‹ Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du midiChapitre 17 sur 76 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Région de Limoges

Par sa position géographiqvie, le Limousin est prédestiné à subir l'invasion du français prématurément : encadré de territoires déjà francisés, la Marche, le Poitou, etc., promontoire avancé de la langue d'oc, il échappera malaisément à l'influence des parlers limitrophes.

Les éléments de cette histoire ont été rassemblés par M. A. Leroux, dans deux Mémoires qui s'appuient sur une documentation solide (2). Il suffira d'y renvoyer, d'en résumer les données, et d'en préciser les conclusions

Il est d'abord remarquable qu'on s'intéresse beaucoup et de

(1) Rappelons ici cr qui a été dit dans la préface : nous avons découpé dans l'aire temtoriale où s'est appliquée notre investigation, trois secteurs : le secteur occidental : Limousin, Périgord, Gascogne, Guyenne ; 1<> secteur central : Haute-Auvergne, Languedoc et dépendances ; le secteur oriental : à l'est du Rhône. Les subdivisions correspondent grosso modo aux anciennes provinces, telles quelles sont acceptées par la tradition. Ce plan est donc,^ avant tout, dicté par la géographie, mais nous l'avons çà et là adapté aux exigences de l'histoire administrative, ou à la chronologie du phénomène que nous étudiojis. 11 est donc arbitraire, et ordonné uniquement de la mauière qui nous a paru le plus commode pour la clarté et la simplicité de l'exposition.

(2) A. Lekoux, De hi subslitiition du. frtinrais au lulin et au prorciiçal à Limoges (Bull. Iii.s-t. cl jihiJ. du Comité, 1900) ; Id., IJ Introduction du jrançais en Limousin (ibid., 1!)10). Pour renseignements complémentaires, voir : Inventaire sommaire des Areli. dép. de In Haute-Vienne, série G, par Lehoux et I'ivaihe (1882-1908) ; Leholx, L'idiome limousin dans les Chartes, les Inscriptions, les {'hroniques [Mélanges Chabaneau., p. ''i37) ; Cuaiianeau, La langue et la littérature en Limousin (R. L. R., 1891) ; Le Même, Mémorial du Consulat de Limoges (R. T>. R., 189.")).

fî6 INTRODUCTION DU FRANÇAIS DANS LES PROVINCES DU MIDI

bonne heure ici aux lettres françaises. Dès le xiv® siècle, des fragments de poésie française sont transcrits dans les registres d'archives : tels, les six distiques en têt) du Cartulaire du l'rieuré d'Aureil, copiés par un certain Gérald Brun, dont le nom laisse deviner une origine méridionale, et encore une ballade française dans un registre du notaire Bordas de Saint- Léonard, entre 1432 et 1450 (1), un distique français, sur une «ouverture, de registre provenant de la même étude, 1433- 1447, un cantique à la Vierge dans le livre de raison des sieurs Massiot de Saint-Léonard (xv^ s ), en 1506, diverses poésies religieuses dans un registre latin de l'Étude Bordas Le français s'introduit ici sous le couvert des lettrés. Quelle importance accorder à ces documents ? Les plus anciens marcjucnt seulement que les esprits s'ouvrent aux choses de France. Les plus récents, au xvi^ siècle, sont un témoignage de plus et comme un reflet de la pénétration française désormais accomplie.

Le français apparaît également au début du xv^ siècle dans les actes des États provinciaux. Mais quel autre idiome employer dans ces congrès entre provinces où la plupart étaient de langue d'oïl ? Les délégués à ces assises, ■ — nobles et notables, — devaient savoir plus ou moins le français, et, dans ces rencontres, s'exerçaient à le parler. A leur retour, ils en étaient les propagateurs, conscients ou non, parmi leurs concitoyens. Pourtant, dans les affaires d'ordre local ou privé, le limousin, avec le latin, reste seul en usage encore longtemps.

Après 1450, le français se glisse çà et là au milieu du latin : deux actes dans un terrier du prieuré d'Altavaux ; deux autres dans un terrier du prieuré de l'Artige, parmi lesquels un appointement entre le prieur et deux habitants de la Geneytouse. Les comptes de reconstruction des bâtiments de ce même prieuré, de 1457 à 1460, sont en français, sauf un passage en limousin. Le grand terrier deus meus du prieuré de Saint- Léonard, commencé en 1488, contient une brève chronique en

(1) Le moiue de Saiat-Martial qui a raconté en latin le passage de Charles VII à travers le Limousin et la Marche, en 1439, déclare avoir copié dans un livre à lui, un papier, à la suite du roman de Fauvel,ct qui était M quoddam dictamen in gallico, seu jrances ». Ce manuscrit de Fauvel ne nous *st pas parvenu [Communie, de M. Ant. Thomas]. Pour le récit du moine de Saint-Martial, voir Bibl. Ec. Chartes, xlvi, 303-14.

français relative à l'année 1479. At. Leroux signale encore nombre de notations en français, au xv® siècle, à Saint-Léonard et à La Jonchère (1).

Le fonds très varié de la seigneurie des Cars conduit à des constatations analogues : un terrier lalin de la dite seigneurie (1393-1448) a deux actes français de 1440 et 1443 ; le terrier de Saint-Bonnet la Rivière (1459-1479), en a six ; un autre de 1472 à 1477, contient sous forme de notices en français des actes passés à Saint-Bonnet, Ségur, la Salle, etc. ; le terrier latin de Flavignac, 1479-1482, contient un acte français qui est une procuration donnée par M. et ^ï'"^ de Cars à M", de Saint-Ybard.

