‹ Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du midiChapitre 15 sur 76 · CC · texte numérisé non relu

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(2) L'examen de Y Inv. sorti, des Archives coin, donne le sentiment très net de cette substitution ladieale dans tous les actes de la vie municipale. La lutte est surtout sensible, comme on le voit, dans les pièces de comptabilité qui reflètent l'usage quotidien plus directement.

(3) II pourrait être curieux de comparer l'usage du Lyonnais et celui de la Bresse voisine. Malheureusement le latin est, dans cette province, la seule langue écrite jusqu'au xvi^ siècle.

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Le Dauphiné

Le Dauphiné rappelle l'Auvergne : les montagnes du Vercors et de rOisans jouent ici le même rôle de barrière entre deux mondes, que le massif du Cantal entre la Limagne et le pays d'Aurillac ; c'est une province bipartite, où l'on distingue le Bas-Dauphiné (Graisivaudan et Viennois), qui se rattache au Rhône septentrional, et le Haut-Dauphiné, avec Gap et Briançon, auquel on joindra, conformément à la tradition administrative, le comté de Diois et de Valentinois.

loi surtout l'étude de la pénétration française est gênée par la persistance du latin. Les documents en vulgaire se comptent par unités, et constituent des points de repère trop espacés. Dans les coiitumes, par exemple, ou les franchises communales, qui sont si souvent partout ailleurs rédigées en roman, le latin est ici d'emploi exclusif : une seule exception, celle de Saint- Vallier, de 1204, reproduite dans un vidimus de 1395 (1), Jusqu'aux environs de 1500, dans les papiers de famille, les actes notariés, les terriers, dans les dossiers si variés et si nombreux qui constituent le fonds très riche de la Chambre des comptes (2), et qui portent sur les affaires militaires, sur les monnaies, les cours des blés, les affaires d'hérésie et toutes sortes de procédures, le latin est partout ; on recueille à peine deux ou trois textes en vulgaire du pays, et après 1350, quelques écrits français émanant d'enquêteurs ou de commissaires royaux. Au xvi® siècle encore, le Parlement, la commune de Grenoble et les notaires continueront à préférer le latin : ainsi le conflit des langues vivantes est caché par l'épais rideau de la langue morte.

A. la vérité, on rencontre de très bonne heure le français. En 1250, un traité entre Albert de la Tour et Pierre de Savoie (3), un autre, en 1297, entre le dauphin et Amédée de

(Ij //M', sum. Arrli. dép. de l'Isère, série 13, t. IV, B. 3955.

(2) Ibid. L'inventaire de la série 13 qui est en majeure partie consacré à la Chambre des Comptes, comporte quatre volumes.

(3) Valbonnais, Histoire du Dauphiné, t. I, p. 190 ; cet acte et le suivant sont sifj^nalés par Devaux, Essai sur la langue vulgaire du Dauphiné septentrional au M. A., 1892, p. 9 sqq., p. 14 et sqq.

Savoie, sont déjà en français. D'autre part, ce même dauphin se fait traduire en vulgaire un compromis en 130(3 avant de le contresigner (1) : lectum fuit et exposituni in vulgari eidem D. Dalphino hoc comproinissuni jaclum ejus nomine per D. Jo- Jiannein Dalphini quo coinproinisso lecto et i'ulgarisato idem Dominua Delphinus dictuin compromissum... approhavit. » Ce passage laisserait entendre que le Dauphin était plus familier avec son parler maternel qu'avec tout autre, et ainsi le français ne figurerait dans les actes précédents qu'en raison de leur caractère diplomatique, et préluderait ici, dès le xiii® siècle, au grand rôle qui lui sera dévolu au xviii^ siècle (2).

Mais après la réunion du Dauphiné au royaume (1343), le français commence à évincer le latin, employé surtout par les agents du roi qui le préfèrent dans les actes de leur administration (comptes de Raoul de Louppy, gouverneur du Dauphiné, 1361-1369 (3) ; comptes des receveurs généraux, 1380- 1391 ; comptes du trésorier général du Dauphiné (4), 1378, etc.). La noblesse, pour les mêmes raisons qu'en Languedoc, a dû suivre leur exemple, bien qu'on ait peu de moyens de s'en assurer : les sceaux de quelques hauts personnages semblent être en français dès le xiv^ siècle (5). Les Etats du Dauphiné, après leurs délibérations, formulent en français leurs conclusions, et aussi le résumé récapitulatif de leur session (0). On trouve, en 1388, une protestation des Trois ordres rédigée en français, accompagnée d'une seconde particulière aux gens d'Eglise qui est en latin (7). On sent que, dès 1370, la langue du roi est admise, concurremment avec le latin comme langue

(1) Valbonnais, Ihid., t, II, p. 125 ; cf. Devaux, op. cit., p. 9.

