), livre de la taille (1341), comptes, terriers, conventions, actes divers, etc., écrits personnels, livre de raison d'un drapier (1320-1323), autre de 1314 à 1344, testament d'un bourgeois (1361), écrits littéraires dont le plus célèbre a pour auteur la prieure de Poleteins, Marguerite d'Oyngt (3) : tous documents qui attestent la vitalité du parler régional au cours du xiv^ siècle.
Mais voici qu'apparaît au conseil communal de la ville, l'usage du français (4).
Les procès- verbaux d'élections sont en français dans le registre de 1361-1381 (BB-368). La comptabilité dont les séries commencent à être régulières vers 1388, est dès lors en fran-
(1) Inutile de dire qu'au xvi*^ siècle les communes qui nous ont conservé des registres, emploient le français ; telles sont : Feurs, 1554 ; Panissières, 1530 ; Noirétable, 1526 ; Saint- Jean-la- Vitre, 1563. Im\ soin., série E, siipp., t. I, 1899.
(2) Ces textes sont énumérés avec toutes références utiles dans l'article de Philippon, Morphologie du dialecte lyonnais aux XIII^ et A'/V siècles ; Romania, 1901, p. 213 et sqq. Voir encore du même : Phonétique lyonnaise au XIV^ siècle, Jiomania, 1884 et Bulletin hisloriq. et philol., 1906. Testament d'un bourgeois lyonnais (1361). Ajoutons une inscription en dialecte entre 1352-1355 (Revue de philol. française, 1920).
(3) Œuvres... publiées à Lyon, 1877.
(4) Inv. sont, des Archis'. cQin. de Lyon, t. I, par Guigues.
♦)2 DES tmiUINES A LA GUERRE DE CE^JT ANS
çais avec influence du dialecte ; la langue n'esL vraiment correcte (ju'au xvc siècle. Un registre de 19^80-1423, sorte de dénombrement des habitants, est en franco- lyonnais : « Aurieta la coduriere pour una meyson qui vet dou Puys Pilous vers les Fraros Menours. Henri Chevrier pour una meyson nova devant la porta doux Prejeurs et dues petites (1). »
Une série de registres de taxes débute en 1363 en lyonnais, qui s'altère sous l'influence française en 1383, et cède au français à partir de 140(3. Une autre série de registres de taxes, levées au nom de la commune, débute par des textes lyonnais, entre 1359 et 1369 ; le second registre fait place au français en 1370 ; le lyonnais reparaît dans le suivant, le français reprend décidément l'avantage dans un quatrième (1399-1410) (CC 189 et sqq.).
D'autres registres de comptabilité prouvent aussi l'usage du lyonnais jusqu'en 1364-65, à dater de là on emploie tantôt le français, tantôt le dialecte, mais le français prédomine à dater de 1386 (CC. 373 et sqq.) (2).
Il n'y a pas de doute : dans les trente dernières années du xiv^ siècle, le français devient assez commun, puis assez familier pour supplanter peu à peu le parler local. C'est en somme, à Lyon, la dernière génération de ce siècle qui devient bilingue. Au xv^ siècle, le français est généralisé : les délibérations, dont les procès- verbaux subsistent depuis 1416, sont en français ; on ne rencontre plus que de très rares survivances du parler local.
Etant donné le rayonnement de la cité lyonnaise, ce qui est vrai de la capitale est vraisemblable de la région qu'elle commande : c'est une présomption, non une certitude, les communes n'ayant conservé en séries qvie des registres paroissiaux depuis le xvi^ siècle. A cette date le français est acclimaté dans la province depuis une centaine d'années (3), et son emploi est général.