‹ Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du midiChapitre 19 sur 76 · MANN · texte numérisé non relu

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même époque dans les archives communales lui ressemble fort. Puis, au début du xvi^, le français est décidément adopté, à partir de ICOO, dans les livres mémoriaux des consuls. Le livre des statuts en roman que nous avons déjà cité, est complété par un additif de 1506 qui est en français. La comptabilité (1), vaguement francisée à partir de 1490, s'écrit après 1500 dans un jargon où le français se mêle de plus en plus au parler local ; après une lacune dans la série qui va jusqu'en 1516, les comptes reprennent en français. Mais déjà, au début du siècle, le secrétaire sait sa langue (2), car le compte de 1500-1501 débute par une invocation française à Dieu et à la Vierge. Le français s'emploie désormais dans les délibérations conservées depuis 1513, dans les actes de la Cour consulaire, sorte de tribunal de police, après 1505, dans les pièces de procédure depuis 1507. Les actes notariés sont très nombreux en français depuis 1504. En 1514, un contrat passé par le même avec des maîtres maçons (3), en 1520 une charte d'association entre plusieurs notables (4) sont en français. Un censier de la communauté commencé au xv^ siècle en latin se termine, en 1536, en français (5).

Ces derniers exemples prouvent une notable diffusion dans les milieux populaires. Sans doute le gascon y reste usuel encore. Les prières en périgourdin imprimées vers 1490 font l'objet de réimpressions à Périgueux en 1509 et 1536. Dans celles de 1509, le cérémonial du mariage prévoit encore l'interrogatoire des époux en langue du pays. Mais les textes écrits

(1) Inv. som., séries BB et CC. Extrait des comptes de 1490 : « et fûts dich. par toutz messieurs de la ville que l'om lor donez de bon vy a chasqun a lor logis et que l'om los deffrayes de toute dépense de l'ostarie... » Autour de 1500, les formes gasconnes persistent plus nettement. Extrait de 1504-5 : « al bel payre ministre deux frayres Menours, tant que demouret en ville...»

(2) Un procès-verbal de l'entrée de l'évêque à Périgueux, en 1498, est rédigé en français par le notaire royal. A son arrivée, Jean d'Abzac le harangue en vulgaire, probablement en français. Cf. Recueil des Actes de V Académie de Bordeaux (1841, p. 97 et sqq). Leroy, lusiallation de Gabriel Dumas, évêque de Périgueux.

(3) Bull. Soc. hist. Périgord (1885), p. 331, in IIaudv, Les Funiaines de Périgueux au M. A.

(4) Ibid., 1910, p. 409-10. Association pour V amélioration de l'Isle, par

ViLLEPELET.

(5) Im'. som..., s. DD.

(études de notaires, greffes municipaux) n'admettent plus désormais que le français, sauf exception pour le latin. L'official lui-même publie en français un mandement en 1538 (1). On juge du chemin parcouru entre 1490 et 1530.

A Bergerac (2), tout se passe de même : les jurades sont en pur gascon, jusqu'au début du xvi^ siècle ; en 1504, divers contrats passés par la municipalité pour un pont sont en français, mais le reste est gascon ; celui-ci se contamine après 1505 et disparaît en 1512. Le li\Te des comptes de 1508 est en excellent français. Le gascon ne persiste guère que comme langue parlée, et l'on en trouve encore quelques traces attardées dans un acte du prieuré de Saint-M!artin de Bergerac (3), mélangé de latin, de français et de dialecte et dans les mots techniques du cru qui émaillent longtemps encore le français, comme auparavant le latin. Mais le français est désormais la langue adoptive de tous ceux qui lisent et qui écrivent ; aussi, en 1565, on songe à faire traduire en cette langue les statuts et privilèges de la ville : cette traduction sera imprimée en 1598 (4).