La plupart de ces recueils sont rédigés par des notaires, comme Gervais, qui a dans son ressort Allassac, Saint-Ybard, Juillac ; ils ont donc, dans leur clientèle, des gens qui entendent le français. Ailleurs encore, — à Saint-Léonard, par exemple, — l'étude Bordas emploie le français pour quatre actes entre 1448 et 1451, pour un de 1454, un de 1455, un de 1477 : le reste est naturellement en latin. Les parties intéressées sont des Limousins de petite noblesse, des bourgeois, (juelques fonctionnaires royaux. Malgré l'apparence, les actes français sont encore l'exception rare : dans l'espace de quarante années, on en relève à peine une dizaine dans l'étude Bordas ; quelcjues notes éparses, les poésies signalées plus haut montrent pourtant cjue dans cette maison la pratique du françait fut, plus tôt qu'ailleurs, familière. Hobereaux, marchands, tabellions, voilà les premiers adeptes du français : étaient-ils nombreux ? étaient-ils des isolés ? Il faudrait, pour le savoir, ]iuiser à d'autres sources.

Malheureusement, les textes énumanl des autorités locales, — si instructifs, parce qu'ils s'adressent à la masse populaire, — ont rarement survécu (2). A Uochechouart, les registres consulaires conservés depuis 1475 débutent en français ; en français également une délibération de Saint-Léonard, 1459 ; on trouve encore en français une proclamation de Louis de Vcntadour

(1) In\'('nt(iirc sDiiitiidire des Archives de la Ilaute-\'ieuue, série G, l. 1,

j). XVIII.

(2) La cliartf tl'Eymoulicrs, est (Jaiis cet ordre de dociinunls, le plus ancien écrit on fiançais (1''j20). Cl'. Lehoux, L'iV/iomc limousin dans les i'Iiarles, les Inscriptions, les Chroniques (Mélanges Chabaneaii, j>. 'r'iG).

Brt.n 7

vis INTRODUCTION DU FRANÇAIS DANS LES PROVINCES DU MIDI

aux gens de Meymac (1473) ; une aecense faite par la eomiuunaulé des piètres de Notre-Dame de Bellac, en 148'J. Faudrait-il en conclure que le français a gagné un public plus étendu que celui des agents, des notaires, des greffiers, et de leurs clients les plus huppés ?

On le croirait volontiers, à constater la disparition rapide du dialecte local dès cette date ; sans doute il est encore employé par Bernard de Lur, seigneur de Freissinet, dans son livre de raison (1) (1441) ; au Prieuré du Dose las Mongeas, dans une liève de rentes (2) ; dans quelques comptes relatifs aux bâtiments du prieuré d'Aureil, entre 1457-1460. Les registres du notaire Bordas ont six actes en limousin entre 1445 et 1453 ; le terrier du prieuré de Saint-Léonard, de 1488, en a deux. Un contrat de mariage (1466) entre noble Loys de Guaign et Catherine de Pierrebuf fière (3), un contrat par lequel Guillaume de Solignac, orfèvre de Limoges, s'engage à exécuter divers objets pour le monastère de Solignac ont leurs clauses en limousin. Limousin souvent impur, comme celui qu'emploie Jehan de Faulcon dans son testament (1495) : « You Johan

Faulcon, chevalier seignour et administratour de l'hostel et

terre de Thoront et Saint-Pardoulx ; cognoissent que tous esmes en aquet paubre monde come hosteis et peleris, et que no eys en héritage perpétuel, et que tous devem desirar a parvenir au benoit re'aulme de paradis... (4), etc. »

Le limousin s'efface, ou se corrompt : double signe avantcoureur de la déchéance. Le français mine le terrain : il s'impose déjà en quelques lieux : d'abord au voisinage de la Marche, dans le pays de Saint-Sulpice-des-Feuilles, puisque un terrier (5) de 1412 est en français, et où les notaires n'emploient guère le latin après 1468 ; puis à l'intérieur, à Saint- Junien, à Sainte Léonard, à Rochechouart. On aimerait avoir des points de

(1) Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, 1895. A. Lekoux, Les sources de l'Histoire du Limousin.

(2) Inv. sont. Arch. dép. H. -Vienne, série G.

(3) Signales par Lekoux, Mém. cil.

(4) Bull. Soc. arch. et hist. Limousin [Monographie de la commutie de Touron), t. XL, 1893, p. 477.

(5) Aux Archives de Lussac. Voir Bull. soc. arch. et hist. du Limousin ; Monographie du canton de S.-Sulp.-d.-F. (t. LVI, 1900 cl aussi t. LIV, 1904. p. 85).

LIMOUSIN ET PÉHUiOUD 99

repère plus nombreux jiour pomoir lOinuilcr la conclusion qu'on entrevoit.