(2) Remarquons ici, après P. Meyer (G . Rev. des Soc. sav. des dép., 1867, t. II, p. 435) que c'est aux confins de la langue d'oil et de la langue d'oc, Saintonge, Dauphiné, que le français est admis en premier lieu dans les documents.

(3) Bull, d'hist. ecclésiast. et d'arcliéol. religieuse des diocèses de Valence, Gap., etc., 1887, publiés par U. Chevalier.

(4) Ini'. som. Arcli. dép. de l'Isère, série B, t. II.

(5) Bull. soc. siatistiq. de Grenoble (1879, p. 195), et ibid., 1905. Etude sur les sceaux seigneuriaux du Dauphiné.

(6) A. DussERT, Les Etals du Dauphiné aux XIV^ et XV^ siècles, 1915, p. 309-311.

(7) Ibid., p. 98 et sqq.

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administrative, au moment même où la chancellerie do Paris tend à développer cette innovation.

Mais cela ne dépasse pas ici les sphères officielles. La pénétration du français se relève dans quelques textes (statuts de l'ordre de chevalerie de la Côte-Saint-André (1), relevé de dépenses du chevalier de Pont- de-Beau voisin (1395) (2) ; ce sont des exceptions. La majorité ne connaît que le dauphinois. La preuve en est incluse dans les actes latins du xiv*^ siècle comme du xiii^, si souvent expliqués en vulgaire pour la commodité des habitants. En 1288, H. de Bressieu concède une charte de franchise à cette commune : laica lingiia ad intelligendiuti dedi et explanavi (3), ajoute le notaire. En 1338, Humbert II fait publier à Grenoble une ordonnance traduite du latin en langue vulgaire (4). En 1390, une commission rogatoire, pour la châtellenie de Cornillon, est lue aux témoins en vulgaire. On pourrait multiplier les exemples.

Le dauphinois du temps ne s'est conservé que dans quelques documents : les comptes de Grenoble de 1338 à 1340, spécimen unique du parler local dans une série qui est toute en latin ; une charte vulgaire de 1346, indiquée par U. Chevalier, les comptes communaux de Vienne (1389), une leyde de Vienne, transcrite en 1403, un compte de châtellenie du xiv^ siècle, signalée dans un dossier de procédure du xviii^ (5), et peut-être quelques autres à Saint-Nazaire (1330), à Sauze (1338) (6). Cela suffit à attester la persistance du parler local jusqu'aux environs de 1400.

(1) Carlulaires dauphinois, publiés par U. Chevalier (xiv^ siècle).

(2) Bull, d'hisl. eccl., etc. ,1894. As. Perrin, Histoire du Pont de Beawi'oisin. Extrait : premièrement le sambedi un jour de septembre partist ou dict lieu a un chcvial et venir gésir à Lagniece pour par le dinar... et pour lo sopar.

(3) Devavx, Essai sur la langue vulgaire du Daupltiné septentrional, 1892,

(4) Ibid. Encore un exemple : item dixit cjucd tcstamentum fuit loctum de vcrbo ad verbum coram ipso domino de Bellovidere et materna lingua exposiium (1277).

(5) Ces textes sont étudiés par Devaux dans son Essai..., etc. Les comptes de Grenoble ont été publiés d'après les originaux retrouvés par Ronjat (/?. L. /?., t. LV, 1912, p. 145 et sqq.). La charte romane de 1346 est indiquée dans Archives des dauphins du Viennois, par U. Chevalier. Voir n. 1, 107 '< et est scriplum in romantio ».

(6) Inv. Arch. dép. de l'Isère, série B, t. II, Chambre des Comptes, B, 3249, registres d'actes divers.