A Sarlat on connaît des comptes gascons du xiv® siècle de 1411 et 12, et un feuillet retrouvé de 1455 ; on n'a rien pour la période de la substitution (5). Pourtant on a un terrier rédigé par le notaire Pierre Botanelle (6) vers 1517, où le français alterne encore avec un gascon déjà corrompu, un texte de 1554 est encore composite. Pourrait-on conclure de ce fait isolé que la pénétration du français fut ici plus lente qu'ailleurs en Péri-

(1) Bull. Périgord, 1010.

(2) C. Charrier, Les Jurades de la ville de Bergerac (1892), (190'i), l'a vol.

(3) Bull. Périgord (1875), p. 183.

(4) Bull. Soc. hist. Périgord (1877), p. G2. LelUc de Trclier, syndic do la ville, aux consuls de IJcrgerac (1598) : ■ Messieurs, il y a plus de trente ans, je mis eu l'rançois nos statuts et privilèges qui ont été composés en latin rude grossier... Il y auiait moyen de les réduire en autre latin mieux poly... mais il n'en est pas besoin, veu que par l'ordonnance du roy François premier, tous actes doivent être mis en langage françois. rséautmoins, on a trouvé bon que ces statuts aient été imprimez en deux langues pour contenter les uns et les autres. »

(5) Communie, de M. Lavekc.nk, archiviste du dé|)arlrin(Mil île la Dordogne.

(6) Bull. Soc. Iti.sl. Périgord, l. XI, 188'), p. 321. i)i. Gi iiard. Le Une terrier de Pierre Bola/ielle. C est, par moment, un livre de raisoii. Kxtrail tle lô.j'i : ay lougat per syrvento Thonio j)Our cinq au il lui ay promis la somc de trois li\rcs.

gord ? L'ensemble des documents prouverait plutôt que la transformation fut générale et simultanée par tout le pays.

A La Linde, les actes consulaires qui étaient en latin soit en français à partir de 1529 (1). Pour le pays de Xontron (2), les actes de notaires sont en latin, et rarement en vulgaire au XV® siècle ; quelques actes isolés sont signalés en français, un testament à Saint-Pardoux (1505) et d'autres en 1508, 1517, 1523 ; mais le latin ne s'efîace d'une manière notable qu'après 1515 ; c'est entre cette date et 1530 que les notaires semblent renoncer à leur pratique traditionnelle.

En l'état des documents, il n'est pas possible de retracer l'histoire du français dans les petites et moyennes bourgades du Périgord, qui n'ont guère dans leurs archives que les registres paroissiaux depuis le xvii® siècle (3).* En rassemblant quelques témoignages, on s'aperçoit que le gascon y reste usuel comme dans les villes, durant le xv® siècle, que le français se montre autour de 1500 et qu'il élimine le gascon peu après.

Comme textes gascons du xv® siècle, on peut citer les terriers (4) nombreux avec des actes nombreux en vulgaire ; les coutumes de Belvès (5) (1445), ainsi qu'un dénombrement de ce lieu en 1462, une inscription au château de Castelnau (6), les comptes du marguillier de Saint- Austremoine (7).

Ainsi jusqu'à la fin du xv® siècle le gascon s'emploie à défaut de latin. Un terrier de la famille Peyre de La Roque Gajac (8) de 1496-1510 marque la transition, puisque le latin et le français s'y mêlent seuls ; encore, en 1508, la dame de Pe>>Te écrit de sa main une note en roman. Par la suite on ne relève que

(1) Bull. Soc. hisi. Périgord (1883), pp. 39'i, -^lOO, G03, etc. Arliclcs sur La Linde, par Croustat.

(2) R. DE Laugardière, Essais topo graphiques, historiques... sur l'arrondissernent de Nontron.

(3) Voir Im\ soin. Arch. dép. Dordogne, série E supp., t. I : une centaine de communes sont signalées comme n'ayant rien de plus.

(4) Com. de M. Lavergne.