En contraste, la langue limousine a trouvé un centre de résistance, et c'est dans la capitale même de la province. Pourtant, dès 1345, rois de France, rois d'Angleterre, maison d'Albret, maison de Bretagne, tous écrivent en français aux consuls de Limoges. La création d'une sénéchaussée détermine un contact entre la royauté et la commune. D'où la nécessité de ce formulaire (1) qu'on a déjà cité : mais l'auteur se fait le professeur d'une langue qu'il connaît mal. Pareille ignorance chez le bourgeois Guillaume de Julien qui adresse, en 1428, une lettre à un membre du Parlement à I*oiliers (2) ; le français est adopté ici en raison du destinataire. Même dans les classes instruites on ne connaît encore que des bribes de français. Il est donc bien informé, celui qui, dans un registre du Parlement de Paris, écrit en 1442/3, à propos des pièces de procédure venant de Limoges. » Le procès par eulx fait est très souspeçonneux^ car est en françois et toutes voies l'on a coustumé à Limoges faire tous procès en latin ou en limousin, et si sont tous les livres du consulat ou langaige de limousin (3). » En effet, les textes consulaires sont en limousin, et aussi les statuts, les ordonnances, les documents relatifs aux confréries, et naturellement les papiers particuliers, comme le livre de raison d'Et. Benoist (1426-1454).

L'évêché semble avoir devancé les autorités civiles (4). Un registre de comptes pour la cathédrale de Limoges en 1443- 44 ; un autre, de 1468, sont en français. Les registres de visitations (1459) sont en latin, mais les dépenses de l'évêque y sont portées en français ; un autre registre de 1467-73 est en français et aussi les pièces relatives à l'administration régionale : les châtellenies relevant de l'évêché, celles d'Isle, de Saint- Léonard, ont en français, des terriers, des recueils de cens et rentes, etc., qui se multiplient entre 1460 et 1480. La chancellerie épiscopale a dû être notoirement francisée, puisque

(1) Bull. coin, pliilol. (1889), p. 208. Vide supra, chaj). in.

(2) Voir Lekoux, op. cit. (Bull. Iii.si. et phil. du coin., 1900).

(.'{) Communiqué par M. Aut. Thomas, à Leroux, d'après Arcli. ^t'ntioii. X-,22.

('i) (io qui suit d'après Lekoux, op. cit., ot Id., lus', .soin, des Arcliii'es départ, de la Haute-Vienixe, série G, passiin.

déjà, en 1429, les habitants d'Eymoutiers y adressent une demande d'alïranchissement en français, à quoi, d'ailleurs, r évoque répond en latin. Un mandement du sénéchal de l'évèquc (1453) pour Saint-Léonard est aussi en français. Si la part du français s'accroît pendant la période suivante, ne serait-ce pas sous l'influence personnelle de l'évêque Jean Bar Ion, né à Guérct, qui fut conseiller au Parlement de Paris, avant d'occuper ce siège (1457-1484), et qui eut pour successeur son neveu, 1484-1510 ? (1) Est-ce par imitation et déférence, que le chapitre cathédral accueille aussi le français d'assez bonne heure ? Les cahiers de recettes et dépenses originairement écrits en latin sont en français en 1443 ; en 1459- 60, en limousin ; en 146 8, encore en français, français maladroit, avec çà et là des traces de limousin.

Quand finit le xv^ siècle, le français émerge donc partout au sein des collections ou des recueils où jusqu'alors ne régnait que le latin : non seulement les agents royaux, mais aussi ceux du diocèse, la plupart des notaires, quelques municipalités l'adoptent fréquemment ; l'élimination du limousin comme langue écrite est un symptôme corrélatif. A Limoges seulement, le consulat, les confréries, les hôpitaux suivent l'ancien usage qui est vraisemblablement celui du public. Le limousin y est toujours d'emploi commun : on en jugera par les prônes et oraisons dont quelques-uns ont été conservés (2). Mais au Consulat, comme à l'Eglise, le français transparaît à la surface du dialecte. Il est entré, il va s'établir ; il est adopté çà et là dans les inscriptions entre 1470 et 1500 (3). Les statuts de la corporation des cordonniers (1488), un procès- verbal de vérification du pain (1499), une ordonnance entre les charlatans (1500), sont en français. Le registre Laborie des actes passés pour le consulat, de 1488 à 1499, abandonne le latin pour le français en 1496. Quand s'ouvre le xvi^ siècle, le conflit du français et de l'idiome local en est à sa période aiguë : le succès du français s'annonce comme prochain.

(1) Le neveu fut maître ès-arts, à l'Univcrsilo de Paris, Arch. Nat., X , A, 37. Communie, par M. Ant. Thomas.

(2) Bull, du Comité philol. (1891, p. 22'i), par Guihert. Ces prônes sont extraits d'un recueil qui provient de la paroisse Saint-Pierre du Queyroix à Limoges.

(3) A. LtiROux, op. cil.

A partir de 1500, la substitution du français au latin et au limousin se généralise.

Hors de Limoges, d'abord, le mouvement se précipite. Au prieuré d'Aureil (1), le registre de cens et rentes de 1497, sauf un acte en limousin, est en français, ainsi que celui de 1504-2 3 et celui de 1523-30. Les terriers sont encore en latin, pour partie avant 1520, mais le terrier Galezi commencé en latin vers 1501, se continue en français, à partir de 1522. Après cette date la plupart des pièces, terriers, lièves, etc., n'admettent plus que le français. Un cartulaire du Moyen Age en latin porte, en 1542, cette mention : le prieur d'Aureil fit « traduire le présent cartulaire de latin en françois » (2).

Au prieuré d'Artige, mêmes constatations. Le registre de la confrérie de Sainte-Catherine, d'abord en limousin, continue en français, à partir de 1522. Au prieuré d'Altavaux, le terrier Delage (1512-1519), le terrier de 1536 sont en français.