Brun 5

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Au xv^ siècle, survivance du lalin dans les chancelleries, les offices judiciaires et municipaux, dans les comptes et délibérations de (Grenoble, dans les textes de criées, les procès-verbaux de visites pastorales, dans les papiers privés, aussi bien qu'à la Chambre des comptes. Les documents français ne sont pas plus nombreux qu'antérieurement, du moins ceux cjui ont une provenance ou une destination strictement locale : inscription à Vienne (1), (1439), autre au Pont-de-Beauvoisin (1495) (2). Le plus instructif de tous les témoignages serait encore une sentence d'excommunication envoyée en circulaire (1426) aux curés du ressort par l'abbé de Saint-André de Vienne (3). La rédaction est en français, les paroles d'exorcisme qu'on propose aux prêtres semblent devoir être dites en français, ainsi qu'en dauphinois. « Jettez trois pierres dehors ladicte porte à l'encontre du dict Mortier et ses complices, en disant en romans : Ve ve, c'est-à-dire maie aventure... soit donnée audit Mortier et ses complices en disant aussi en romans ces paroles... » Ainsi le clergé, tout en pratiquant le dialecte, avec les fidèles, serait désormais familiarisé avec le français.

La disparition (4) du dauphinois dans les textes est encore la meilleure raison que nous ayons d'admettre son déclin dans l'usage oral, et la propagation du français dans les groupes sociaux qui sont en contact avec les services administratifs et qui écrivent. Par analogie avec ce qui se passe ailleurs, on conçoit qu'une portion, — impossible à évaluer — , du public, connaît dès lors le français, quelques-uns assez pour l'écrire, quelques autres assez pour le comprendre (5).

Une seconde raison se trouverait dans l'altération du parler, dont témoignent les injures reproduites dans les pièces de procédure, altération peut-être imputable au scribe francisant qui les enregistre. Voici quelques spécimens de cet idiome qui

(1) Société statist. Isère, 1892, signalée par Devaux, Essai..., d'après Chorrier, Histoire du Dauphiné.

(2) « Fit fere cestuy portai mesire Guiliaume Oysellet ». Ab. Perrin, riist. du Pont de Beauvoisin, Bull, d'hist..., diocèse Valence (1892, p. 43).

(3) Inv... des Arch. dép. Isère, t. II, série B, Chambre des Comptes, B. 3252.

(4) Les statuts de l'hôpital de Morestel (1428) retiennent encore quelques traces de dialecte.

(5) Cf. Petite revue dauphinoise, t. V, p. 29.

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s'abâtardit, tirés d'un rôle d'assises de l'Etoile (1) : « Tu as viola mon sereysia... Ye te boteray la servel dedans la bouche. Vous me avez bien fet paya... tu sias ung folhastre et yvronhe ;... Va fol, il y a dix ans que tu as ganhat de estre pandu par la gorga... Tu as labora de mes mules, mais si yeu non y fusse agus, tu les my agueres fetz manger aux chins, comme les chivaulx de Bornete. Yeu te boterai l'arme en l'autre monde... »

Voilà peut-être comme parlaient les petites gens à la ville ou aux champs, au moins dans le Viennois et autour de Grenoble, car le dialecte des montages devait être plus préservé. Cette corruption née du bilinguisme attesterait, pour le XV® siècle, une pénétration du français, assez avancée. Mais ces témoignages clairsemés ne permettent de dépasser que par conjecture la seule conclusion qui soit à la fois précise et générale : c'est au début du xv® siècle qu'a dû commencer la diffusion de la langue française dans le Dauphiné septentrional.

Elle est plus tardive dans la région du Valentinois et surtout dans la zone montagneuse, Diois, Baronnies, Gapençais, Briançonnais. La vallée rhodanienne autour de Romans et de Valence (2), ne laisse pas d'être influencée d'assez bonne heure par le voisinage de Vienne, de Grenoble, voire de Lyon, mais la montagne conserve son originalité dialectale et au xv^ siècle aucun symptôme de transformation ne se révèle.

Faut-il rappeler ici encore que le français se développe pourtant, à partir de 1350, grâce aux agents du gouvernement delphinal, dans les rapports , procès-verbaux, etc. ? Très rares sont les pièces qui révèlent son usage dans le public. Une enquête à Crest, en 1416, contient des dépositions en français, intercalées dans l'instrument lalin, mais l'enquête est prescrite par le Conseil delphinal (3). Plus tard, en 1447 (4), une amende honorable des syndics et habitants de Gap au Dauphin est en français, mais la langue s'est imposée en raison du

(1) liw... Arch. Isère, l. III, série B. Chambre des Comptes, 1'i28-1'j91.

