‹ Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du midiChapitre 2 sur 76 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

vement rattachées au royaume de France, et qui ont tour à tour délaissé leur idiome propre au profit de la langue du roi, hisloire connue en gros dans ses grandes lignes, et qui se prolonge jusqu'à nos jours. En particulier nos provinces méridionales offriraient aux investigations un champ commode, parce qu'elles avaient des parlers nettement différenciés, dont la spécificité était expressément reconnue au Moyen Age. De plus, les documents abondent. Ce n'est donc pas vanité, non plus que dilettantisme, que de s'attacher à une étude, qui, non seulement intéresse l'histoire de la langue française, mais aussi, par l'exemple qu'elle fournira, projettera quelques lueurs sur certains cantons mal explorés de la linguistique générale.

Une préface doit être aussi un acte d'humilité, on disait jadis, une excuse au lecteur. Or, c'est en toute contrition que l'on confesse ici ce qu'il y a de présomptueux dans cette entreprise. Quant aux objections qu'elle soulève, on est loin de les méconnaître, on est loin surtout de penser en triompher. Qu'elles soient de pure forme, ou d'ordre pratique, elles sont toutes de nature à préoccuper. Elles nous auraient arrêté, s'il avait fallu les résoudre par une discussion préalable, et par des arguments dialectiques ; mais on a l'impression qu'elles s'évanouissent devant certains faits, devant certains résultats, et pour ainsi dire « pragmatiquement ».

Exjîliquons-nous par quelques exemples :

En bonne méthode, il convenait de circonscrire a priori l'aire géographique de nos recherches. Mais alors fallait-il reprendre la question, jadis si âprement débattue, des limites de la langue d'oc et de la langue d'oïl, et par suite la question plus générale de l'existence des dialectes, — et prendre position là-dessus ? Tout essai de démarcation linguistique m'a paru impliquer une adhésion latente à des doctrines peut-être surannées, en tous cas sujettes à caution. Aussi bien, la démarcation utile se faisait d'elle-même par les documents. J'ai poursuivi mon enquête sur tout le domaine où je trouvais des textes en langue d'oc, et oîi je constatais ultérieurement un phénomène de

PIÎEFACE XI

sabstitution. Les résultats m'ont prouvé que ce critère était efficace pour le tracé d'une limite, et il était tout matériel. Et quand on voit le français avant le xv^ siècle s'arrêter devant une frontière qui corresi^ond apjjroximativement à celle qui est admise entre les parlers français et les parlers provençaux, quand ou voit, au xvi^ siècle, cette frontière s'abattre brusquement, pour permettre au français de se répandre jusqu'aux Pyrénées et à la mer Méditerranée, on se demande si ce barrage ne provient pas d'une hétérogénéité linguistique foncière entre les populations limitrophes, et s'il n'y a pas là un fait nouveau, susceptible d'apj^eler en revision le procès des dialectes. Et ainsi ayant fait, au départ, abstraction de ce problème, nous rencontrons à l'arrivée la possibilité de le ressusciter (1),

En second lieu, c'est une étrange prétention, et dangereuse, que de penser tirer de l'écriture un témoignage sur l'usage oral. Les documents d'archives que nous utiliserons n'émanent-ils pas de personnalités officielles ou de scribes patentés, astreints dans leur ministère à des traditions administratives ou corporatives ? Et aussi la persistance du latin comme langue « diplomatique » jusqu'à la fin du Moyen Age, n'est-elle pas une pierre d'achoppement ? Oui, mais il y a des fissures dans la pratique professionnelle, au travers desquelles la réalité se fait jour ; il y a dans la i^rocédure, des témoignages, des déclarations, des injures, dans les registres des notaires, il y a d^es testaments, des notes personnelles, dans les textes municipaux, il y a des comptes, des pièces annexes, des cadastres qui se conforment aux exigences du populaire, et enregistrent son usage. Et il y a les papiers privés, • — plus rares, il est vrai, , — quittances, lettres, livres de raison, grâce auxquels nous pénétrons dans l'intimité des existences particulières. Il n'est j^as jus-

(1) La conception des faits dialectaux telle qu'elle fut propagée par G. Paris et P. Meyer est excellente comme principe méthodique d'investigation et comme tentative pour susciter des monograpliies « phénoménales « aux lieu et place de monographies dialectales. En fait, il semble bien y avoir des régions linguistiques : cette muraille qui s'écroule au xvi^ siècle peut n'être pas imaginaire, non plus que l'idée qu'au Moyen-Age, il y a deux France. Il y a bien quelque réalité correspondant à la notion de dialecte. Pour la limite de la langue d'oc et de la langue d'oil, voir Ronjat, Essai sur la syntaxe des parlers provençaux modernes.

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