Les notaires, Bordas, de Saint-Léonard, plus tard Maisondieu, de Saint- Junien (1545-48), n'écrivent plus qu'en français. Le fonds de la seigneurie, dès Cars, fournit une masse importante de témoignages. Par exemple le notaire Gervais, qui opère pour Saint-Bonnet-la- Rivière et qui emploie le latin dans ses registres entre 1497 et 1513, rédige en français le terrier de Saint-Bonnet entre 1526-1533. A partir de 1520, les actes contenus dans les terriers, les reconnaissances en particulier concernant Sereilhac, Aire, Allassac, Rochefort, Saint- Ybard, Meilhac, Flavignac, sont écrits pour la plupart en français. Le latin n'apparaît plus qu'à l'état de survivance, dans les greffes civils comme dans les archives ecclésiastiques (3). Quant au limousin, on ne le trouve encore que dans la liève du prieuré de Courrieu en 1524,

(1) Pour le (iélail de ce (jui suit, voir A. Leuovx, «/». cil.

(2) Im'enlaire sommaire..., Uaute-Vienne, série G.

(3) Les rc<,'islres paroissiaux déhulcnt trop lard pour ([u'ou puisse y saisir le changement de langue : Magnac-Laval, depuis 1 .")(/!, la Roche-Abeille, 1597. Le latin y survit jusqu'au xviic siècle ; ceux du Dorai sont en lalin jusqu'en 1075.

102 INTRODUCTION Dl' FRANÇAIS DANS LES PROVINCES DU MIDI

A Limoges, la diUusiou du français s'accuse également dès les premières années du xvi^ siècle.

Dans les archives épiscopales, le français est employé pour la plupart des pièces administratives : un inventaire de 1525 est en français ; le registre d'insinuations (1533-1544) est en latin ; vers 1554 apparaît le français. Mais le latin demeure la langue officielle pour les actes d'ordre canonique ; les bulles, les brevets, les diplômes, les titres de cléricature, les registres de l'officialité le conservent parfois jusqu'au xvm® siècle.. Même des avis au public sont en latin : par exemple celui de r « ostension » du chef de Saint-Martial en 1533 (1).

Le français se répand aussi dans les actes des chapitres. Le chapitre cathédral écrit ses délibérations en latin, encore en 1552 ; une lacune dans la série empêche de savoir à quelle date il y renonce, mais en 1577 il emploie le français. En revanche, un cahier de compte de la cathédrale (1503-1504) est déjà en français avec quelques traces d'orthographe limousine. Les délibérations du chapitre de l'abbaye de Saint-Martial sont en français en 1542.

Les registres paroissiaux de Saint-Maurice sont tour à tour en français, en latin, en parler local ; le français y est définitif à partir de 1587. Les registres de Saint- Pierre-du-Queyroix sont en français.

Dans le fonds de l'hôpital Saint-Martial, un terrier de 14 90 est encore en limousin ; mais, en 1506, un répertoire de titres, en 1535, une liève sont en français. L'hôpital Saint-Gérald a un terrier de 1481 en latin que l'on complète ultérieurement par des mentions additionnelles : celles-ci sont en français depuis 1541. L'aumônerie de Sainte-Croix a un terrier latin depuis 1494 (2) ; après 1514, on y insère des reconnaissances en français.

Avec les confréries nous somiïies en contact plus direct avec le troupeau des fidèles : le parler local s'y montre plus tenace -y. la confrérie de Notre-Dame-du-Puy a un registre depuis 1425 jusqu'au xvi® siècle en limousin ; le suivant, de 1524, au xvii®, est en français ; le terrier des revenus de 1508 est en

(1) Aoin-eaux docurnenis historiques sur la Marrlie cl le Limousin^ par A. Leroux ... Limoges (p. 286).

(2) Im>. som. des Arch. Haule-Viennc, série E.

LIMOUSIN ET PÉBIGOHD 103

limousin, mais une liève de rentes de 1528 est en français. La confrérie de Notre-Dame-la- Joyeuse (1) a des statuts romans du xv^ siècle ; des additions de 1511 à 1519 sont encore en roman ; mais d'autres, après 1521, sont en français. Les délibérations sont encore en limousin en 1522, et les comptes n'y renoncent qu'après 1539. La confrérie des Pauvres à vêtir qui a des comptes limousins, depuis le xiv^ siècle, ainsi que des lièves de revenus, emploie le français en 1537, revient au limousin de 1541 à 1544 ; puis une sorte de franco-limousin de 1551 à 1555, Sert de compromis ; le français est définitif en 1576 (2). La confrérie de la Teste-Dieu à Saint-Pierre-du-Queyroix a des cahiers de recettes en français, depuis 1551,

Le français devient aussi la langue fondamentale des notaires. Laborie, qui passe des actes pour le Consulat, emploie le français depuis 1496. M^ Baignol, syndic de l'abbaye de Saint- Martial, l'emploie souvent dès 1500, le notaire de Notre- Dame-de-la- Règle, à partir de 1508. Poumeyrol, prêtre et notaire de l'officialité, mêle le français au latin dès 1510. Les notaires Albin et Deschamps s'en tiennent au français dès 1518, Moury dès 1528, Meilhaud en 1543.