(2) Pour ces deux villes, voir chap. xix. L'histoire du français y occupe tout le xv« siècle, et ne doit pas être scindée. A Valence on a trouvé une charte en français de 1278. Cf. iîet». Soc. sav. des dép., 1867, t. II, p. 435.

(3) Bull. Soc. archéol. Drùme (1897), d'après Arch. Isère, B. 349.

(4) Inv.,. Arch. dép. Isère, t. 111, série B.

« Por le cas nagueres advenu, fut perpétré par lez gens de laz ville de Gap et spécialement de las resistansa qui on fet aux gens du Roy. »

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(leslinataire et elle est pleine de gaucheries : mêmes observations pour une supi)liqae adressée au gouvernement du Dauphiné (1448) par deux habitants du Briançonnais (1), les frères Curnier (Isère, B. 4356).

La langue du pays n'est pas encore combattue par l'influence du Nord, ou de Grenoble, la capitale politique ; on le verra mieux plus loin. Pour le moment un exemple suffit à prouver la stabilité linguistique du pays. Dans un dossier (2) relatif à une expédition projetée par le comte de Provence, en 1415, contre Gap, se trouve une lettre adressée au Conseil delphinal par un Peyre Gandelin, seigneur des Piles et bailli du Gapençais. L'auteur est donc un agent du pouvoir et il s'adresse à un organe administratif : on attendrait le français ; il s'exprime en dialecte maternel. D'un pareil cas ne serait-on pas autorisé à conclure que l'ignorance du français était plutôt commune à tous les degrés de la population.

L'analogie du Dauphiné et de l'Auvergne est incontestable : mais en Dauphiné, par le fait du latin, il est malaisé d'aboutir à des précisions. Tout au moins est-il certain que dans la portion septentrionale, grâce aux officiers du gouvernement delphinal, le français s'introduit assez généralement au xiv^ siècle et se multiplie au xv® ; en conséquence, le dialecte recule. Le phénomène a pour limite la vallée de l'Isère, et le débouché de l'Isère vers le Rhône. Au sud, les pays du Rhône et des Hautes, Alpes, en rapport d'affaires plus directs et plus fréquents,

(1) Voir passim, Inu. soni. Arch. dép. Isère, t. III, série B (Assises de la judicature du Briançonnais), textes d'injures en roman (1394) à Bardonncche. Voir aussi Chartulariuin ecclesiae S. Pétri de Burgo Vulenti e, n. lxiii, 1344-9 des paroles en roman.

(2) Bull. Soc. archéol. Drôme, 1885.

Ad très honorables et poyssans seignors de conseil de monseignour le Delphin.

« Très honorables et chers senhors, yeu me recomande a la vostre manificentia, tant come yeu pueis. Sapies, seignors que yeu ay recepu vostres lettres, lasquals vistas et la contenua d'icelles, yeu les ay manda en exequciou lo mies que j'ay pogu et coma vous ay scrichs las autres letres, you ay porta comme en aquelles se contraria al très aut puissant prince le rey de Jherusalem et de Cecille lasquals vous escriu comma vous poyez veire en sas letres, lascals vous mande per lo portor de les preseus... » Voilà la langue d'un fonctionnaire dans les montagnes des Alpes au xv'^ siècle : on voit qu'il a vaguement enteudu parler français.

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grâce aux vallées fluviales, avec la Provence et le Languedoc, sont impénétrables à l'envahissement du français, et le parler local s'y maintient aussi longtemps que dans les autres pro- A'inces du Midi (1).

Conclusion générale

Si l'on essayait, en dépit d'une documentation fragile, de reporter sur la carte les « positions » du français, à la fin du Moyen Age (2), voici ce qu'on obtiendrait :

A l'ouest il atteint les ultimes provinces de langue d'oïl (Saintonge, Aunis, Angoumois, Poitou) ; là, il s'emploie concurremment avec le latin qui s'élimine avec lenteur, comme langue écrite et comme langue littéraire ; en ces qualités, l'idiome local a disparu ; si on ne peut rien affirmer des illettrés, du moins les classes instruites des villes, les bourgeois, les marchands, comme les officiers municipaux, — une partie, notable en somme, de la population — connaît et parle le français.

