I. — Bordeaux
Bordeaux, résidence du gouvernement régional, port fluvial et maritime, aux approches de la langue d'oïl, réunissait toutes les conditions favorables à l'expansion du français. Se peut-il que les représentants du pouvoir, les marchands en tournée, les marins de passage, toute cette population flottante d'étrangers qui débarquent sur les quais et débordent par les rues, dont quelques éléments finissent par se fixer en « colonies », n'aient pas implanté à Bordeaux, avec leurs bureaux et leurs comptoirs, cette langue française qui était communément employée par eux ? Et l'on présume que, dès le Moyen Age, une connaissance diiîuse du français, — • qu'on ne saurait autrement préciser ni délimiter, — avait dû se répandre dans le monde des affaires, dans les services municipaux, pour les mêmes besoins qui obligent les Bordelais d'aujourd'hui à étudier l'anglais ou l'espagnol, ou comme on voit les Marseillais comprendre souvent et vaguement balbutier l'italien, sans l'avoir spécialement appris.
Mais ceci n'est qu'une conjecture fondée sur des vraisemblances ; à part des écrits de caractère officiel, et pour lesquels le choix de la langue est dicté par les circonstances ou la qualité du destinataire, ni la pratique du français, ni la présence d'une « colonie » française ou francisante à Bordeaux, ne se révèle dans les documents. Le gascon règne au contraire partout jusqu'à la fin de la guerre de Cent ans. Seul, le rattachement définitif à la Couronne (1453) et les mesures administratives qui s'ensuivirent, marquent le terme d'un régime
politique, cl ravènemenl d'un état linguistique nouveau (1).
Tout d'abord, Charles VII, vainqueur des Anglais et des rébellions locales qui favorisent ceux-ci, s'attache à des représailles énergiques, qui risquent de prolonger le malaise. Avec Louis XI, une diplomatie plus habile de réconciliation fut inaugurée. La création du Parlement est de cet ordre. La présence des conseillers et autres fonctionnaires fort dévoués à l'idée monarchique sera fort efficace, sous couleur de décentralisation, pour gagner les esprits, pour paralyser et finalement abolir le particularisme local, surtout pour constituer une classe moyenne de clercs, de robins et de bourgeois, accessibles à la francisation. Et la langue occupera le terrain préparé par la politique du souverain.
Quand Charles de France devient duc de Guyenne, sa chancellerie (2), sans renoncer au latin, préfère le français dans les lettres patentes, les mandements, les missives, etc. ; les ordonnances du Sénéchal, les actes du Parlement (3), ceux des Grands- Jours sont désormais rédigés en français, et par déférence ou par imitation, les États de Guyenne, en 1470, rédigent aussi en français les avis qui seront soumis au roi (4) ; désormais, l'administration supérieure du pays a pour organe la langue française ; les documents qui le prouvent sont innombrables (5). ,
Quel fut l'effet de ces nouveautés sur l'usage de la mairie bordelaise ? L'interruption des registres de la Jurade entre 1422 et 1520 environ empêche de le déterminer exactement (6).
(1) Voir paaaiin dans la collection, Archives historiques de la Gironde, une quantité considérable de documents provenant du roi, des trésoriers royaux, du sénéchal, des commissaires, des enquêteurs, arrêts du Parlement, lettres de confirmations de privilèges, lettres aux municipalités, le tout en français.
(2) Stein, Charles de France, frère de Louis XI ^ Paris, 1921. Voir appendice sur la chancellerie, les pièces justificatives innombrables.
(3) Voir passim, Archives historiques de la Gironde, où sont publiés une multitude de documents concernant la période postérieure à la conquête, et, par exemple, t. IX, 26, 29.
(^) Stein, op. cit. Les Etats de Blaye, en 1488, emploient de même le français. Archives historiques de la Gironde, t. 12, p. 43 et sqq.
(5) Procès- verbaux de « montres » depuis 1471, en français. Arch. hist. de la Gironde, t. XXIX. Registres de la comptabilité à Bordeaux, 1482-83 (c'est l'agent du trésor royal qui tient les registres) eu français. Arch. hist. Gir., t. L, etc.
(6) Voir pour tout ce qui suit, les Archives municipales de Bordeaux.
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Cette lacune esl insuffisamment comblée par des pièces éparses. Voici, au juger, comment les choses ont du s'y passer :
1° Le gascon persiste après 1450, comme langue des aiïaires locales : chroniques diverses, serments, statuts de corporations, sont rédigés comme par le passé jus(jue vers 1480, et quelquefois même aux environs de 1500 (1). En 1501-1502, les comptes de recettes et dépenses de la ville sont encore en gascon (2).
2^ Les rapports journaliers entre l'administration communale et celle du roi sont, aux premiers temps, des occasions d'employer le français, mais l'usage demeure incertain jusque vers 1480. Voici un fait qui prouve que chaque langue a ses attributions : en 1472 (3), les Etats de la ville et le roi échangent des serments, qui, de part et d'autre, sont mis en français ; voilà pour ce qui est dû à l'autorité supérieure. Mais le procèsverbal de cette manifestation est rédigé en gascon, conformément à la pratique locale. C'est à la fin du siècle, semble-t-il, que le maire de Bordeaux peut être considéré comme le maire d'une ville française (4).
3" C'est entre 1480 et 1500, en effet, que le français et le gascon sont en lutte à l'Hôtel de Ville. Le terrier municipal tenu en partie par le notaire Bosco, a des actes gascons très nombreux jusque vers 1490, puis, au hasard, des actes soit gascons, soit français, soit franco-gascons, entre 1490 et 1495 ; courte période de crise qui prélude au triomphe du français (5;.