C'est également dans la i^^ partir du xvi^ siècle, que le consulat de Limoges abandonne le dialecte local (3). En 1504, 1506, 1508, les actes de nominations aux offices municipaux sont en français : un récit consulaire de l'entrée du duc de Bourbon, en 1512, également. En 1518, le secrétaire du consulat emploie le français concurremment avec le limousin. En 1522, le Mémorial des Consuls remplace le limousin par le français. Les forléaux, depuis 1519, hésitent entre les deux ; à dater de 1546, ils ne sont plus qu'en français. La chronique consulaire incluse dans le Cartulaire de 1370 à 1617 a des mentions en français depuis 1536, mais elles ne deviennent générales en cette langue, qu'en 1573.

(1) Bulletin de la Soc. arcliéul. et historique du Limousin (lOOG). Delack, La confrérie de Notre-Dame la Joi/eiise ; Leroux, op. cit. [Mélang,es, Chabaneau), p, 444-445.

(2) Dans la même série, un lefjislre de complcs du xiv*' siècle à l'id,") est en limousin : le registre qui fait suite cfunnienee en I ."lOH en français. In\'ent. sont., série II.

(3) Voir //. L. li. (1H',)1) : Cmaiianf.au, La Inw^ue ri ht lillcrdiiirr limousines, avec un appendice de A. Leroux, et, mi^mc revue, 180.").

i INTRODUCTION DU FRANÇAIS DANS LES PROVINCES DU MIDI

Voilà donc, depuis la fin du xv^ siècle, le français acclimaté en Limousin ; il n'y est d'abord cju'un demi-étranger. En moins de quarante années, il est chez lui dans tous les bureaux, dans tous les services royaux, municipaux, civils, religieux. Même chez les notaires, le lalin s'eiîace devant lui d'une allure précipitée dès 1510. Il ne subsiste, après 1540, que dans certaines sections de la chancellerie diocésaine. Le limousin perd du terrain dès 1500, surtout au Consulat, et n'y est plus que toléré après 1522 ; il résiste mieux dans les confréries. Que Limoges et le Limousin soient désormais largement francisés, nous en avons un témoignage catégorique ; un chanoine de Saint-Etienne de Limoges, P. Foucher, auteur d'une chronique commencée en latin, la continue, en 1533, en français : c( ut omnes intelligant » (1). Si « omnes » paraît ambitieux, on peut admettre que la pluralité du public comprenait le français. Le moment viendra même où, pour sa commodité, on traduira ce qui est latin et dialectal. Un livre de prières de Saint-Pierre-de-Queyroix, annoté en limousin, sera ainsi traduit au xvii^ siècle, de même en 1590, les statuts des prêtres de Notre-Dame-de-Bellac. Dans toutes les provinces, quand la partie est gagnée, des traductions analogues sont comme le signe et le couronnement de la victoire.

Si l'on met à part les textes clairsemés que l'on rencontre avant le milieu du xv® siècle, • — desquels il serait aventureux de tirer trop, — à partir de 1450 au contraire, les documents «n français ne sont plus une matière négligeable ; à cette date, l'emploi du français se développe chez les notaires, les scribes laïques ou ecclésiastiques ; qu'il se soit, de là, répandu dans le public, on peut en juger par l'exemple de Rochechouart. Puis après une période de confusion où voisinent les trois langues, le limousin et le latin sont exclus entre 1520 et 1540 au bénéfice du français. A Limoges, les autorités ecclésiastiques l'emploient

(1) Documents historiques de la Marche et du Limousin, Leroux, Thomas, t. II. C'est l'auteur lui-même qui note : mulalio laiini in gallicum, ut omnes intelHaant.

assez souvent dès le milieu du xv^ siècle, d'où l'on induira la présence d'un noyau déjà fortement francisé. Si la ^commune et les confréries continuent à écrire en limousin, la pureté dialectale n'est plus intacte : la date critique paraît être 1522. En cette année, le limousin tombe devant le français, dans quelques séries de textes ; peu après, vers 1540-1550, c'est la suprématie incontestée. En somme, c'est une poussée en deux temps ; entre 1450 et 1500 pour le pays, entre 1500 et 1530 pour la capitale. La diiîusion suit de près la pénétration ; moins de 70 ans après celle-ci, la substitution est totale.

Quel niveau a-t-elle atteint ? A-t-elle dépassé celui des classes éclairées ? Celles-ci, sans nul doute, sont entièrement acquises. Dès 1530, tous les gens qui lisent, qui écrivent, connaissent le français. En 1510, les Heures à l'usage de Limoges ont été imprimées à Paris, en 1559, réimprimées à Limoges ; les Limousins ne feront plus oraison en leur dialecte. Les représentations de Mystères (1) (1510, Mystère de l'Hostie à Saint- Junien), (1521, la Passion, à Limoges), (1533, Sainte-Barbe et Théophile), (1539, l'Enfant prodigue à Limoges), (1540, Jacob et l'Assomption, à Saint- Junien), ont lieu, vraisemblablement, en français ; l'assistance, prise en masse, est donc capable de les entendre ainsi, et le menu peuple, au moins dans les centres urbains, a suivi l'exemple de la bourgeoisie. Le français est désormais partie intégrante de la civilisation limousine.