Dans les pays cjui constituent une sorte de territoire contesté «ntre le français et les parlers d'oc, où le dialecte a plutôt des affinités avec les parlers inéridionaux, le français est adopté dans les mêmes conditions et avec les mêmes réserves qu'à l'ouest : Marche, Basse- Auvergne, Forez, Lyonnais, Dauphiné septentrional, toutes ces provinces intermédiaires, entre 1350 et 1400, admettent le français dans les écritures public[ues, aux dépens sinon du latin, du moins de l'idiome local.

Et certainement celui-ci sert encore à l'expression spontanée de la pensée, surtout dans les cantons montagneux d'Auvergne et de Dauphiné : c'est lui qui monte aux lèvres naturellement dans les relations familières. Mais le français est désormais la langue seconde, il s'entend, non seulement dans les cours, les palais et les châteaux, mais aussi dans les maisons de ville, chez les notaires, dans les bouticjues, et çà et là dans les rues. Le Parisien qui passerait, sans être tout à fait « comme chez lui )), trouverait partout à qui parler. Exactement, la

(1) L'élude dclailléc du Daupliiué scptcnlrioual siia irpiise au Livre IV.

(2) C'est-à-dire au milieu du xv^ siècle, cuire ll'iD cl \'\W.

langue du Nord est l'hôte bienvenu à qui l'on ouvre sa porte volontiers, qui n'est plus considéré comme un étranger, mais qui n'est pas encore un intime : un siècle s'écoulera avant qu'elle ne triomphe du latin, et plusieurs, avant qu'elle ne supplante, dans tous les usages, le parler maternel ; toutefois elle a pris sa place, elle compte, on la parle, on l'écrit. Ses progrès en profondeur ne sont plus qu'une affaire de temps.

Contraste remarquable ! Au delà, vers le sud, elle ne mord pas plus avant, une barricade semble se dresser et la progression se stabilise. Entre les Pyrénées, les Alpes, la Méditerranée et une ligne capricieuse, indécise, qui va du Bec d'Ambez au nord de Limoges, de là au sommet du Cantal, du Cantal à Annonay et d'A,nnonay au Lautaret, le dialecte local reste seul maître du terrain, et cette ligne coïncide approximativement avec la démarcation traditionnelle des parlers d'oïl, et des parlers d'oc. Oui, le français s'insinue çà et là, dans les actes administratifs ; on commence à l'employer quand on s'adresse au roi ; les grands feudataires, par nécessité politique en ont l'usage, mais il est superposé au pays, il n'y pénètre pas ; il n'est ni la langue écrite, ni la langue littéraire ; son rôle est borné, si l'on peut dire, aux communications avec l'extérieur. Tous, du bourgeois ou du hobereau, au manant, au montagnard, du Toulousain à l'Ardéchois, lettrés, marchands, notaires, magistrats municipaux, ne connaissent guère au delà de leur parler maternel, qui est comme un lien et un signe de parenté : on voit même s'ébaucher au xv^ siècle (1), au-dessus des dialectes différenciés, une sorte de xoîvr, pour la commodité des relations de ville à ville, de province à province. Ici un Parisien se trouve dépaysé et ne saurait à qui se faire entendre : il est un étranger qui parle une langue étrangère.

Le français marque un long temps d'arrêt : il lui faut encore un siècle d'attente avant de s'infiltrer, gagner la masse, prendre place à côté de l'idiome local, et finalement se substituer à lui, Au moment où nous sommes, quand va commencer, avec Charles VII, la reconquête et la construction du royaume, il y

(1) Ce serait une étude à tenter : les textes du xv^ siècle de la Garonne aux Alpes donnent l'impression qu'une sorte d'unification des parlers méridionaux est en train de s'élaborer, tendance que ruinera au xvi^ siècle, l'introduction générale du français.

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a encore deux Frances, celle du Nord, celle du Midi, séparées par ce fossé : la difTérence de langue.