(5) ViGiÉ, Coutumes inédites de Delvès.

(6) Bull. Périgord (1918). L'an MCCCCIIIIXX et IX furen comensados las milandes de Castelnau.

(7) Ihid. (1913). Vœu des habitants de Saint-Austremoino (1483).

(8) Bull. Périgord (1881), pp. 130, 205, 308. G. Tarde, La Roque de Gajac.

des textes français : transaction entre la ville et les habitants d'Eymet (1), terrier du Château-de-Saint-Pierre-de-Chignac (2). Les livres de raison s'écrivent en français : celui des Leymarie, celui de la famille de Laage, seigneur de la Bleterie, à la fin du siècle (3).

Jja substitution du français au gascon ou au latin s'effectue ici avec brusquerie et intégralement. Après une courte période de contamination qui transparaît vers 1420, le gascon est écarté des textes sans retour. L'élimination est absolue, et ce en moins de quarante ans. Le français prend partout place comme langue écrite, par conséquent comme langue comprise de la plupart ; il s'impose même aux noms de lieux (4), dans les enseignes qtiii, autour de 1550, sont assez nombreuses à Périgueux, à Bergerac, à Sarlat (5). C'est la génération venue à l'âge d'homme au début du xvi® siècle, qui a assisté à ce triomphe, dont on ne saurait trop marquer le caractère soudain et quasi-instantané.

Au-dessus de ces détails, et des particularités locales, un fait général se dégage de notre étude : Haut et Bas-Limousin, Périgord, ce vaste territoire qui de la Vienne atteint la Dordogne, et du plateau de Millevaches atteint la Charente et le Bordelais, a vu s'établir un nouveau régime linguistique entre la fin du xv^ siècle, et les premières années du xvi®. Ces provinces de transition entre le Midi proprement gascon et la France

(1) Bull. Périgord (1876), p. 324.

(2) Ibid. (1908), p. 71.

(3) Ibid. (1911), p. 319 et (1915). Ce dernier signalé par de S.-Saud. Ceci me paraît être le fait typique : les actes évoquant la vie privée sont latins ou gascons jusfju'aux premières années du xvi*= siècle (Voir Bull. Périgord, passim, et Dumas, La condition des gens mariés dans la famille périgourdine, aux xv^ et xvi^ siècle). Les actes du même ordre, ainsi que les livres de famille, sont tous français après 1530.

(4) GouRGUEs, Dictionnaire topographique de la Dordogne.

(5) Bull. Périgord, 1909. Les enseignes d'auberges à Périgucux. Ajoutons (ju'en irj98, les documents latins relatifs à la fondation de Villefranchc-dc- Périgord (plus lard d'Agcnais), sont traduits, comme en tant d'autres lieux, en français, à la requête des consuls (Mém. Acad. sciences, lettres de Montpellier, 1907. Les Bastides du Périgord^ Vigik, p. 288.)

centrale sont coniiue les avenues histoii([ues qu'empruntent au cours des âges, les invasions, les pèlerinages, le trafic : par là de même s'est acheminé le français. Après la fin de la guerre anglaise, un demi-siècle de stabilité et de réorganisation administrative suffit à détrôner les parlers locaux et à conférer au français un privilège qui est une nouveauté. Ici spontanément, et sans attendre l'ordre exprès de François P^, les agents de l'autorité locale, les écrivains publics, les groupes dirigeants et, à leur suite, l'ensemble des gens, se conforment à l'usage de France, rompent avec le Moyen Age, ouvrent l'ère moderne, par une sorte d'accord tacite avec les désirs unitaires de la royauté. Ainsi, dès la première étape de notre investigation, on constate une véritable solidarité entre les faits de langue, et les faits politiques, et la substitution du français se présente comme un phénomène à la fois soudain et universel. Ces caractères vont s'accuser à mesure que nous poursuivrons notre route, et notamment, dès notre arrivée à Bordeaux,

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