En résumé, l'introduction du français dans cette portion du Limousin, présente trois caractères paiticaliers ; d'abord la précocité des premiers progrès, ensuite leur rapide extension dans le pays, en contraste avec le retard de la capitale ; enfin, pénétration assez profonde parmi toutes les classes de la société. Si les campagnes devancent Limoges, et si le xv^ siècle se solde ici par un gain appréciable pour le français, l'explication ne serait-elle pas d'ordre géographique ? La ])laine limousine s'ou\Te, par des communications faciles, vers les régions circonvoisines qui parlent français, français plus ou moins dialectalisé : elle constitue un lieu de passage et de fusionnement dont l'importance est historique et dont l'activité s'oriente plutôt vers le Nord, que vers le Midi gascon. J^es villes, nombreuses sur le pourtour, sont toutes proches de celles où lleurit

(1) nnll. liisl. phil. du Coin. (1892, p. \^2], Ahuei.i.c.t.

la langue d'oïl, les Limousins coudoient Marchois, Berrichons et Poitevins dans les foires et marchés, et s'unissent à eux par mariages. Le français s'insinue à la faveur de ces mélanges. Toutefois, au cœur du pays, Limoges, mieux garantie contre ces influences, maintient ])lus longtemps, malgré la présence du sénéchal et de l'évêque, sa langue propre et son originalité, et loin de pousser à l'innovation, y résiste. L'histoire du français, dans ses modalités, paraît, ici plus qu'ailleurs, liée aux conditions qui découlent de la géographie.

IL • — Le Bas-Lii

Le Bas-Limousin, — région de Tulle, Brive, Ussel, — s'ouvre à la langue française, à peu près dans les mêmes temps.

Mais, ici, rares sont les documents significatifs. Les communes n'ont guère que des textes modernes, et pas de collections continues. Seuls les registres de notaires, au xv^ siècle, peuvent nous éclairer ; ils sont écrits dans un latin corrompu de mots locaux, coupé de passages en limousin ; il y a aussi des actes français. Mais la prépondérance du latin interdit d'évaluer la part respective des deux autres idiomes. Pourtant, d'après Clément Simon (1), qui les a examinés de près, on peut affirmer que les actes français sont isolés ; sont, au contraire, nombreux en dialecte, les marchés, les inventaires, les statuts de confréries, les procès- verbaux, les dépositions et témoignages. « La prédication, dit-il encore, dans les églises se faisait dans la langue comprise de tous. » Et il constate à plusieurs reprises que « l'idiome limousin était le langage courant de toutes les classes ». Les notaires, eux, ont la disposition de trois langues, « le latin qui est encore la langue usuelle pour les actes, le français qui est quelquefois employé dans le ministère, et le roman limousin qui est, à Tulle, le langage cou-

(1) Bull. soc. lettres, sciences et arts de la Corrcze (1903 et 1906) : suite d'articles de Ci.. Simon, Recherches sur l'histoire civile et municipale de Tulle (cf. 1903, p. 75 ; 190C, p. 352 et passim).

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rant de toutes les classes... » Telle est la situation au xv^ siècle. Le français est évidemment la langue administrative comme il apparaît aux pièces des Etats de la vicomte de Turenne (1) (1469). Il s'insinue aussi dans les maisons nobles. Une quittance de Jacques de Ventadour (1418) est en français (2). En 14() 7, le limousin Jacques de Comborn fait un prêt sur un nantissement de livres : « quamdam bibliam in verbis gallicis sive in jrançoiz... librum appellatum la s^Jose dignoscunt sur les Dccrétales. » Dans les archives du château de Pompadour, un inventaire du xviii^ siècle signalait des actes français entre 1490 et 1520 (3). Grâce à la haute société, grâce, qui sait ? au séjour du poète Henri Baude, natif de Moulins, venu comme receveur des tailles vers 1455, qui attira sans doute l'attention des lettrés, une élite s'applique à parler français, mais la transformation de l'usage ne se manifeste qu'au xvi^ siècle. On en jugera d'après Tulle, Brive et Ussel (4). Tulle emploie encore le parler local au xv^ siècle (traité pour la reconstruction du Pont de l'Escurol (5), 1493 ; privilèges, 1495), et, au début du siècle suivant (actes notariés, 1502- 1512), chronique municipale, 1508-1531) (6). Après 1540, les actes municipaux de toute nature, procès-verbaux d'élection, privilèges, comptes de l'hôpital, etc., sont toujours en français.

Brive conserve des comptes du xiv® et du xv^ jusqu'en 1480 ; ils sont en roman. En roman également, le célèbre récit relatif au passage de Louis XI : la langue est déjà contaminée par le français qui se propage à cette date dans le pays. Le consul du lieu ne paraît pas embarrassé pour haranguer le roi en sa langue ; son discours et la réponse du roi sont reproduits. On ne rencontre plus ensuite de textes romans : le français pré-

(1) R. Fage, Les Elat.'< de la Vie. de Turenne, t. II.

(2) Archii'es munie, d' Ussel. En revanche, une quittance de la comtesse, en 1412, est en dialecte (ibid.).

(3) Bull..., Corrcze (1901). Copie de l'Inv. des titres qm' se sont trouvés dans le trésor du château de P., 1755.

(4) Inv. sorn. Areli. eom. de la Corrèze (Tulle, Brive, Ussel), série E. suppl. par lïcr.uEs, Tulle (1891). Les autres communes semblent ne devoir rien fournir.

(5) Bull, nrehcnl. du Corn. (1892), p. 237, par R. Face.

(6) Publiée par Bat.vze, Disserlatio de sanelis Clnro, I.audo [Bull. sue. lettres de Tulle, t. III. p. :{2f., 1995).

vaut désormais, et la substitution s'opère ici plus tôt qu'à Tulle (1).