Voilà donc vidée la question préalable qui a orienté notre travail ; n'est-il pas vrai désormais que, faire remonter la diffusion du français dans le Midi au xiii^ siècle, en attribuer le mérite à la royauté et à ses agents, c'était une hypothèse préjudicielle que ruine la simple inspection des textes ? Hypothèse qui procède d'une anticipation chronologique, en évoquant, trois cents ans trop tôt, des visées unitaires que le Moyen Age a ignorées. Et chacun admettra maintenant cette notion, non pas originale, mais peu répandue, qu'au delà des papiers administratifs partis des chancelleries vers les sénéchaussées, au delà des familles de la haute noblesse, des personnages en rapport avec les fonctionnaires royaux, des notables qui siégeaient aux Etats, et de quelques cas isolés, entre 1250 et 1450, la langue du Nord n'intervient pas comme un élément nouveau dans la vie des peuples du Midi ; qu'il est impossible de surprendre la formation d'îlots « francisants », ou des symptômes favorables à un changement linguistique : des faits particuliers et rares, égrenés tout au long de deux siècles, ne sont pas forcément l'indice d'une évolution novatrice.

Ce n'est pas que les Méridionaux aient fait un effort délibéré pour maintenir une langue qui devait leur tenir à cœur, puisqu'elle avait ses titres de noblesse, ayant servi d'instrument à une littérature, et de symbole à une civilisation : c'est encore là imputer à ces âges lointains, des conceptions toutes modernes : l'attachement à la langue, hors le bénéfice pratique du statu quo, n'était pas un sentiment populaire. Ce qui a sauvegardé ces parlers, c'est l'attitude négative de l'autorité. Tous, le roi de France dans ses sénéchaussées de Beaucaire, de Carcassonne, de Toulouse, le roi d'Angleterre dans sa Guyenne, les Angevins, rois de Naples, dans leur Provence, dans le comté de Castres, la maison de Vendôme, les vicomtes de Turenne dans leur vicomte, les comtes de Foix ou d'Armagnac, aussi bien les souverains étrangers que les seigneurs indigènes, s'ils emploient le latin, le français, ou tout autre idiome

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pour leur usage "propre, ou dans leurs négociations diplomatiques, ils s'arrangent, d'autre part, pour laisser à leurs sujets une entière lil)eilc linguistique : c'est mieux que de la tolérance, c'est une bonne volonté indéniable à se plier aux exigences qui dérivent de la situation : de sorte qu'en 1450, le pays toulousain n'est pas plus francisé que le comté de Rodez, ni la région de Bordeaux plus que l'Astarac ou le Nebouzan, avec cette différence que dans les grands centres on a plus d'occasion d'entendre parler français ; il y a, chez tous, unité de méthode, c'est l'unité d'indifférence, ou, si l'on veut, unanimité à s'incliner devant le fait acquis : par suite, unité de résultat, persistance des idiomes locaux (1).

Cet état d'esprit était commandé par les circonstances. L'histoire de la plupart de ces domaines n'est qu'une suite d'annexions, d'aliénations, de dépossessions, de reprises. Qu'on songe aux mutations de souveraineté et de suzeraineté qu'a subies le comté de Bigorre ! Il y a ainsi tant de territoires qui passent de mains en mains, et dont le statut risquerait d'être modifié plusieurs fois au cours d'un siècle ! L'instabilité politique, inhérente au système féodal, par une répercussion paradoxale assurait la stabilité des mœurs et des usages ; le maître changeait, l'armature sociale demeurait presque immuable. Princes, rois, ou feudataires, incertains du lendemain, s'en tenaient dans leur administration à un conservatisme sans horizon, acceptant les institutions établies, confirmant les coutumes, s'accommodant des traditions ; rien n'était plus loin de leur pensée que d'innover, surtout en matière de langue. Si la théorie désormais caduque que nous avons combattue s'appuyait sur des considérations historiques, c'est par des considérations du même ordre, mais de sens contraire, que s'explique la permanence de l'état linguistique propre au Midi, jusqu'après la guerre de Cent ans. De nos jours, les sujets doivent adopter la langue du souverain ; durant le Moyen Age c'est le souverain qui s'adaptait, comme il pouvait, à la langue, disons mieux, aux langues diverses de ses divers sujets.

(1) C'est ainsi que la formule et in vulgarl explanalum, ou d'autres analogues, se rencontrent aussi bien à la fin des actes seigneuriaux que des actes royaux. Voici un texte relatif à la haute justice des comtes de Foix (1300) : in curia de Tarascone juerunt perlecte in romantio. Hi.st. Long., X, p. 362, n. 103. Petit fait significatif de l'uniformité dans la pratique.

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