(1) Ces chrouitiues aou datées qui semblent avoir été composées au milieu du xv^ siècle, se trouvent dans le Livre des Coutumes, et le Livre des Bouillons. Cf. encore, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. XLVII. Voir in Archives de la Gironde, t. XXXVI. des textes municipaux gascons de la fin du xv^ siècle, et un statut des cordonniers de 1500 (p. 288 ot sq<l.). Le serment du trésorier de la ville, en l^i83, est en gascon [Livre des Bouillons).
(2) Arch. hist. de la Gironde, t. XLIV, 1908.
(.3) Livre des Privilèges. Les textes sont insérés dans un rapport de Guillaume de Sando ville, enquêteur pour le roi (30 janvier 1493).
(4) Voir Arch. hist. Gironde, t. VI, p. 240 et, par exemple, sommation par le maire au comte de Caudale en 1497.
(5) Extraits nombreux et probants dans Bordeaux en 1450, par Léo Drouyn (1874), dans les Archives municipales de Bordeaux. L'ouvrage est un dépouillement des terriers municipaux de la fin du siècle. Une <' balleltc » consentie par les jurats (p. 50) semble iudi(|U(r <[u'en 1493 encore le corps do la Jurade emploie le gascon.
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4° Après 1500, la substitution apparaît définitive, dans les •documents municipaux de tout ordre ; il est inutile d'en faire un dénombrement ; tout ce qui émane de la mairie, —et par exemple les ordonnances qui intéressent le public (1), — tout est en français. Les terriers sont en français, et quand reparaissent les Jurades vers 1520, on se rend compte, par comparaison avec les textes antérieurs, que Bordeaux a cessé pour jamais d'être une ville gasconne.
Si l'on veut être fixé sur les dates et les étapes de ce mouvement, c'est aux archives ecclésiastiques qu'il faut s'adresser : très riches, à Bordeaux, et très soigneusement inventoriées (2), grâce à la multiplicité des pièces de tout ordre qui y sont conservées, des aiïaires qui y sont traitées et qui intéressent les éléments les plus divers de la population urbaine aussi bien que régionale, elles complètent et confirment les résultats précédemment acquis et elles permettent d'énoncer quelques précisions.
Avant 1480, le gascon y règne en maître. Sans doute, le latin, langue savante et langue d'Eglise, est d'usage normal, à l'archevêché surtout ; et pour les titres de cléricatures, pour les registres d'insinuations, il se maintiendra jusqu'aux approches de la Révolution ; il est aussi employé par les divers chapitres, dans les procès- verbaux de leurs délibérations. En revanche, le français est très rare : un compte de l'archevêché de 1459, une liève de l'archevêque, Pey Berland, 1422 (?) (3), deux inventaires de chanoines (1436-1442), (fonds de Saint- André), apparaissent comme des singularités fortuites ; d'autres s'expliquent par leur caractère (pièces de procédure) ; d'autres sont le fait de personnalités isolées.
Après 1480 et jusqu'en 1510 s'ouvre une période d'hésitation, où le français s'introduit plus fréquemment, mais où le gascon conserve malgré tout sa primauté, sinon sa pureté ; une multitude de textes prouvent que la lutte s'ouvre, le mélange des formes et du vocabulaire, l'alternance des deux langues dans un même développement, parfois dans la même phrase, se manifeste dans tous les recueils. De 1500 à 1510 le
(1) Par exemple, orcloimances pour la visite du poisson en 1513 (français). Arch. hist. Gironde, t. VI, p. 246.
(2) Inw som. des Arch. dép. Gironde, série G et H,
(3) Inv..., série G, fonds de l'archevêché.
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français gagne du terrain, mais le conflit se prolonge jusqu'en
Voici quelques faits :
A Saint-André, les comptes de la fabrique, oij le latin et le gascon se mêlent tout au long du xv^ siècle, admettent le français à partir de 1510 (1), et les trois langues se partagent les feuillets jusqu'en J5J5, où le français est seul employé. Les liasses de fondations, anniversaires, etc., conservent le latin et le gascon jusqu'en 1512, dans la liasse (1512-1517) le français devient fréquent. Le gascon se maintient plus longtemps dans les actes passés avec des communes, Mérignac, Saint-Martin ■d'Eysine, etc., mais il a déjà disparu, après 1505, pour les actes concernant la capitale (marché avec des charpentiers, en 150G, en français) (2).
A Saint-Michel, les comptes de la fabrique sont en gascon encore à la fm du xv^ siècle, mais vers 1496 ils se laissent contaminer par le français ; mêmes remarcpies pour les terriers-. La comptabilité des confréries de la paroisse est plus rétive : de 1521 à 1535, elle contient encore de nombreux actes gascons. La liève des revenus des Bénéficiers de Saint-Michel comporte des registres gascons, du xv^ siècle à 1521, mais le gascon s'altère dans celui qui porte sur les années 1517-1518. Si l'on relève les actes divers de la fabrique et des bénéficiers, tels qu'ils sont signalés dans l'Inventaire, on constate, d'une manière incontestable, l'usage général et exclusif du gascon pendant le cours du xv^ siècle. A partir de 1500, on constate, au contraire, la multiplication des testaments, reconnaissances et contrats. Exemple typique, l'inventaire de la sacristie de 1505 est en gascon, celui de 1507 en franco-gascon, celui de 1532 est en français, ainsi que les suivants.
Le fonds de Saint- Sieurin, avec plus de netteté encore, et un foisonnement considérable de documents, conduit aux mêmes ■conclusions. Les terriers et les lièves de revenus surtout constituent une collection assez complète, depuis le xv^ siècle ; seuls