Ussel également paraît francisé de bonne heure, puisque, déjà en 1431-1434, on trouve des quittances en français ; les documents ne deviennent nombreux et probaiits qu'au XVI® siècle, ils sont tous français (2).

Pour le pays environnant, on entrevoit à peine comment les choses se sont passées : une inscription de Beaulieu (1503) est en dialecte (3), Par contre, une transaction à Donzenac, de la même année, est en français (4).

La période où les deux idiomes sont en collision, dans les monuments écrits, ne dépasse donc pas 1520 ; le dialecte est dès lors éliminé ; le français se multiplie, même dans les petites localités : Ayen conserve, dans un registre paroissial, une chronique française de 1560 à 1585 ; les inscriptions lapidaires ou campanaires ne sont plus en latin, malgré la force de la tradition. On en signale au moins quatre en français pour le xsi®, à Argentat, à Lagarde, à Saint-Eloi, à Brive, Elles sont plus nombreuses encore au xvii® siècle (5).

Bien que sommaires, ces indications concordent à peu près avec celles que fournit le Haut- Limousin : si l'interposition du latin dans les écrits masque les étapes du phénomène (6), on entrevoit qu' Ussel et Brive ont cédé au français dans le dernier tiers du xv® siècle, que Tulle et le reste du pays ont cédé à partir de 1490, et que la substitution était accomplie en 1540. Les Jeux Floraux de Tulle, créés en 1555, par les dispositions testamentaires de Jean Teyssier, avocat au siège royal, consacrent l'intronisation du français : le premier dimanche de mai, les magistrats municipaux couronnent trois pièces de

(1) Inventaire cité, série BB, FF.

(2) Ibid.

(3) L'an mial CCGCCIII. Bull. soc. arcliéol. et hist. du Limousin, t. XLIX, 1901. Dans le même article, on en signale pour la même époque d'autres, mais en latin.

(4) Inventaire sommaire des Arch. dé p. Corrèze, série E. Papier de la famille Rohan.

(5) Bull. soc. arch. et hist. du Limousin, t. XLIX (1901). Elude sur les cloches du diocèse de Limoges.

. (6) A part les faits que nous signalons dans cet exposé, il est certain que dans l'ensemble l'emploi du français en bas-limousin succède directement à celui du latin.

vers, chaque année, une en latin, une en limousin, une en français.

Les Li\'res de raison

Les pièces d'archives ou les registres de notaires soulèvent un doute critique : peut-être n'enregistrent- ils qu'un usage officiel ou une tradition corporative ? Par bonheur, on a parfois d'autres sources écrites qui reflètent indiscutablement la pratique familière et cjuotidienne, dans les milieux les plus divers, dans les classes moyennes, chez les marchands, chez les ruraux : ce sont les livres de raison. On en connaît plusieurs, })Our la région limousine (1) et justement pour la période critique qui va de 1450 à 1550. Ils complètent à souhait les lacunes d'une information qui s'inspirerait de textes trop sus- ])ects d'être « stylisés ». Confirmeront-ils les conclusions qui précèdent ?

Quelques-uns ont été déjà cités : ils portent sur les années antérieures à l'introduction du français. Ils sont écrits en limousin. C'est le livre de raison d'Etienne Benoist, bourgeois de Limoges (142(3-1454) ; celui de Bernard de Luz, seigneur de Freissinet (1441), celui des Boussac (vers 1430). Ils attestent simplement la persistance de l'idiome local. Ceux qui suivent sont autrement suggestifs.

Le registre de Gérald Massiot, bourgeois et marchand de Saint-Léonard, comprend d'abord des actes notariés en latin de])uis 1431, puis des comptes et un résumé de sermon prêché dans la ville, le 3 décembre 1437 : Gérald écrit en roman. Son Uls écrit aussi en roman, mais le petit- fils, Jean, écrit déjà en français, car, en 1463, il mentionne en cette langue la naissance de son frère Biaise (2). Dès lors, bien que la langue ordinaire

(1) Livres de raison. Registres de jamllle, ou journau.r iiidii'iduels, limousine cl marchois, par L. Guibert, Limoges, Paris, 1888 ; Nouveaux recueils de registres domestiques limousins et marcliois, par le même, 189.J.

(2) Ce Biaise, frère do Jean, est un fils d'un Jean Massiol : la siniililude de pn'jioni (litre Jean, fils de Gérard, et Jean, petit-fils du mônu', rend malaisée rallrilnitiun des diverses noies.

110 IN riîOUUC TIOX DU l'HANÇAIS DANS LES PROVINCES DU MIDI

soit le roman, et (ju'il ne soit pas toujours aisé de déterminer, du père ou du (ils, ([ui tient la plume, on trouve des traces d'infiltration française, dans une reconnaissance souscrite par Charles de Cresensy, prieur de Bujaleuf (1468), dans un cantique à la Vierge, en vers français, preuve accessoire que l'influence littéraire agit toujours, dans une recette médicale ; mais ce sont des occasions exceptionnelles. Tout ce qui est comptes, notes, acquits, mentions historiques, etc., est en roman. Certainement la langue est contaminée, et révèle que le français se propage dans le milieu ambiant. Une note de Jean, qui sait le français, montre comment s'altère l'idiome local. « Lo xvi^ jour de mars, l'an de grâce mil iiii^, iii^^ et iiii^re^ a houra de un horas ampres myjour, la lune estant novelle... se aparguet ung éclipse moult fort espoventaible et moult terrible ; et may que par avant avie estât preschat par aulcunas bonas villas deu royaulme de France, et Monsseigneur lo prieur de Sainct Liennard, frair Estève Texier, lo mati avant prima, me bailhet lo contengut que avie estât prêchât de part lo Reys... )' Le livre finit peu après. C'est la génération venue à maturité vers 1470 cjui, à Saint-Léonard, entend confusément le français. Au moment où nous sommes il se répand comme une langue accessoire, utile à connaître : le limousin a encore la préférence, même comme langue écrite.

A Saint- Junien, le livre de Pierre Esperron, juge au lieu, est en latin (1417-1443) ; des feuillets intercalaires sont en français, sauf un en limousin (1). Mais le latin est parsemé d'expressions du cru qui révèlent l'usage familier de l'auteur (2).

A Brive, dans le registre domestique de deux bourgeois- Guillaume et Hugues Quinhard (1455 à 1509), le latin et le dialecte alternent tout d'abord ; à partir de 1489, c'est le français qui alterne avec le dialecte : deux pièces relatives au mariage de Hugues, une liste de cadeaux, une constitution de rente faite par son père et d'autres notes sont en français ; en regard un accord pour un dilTérend (1500), un arrêté de compte avec an marchand de la ville (1506) est en limousin. En cette fin de

(1) Liste il"objcls.

(2) Extrait : pro tlcmy quarteyro de pcbrc. Guibeut, yoiweaux recueils...,

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siècle, il y a donc des familles où le français est couramiuenl usité, sans avoir pénétré partout puisqu'on reprend le dialecte local, pour les actes qui comportent des tiers.

A Beaulieu, en Bas- Limousin, le Mémorial de deux bourgeois et marchands, les frères Jean et Pierre Roquet (1478- 1525), montre, plus tardive ici, l'apparition du français : le latin sert pour une multitude de pièces notariales, mais la comptabilité domestique, les conventions et pactes avec des marchands, avec des serviteurs, et même avec la communauté de Beaulieu sont inévitablement en limousin jusqu'en 1510 ; peu après la contamination du dialecte se fait sensible. Un des derniers textes (1525) retient des formes nettement françaises : « recognoys, vefve de feu Pierre Roquet, comme mayre et légitime administratrice de Jehan Roquet, son fds et héritier (1), etc. se es assaber la somma de detz liuras... » Ainsi les frères Roquet n'ont sans doute pas appris le français dans leur enfance, mais au milieu de leur vie, ils l'entendent parler autour d'eux, et la famille est prise par la contagion. En Bas- Limousin, on le voit, l'infUtration du français est en retard de quelque vingt ans sur les autres portions de la Province.

A Limoges, le cahier de Psaumet Peconnet, notaire en cette ville, qui va de l'iST à 1502, est en roman relativement pur : confirmation inattendue que Limoges fut, plus longtemps que le territoire adjacent, réfractaire à la pénétration du français.

Les registres plus récents sont en français : tels celui de la famille Gay de Nexon, (depuis 1514) et celui de Léonard Romanet, chanoine d'Eymoutiers ; dès lors, après les premières années du xvi^ siècle, le limousin a été écarté des écritures même privées. On peut donc arrêter ici cette revue qui confirme les résultats précédemment acquis. Que Ton inteiroge les archives et leurs rédacteurs professionnels, présumés esclaves des usages corporatifs, ou les textes domestiques où s'inscrit l'usage journalier des individus, ici comme là, on reconstitue, pour cette histoire, les mêmes lignes générales ; dans l'ensemble du pays, les gens du xv^ siècle ignorent le français ; entre 1470 et 1500, il pénètre dans toutes les classes, d'abord autour des villes comme Saint-Léonard, Brive, etc.. puis vers 1500 seulement à Limoges, et vers 1525 dans la région jdus

(1) Peut-être est-ce um- l'ormulc iicojtii'e d'un acte uotnrii'-.

reculée de Beaullcu : après 1530, toute la province est francisée. Cette concordance entre les écrivains publics et les particuliers, ces témoignages qui se corroborent, prouvent un fait : c'est que les uns comme les autres reproduisent, avec fidélité, la réalité concrète de cette évolution ; par là se justifie une méthode cjui fait appel et crédit aux textes émanant des autorités et des notaires, malgré la raison qu'on aurait de les suspecter parce que « stylisés ».

C'est un spectacle saisissant de voir ainsi le français faire figure d'intrus vers 1450, et de le trouver incorporé moins de cent ans après.

Il y a eu des gens qui, sans vivre tiès vieux, ont pu voir les étapes précipitées de cette révolution : apparition sporadique, puis contamination du parler local, déchéance de ce dernier, enfin diffusion générale du français, qui devient langue officielle, langue littéraire, langue écrite. Les li\Tes de raison nous donnent la sensation vécue, catégorique de cette rapide transmutation. Le dialecte ne se conserve que dans la conversation, dans les entretiens amicaux entre compatriotes. Sans doute, il y aura encore des paysans réfractaires au parler de Paris. Dans le livre de raison du chanoine d'Eymoutiers, on voit un notaire traduire à un paysan un acte en vulgaire (1) : « le susdict contrat... luy a esté leu et donné à entendre de mot à mot en vulgaire langaige par le notaire royal soulzsigné. » Mais le fait est anormal puisqu'on a l'idée de le mentionner, quand il se produit. Désormais la pluralité des habitants « parle patois », mais lit et écrit en français.

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